Culture

Brad Pitt est une femme comme une autre

, mis à jour le 28.12.2013 à 13 h 27

Une réponse à l'article de Slate sur «Le viol et les romans de femmes».

Manifestation contre les violences faites aux femmes, le 14 février 2013, à New York. REUTERS/Mike Segar

Manifestation contre les violences faites aux femmes, le 14 février 2013, à New York. REUTERS/Mike Segar

L’article de Charlotte Pudlowski me passionne autant qu’il me pose de nombreux problèmes. L’association de l’idée de viol à l’intérêt de la littérature (et de l’art plus généralement) réalisé par des femmes semble un raccourci insatisfaisant. Je crois en effet que l’art permet d’apporter une vision différente, et je rejoins donc en effet totalement la collaboratrice de Slate sur ce point. Il me semble toutefois – et je l’espère – que cette vision est offerte par la qualité, le talent et le travail de l’artiste plutôt que par son identité sexuelle.

Posons avant toute chose que je suis un homme, blanc, hétérosexuel dans sa quarantaine, aux yeux bleus et ayant une éducation générale catholique; c’est depuis ce substrat de «dominant sociologique occidental» que je m’exprime.

Serait-ce à cause de ces données biologiques et biographiques que j’éprouve quelques difficultés à admettre entièrement le point de vue de l’auteur? Je propose de reprendre la majeure partie de ses points non pas afin de m’opposer systématiquement à sa démonstration (car, comme elle, je pense que l’art est d’autant plus riche qu’il propose des visions et des voix différentes) mais afin de susciter une discussion sur la représentation, la visibilité des auteurs ET des victimes.

Charlotte Pudlowski commence son article par cette phrase «c’est l’histoire d’une femme nue et d’un homme». On apprend dans la phrase suivante, que l’homme est nu également, puisqu’il lui est demandé de se rhabiller: toutefois, sa nudité semble moins problématique puisque ce n’est pas précisé. Par cette première phrase, Charlotte Pudlowski introduit un biais dans le récit de l’anecdote: il existerait, à ce point de l’histoire (puisqu’on ne connait pas encore la chute) une nudité plus crue que l’autre.

Dans une même logique, elle cite un comique américain et je partage l’amusement de son histoire: c’est amusant de lire qu’un homme invitant une femme ne manifeste que le courage d’abandonner sa timidité quand la femme invitée à sortir en tête à tête abandonne des siècles de méfiance. 

Certes. Le raccourci est amusant précisément parce que c‘est un raccourci. Mais ceci n’est pas une démonstration. Imaginons donc un comédien expliquant qu’il est d’autant plus intimidé d’inviter d’une femme qu’il craint d’être ensuite accusé d’être un «gros lourd» (cas classique), d’exercer une pression ou une insistance déplacée (par un regard ou un mot) voire d’être accusé de harcèlement.

Il suffit de lire les magasines ou les journaux (que ce soit la presse dite féminine ou celle dite masculine) pour réaliser que le «positionnement» des hommes qui flirtent est compliqué, car il est attendu que les vrais hommes doivent être délicats, sensibles mais également avoir le courage de leurs sentiments et de leurs désirs.

Les hommes sont nombreux aujourd’hui à connaitre ce moment où la question devient «puis je faire confiance à cette femme et ne suis je pas en train de me faire manipuler?» Dans la mesure où, encore aujourd’hui, c‘est bien souvent de l’homme qu’est attendu les premières démarches et donc le risque d’être éconduit.

Une accusation constituée de très peu de mots peut détruire une vie.

S’il est clairement heureux que la question de la confiance demeure, le rapport de force, dans la prise de parole publique, s’est sans doute inversé, et la crainte d’être accusé a modifié le rapport entre les hommes et les femmes – dans le cadre professionnel comme dans le cadre intime.

Ceci se manifeste, si l’on reprend les statistiques portant sur les violences conjugales par le grand silence portant sur celles faites aux hommes. Parler de ce sujet est souvent suivi d’un étonnement interloqué. Personne ne remet en question le fait qu’il existe une violence verbale qui peut profondément détruire un homme. Personne ne remet en cause non plus le fait qu’il existe des comportements qui heurtent psychiquement des hommes.

La surprise porte alors sur le viol subi par des hommes. Là, l’affaire devient épineuse, pour des raisons autant physiologiques et physiques: les hommes sont supposés plus forts, plus résistants et leurs désirs seraient «extériorisés». Et ceux qui sont victimes de tels actes n’iront que rarement porter sur la place publique leurs douleurs. Une recherche Google (rapide, je l’avoue) ne m’a pas permis d’identifier des livres sur cette thématique, qui même si elle est statistiquement marginale, mérite également d’être reconnue.

J’en viens, de manière plus légère et personnelle à l’anecdote du métro. Comme homme ayant pratiqué longuement certains arts martiaux, j’ai le souvenir, maintes fois, de m’être posé la question de rester à proximité d’un individu agité: prendre un coup de poing ou de couteau est un risque que je souhaite éviter. Je crois que la crainte d’être attaqué s’exprime ici par le couteau (certain y verront le symbolique phallique qu’ils y voudront) tout comme Charlotte Pudlowski parlera d’un viol.

J’ai le souvenir d’avoir été pris dans des rixes. La première parce que j’ai voulu tel un chevalier défendre une dame, qui était serrée de bien trop près par un homme ivre en discothèque. La seconde parce que l’agresseur ne voulait pas s’en prendre à la femme que j’accompagnais, bien que ce soit à elle qu’il en voulait directement (pour une raison totalement absurde de sens unique sur une voie cyclable).

Ces deux anecdotes parlent donc de violence, et de violence réalisée par des hommes. Mais, ici, dans les deux cas, la violence était détournée contre moi.

Je ne crois donc pas qu’il s’agisse d’un regard féminin sur le monde. Si je partage totalement le point de vue de ceux qui croient que parler de viol relève d’une nette amélioration de la prise de parole et d’une reconnaissance significative, je ne suis pas certain que cela soit pour autant révélateur d’un regard féminin. Il s’agit, je pense plutôt d’une évolution sociétale, d’une évolution globale.

Citer quelques livres récents parlant de viol ne me semble pas non plus particulièrement convaincant. Ces récits s’inscrivent dans un vaste mouvement de littérature du soi et des trauma de l’individu. Là encore, ceci me semble plutôt une bonne chose. Mais de quoi est-ce vraiment révélateur sinon d’un mouvement général? Les principaux consommateurs de romans sont des femmes et ceci marque plus le fait que l’industrie propose des produits en phase avec l’évolution de la société.

Plus encore, d’un point de vue méthodologique, sur le nombre particulièrement important de livres publiés, uniquement de langue française (ou traduits), retenir quelques livres récents ne me semblent là encore pas totalement révélateur d’une prise de parole spécifique.

De même que bien souvent les héros de films et de séries sont dotés d’un passé douloureux (très souvent un drame familial et/ou l’alcoolisme), peut-être doit on voir dans cette littérature un artifice pour explorer des failles personnelles autant, là encore, qu’une vraie vision personnelle.

Une telle démonstration sur une nouveau type de prise de parole pourrait être faite sur de nombreux sujets (par exemples, des récits d’amours homosexuels) et ne révèlent pas «en soi» une pure vision du monde différente parce qu’il s’agit d’auteures.

Il est possible que cette prise de parole à laquelle Charlotte Pudlowski demande de porter attention signale une modification de l’espace public, modification à laquelle les femmes contribuent activement. Il reste à démontrer qu’elles soient détentrices d’un regard réellement différent. Pour ma part, je préfère imaginer que l’art est la manière de se saisir de tous les sujets et poser des questions particulières (ou générales) en saisissant les capacités d’empathie des lecteurs.

L’irruption du collectif «La Barbe» lors de la remise d’un prix pas plus que les actions des «Femen» ne me semblent guère générateurs de changements. De mon point de vue, ils sont plutôt le reflet de quelques manifestations issues de la génération Facebook, heureuse de produire des photos et des lignes de tweet. Je crois qu’un bon livre est d’abord écrit par un bon auteur.  

Quand Romain Gary change de nom parce que celui-ci encombre les récits qu’il développe, son roman est sorti de l’anonymat par le talent qui s’y manifeste. 

Je partage également l’opinion que, couronné comme le fit le prix Renaudot Essai 2013 l’œuvre tendancieuse de Matzneff est problématique. Car, sur ce point précis, le travail littéraire est aussi celui du récit du réel de l’auteur.  Et c'est en quoi s’affirme la différence fondamentale avec Nabokov et Lolita.

De Georges Sand à Flaubert («Emma Bovary c’est moi»), l’art doit permettre d’aller plus loin, de traverser l’histoire et le biographique pour aller vers l’autre, le lecteur, le semblable, qu’il soit homme, femme ou transgenre. L’art peut être un laboratoire et les personnages y sont soumis à des expériences qui franchissent les temps, les espaces et les différences. Les aventures du jeune Harry Potter ont été écrites par une femme, La tache de Philip Roth (un métis que tout le monde prend pour un blanc et est poursuivi pour un jeux de mot qui peut être jugé comme raciste) a été écrit par un homme blanc.

Hunger Games est un livre politique étonnant, racontant les combats d’une jeune héroïne. Peu de lecteurs (je parle ici de jeunes garçons) ont éprouvé des difficultés à s’identifier à ses souffrances et à ses défis. Peu de lecteurs ont également prêté une attention soutenue au fait que la trilogie avait été rédigée par une femme. Ceci me semble la meilleure des démonstrations. L’art serait une ouverture et un vecteur d’empathie. Commencer à revendiquer des équilibres artificiels est une pente regrettable.

Plus significatif, je crois, est l’article rédigé par Titiou Lecoq pour les 50 ans de Brad Pitt. Autant le dire, j’ai cliqué dessus avec plaisir, sachant pourtant que j’allais voir des photos magnifiques de lui, et lire qu’il savait parfaitement manœuvrer entre produits commerciaux et créations plus marginales, désinvolture séduisante et proportions physiques calibrées.

Surtout, j’ai bien lu que Titiou consacrait ses lignes les plus énamourées au sens que Brad avait trouvé à sa vie: une famille, nombreuse, (re)composée au coté d’une personnalité au moins aussi ambitieuse et habile que lui. Bref, je tiens cet article comme bien plus féministe, du coup, que les récits de viol ou certaines démonstrations de collectifs féministes. Car j’ai lu que, somme toute, Brad Pitt était une femme comme les autres.

Tanguy Duquesne

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