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«Manipulez votre enfant»: non, la perversion n'est pas un concept éducatif

Nadia Daam, mis à jour le 18.03.2015 à 11 h 43

Contrairement à ce qu'écrit l'hebdomadaire Le Point dans un article publié sur son site et intitulé «Comment manipuler son enfant (pour se faire obéir)».

Le 16 août 2010 au Mexique REUTERS/Claudia Daut

Le 16 août 2010 au Mexique REUTERS/Claudia Daut

Cher Le Point (façon de parler),

On ne va pas se mentir, je ne te lis pas. Il m'arrive de temps en temps, et au gré des réseaux sociaux, d'apercevoir, ici ou là, certaines de tes unes ou quelques lignes rédigées par tes chroniqueurs. Moments furtifs qui me confortent généralement dans ma décision de continuer à ne pas te lire. Jusqu'à cet article, «Comment manipuler son enfant (pour se faire obéir)», que j'ai lu entier cette fois, et en espérant jusqu'au bout ou presque, qu'il s'agissait là d'une blague.

Il s'en écrit quasiment chaque jour des imbécilités sur l'éducation (et des imbécilités tout court). Le problème de ce dernier article est qu'il est dangereux: il comporte des conseils qui, s'ils étaient effectivement appliqués par les parents qui te lisent, auraient des conséquences graves sur la progéniture de ces lecteurs.

(Permets-moi, Le Point, de cesser un instant de m'adresser à toi, pour délivrer à nos lecteurs le contenu de cet article. Bouge pas, je reviens.)

La manipulation comme principe d'éducation

Cet article du Point qui explique donc comment manipuler des enfants, met à l'honneur un certain Christophe Carré, auteur de Obtenir sans punir. Les Secrets de la manipulation positive et publie sans apporter ni nuance, ni –surtout– contradiction, certains de ces conseils censés permettre aux parents de «conduire [leur] enfant à faire ce qu'il n'envisageait pas spontanément».

Le premier stratagème est ce que Christophe Carré nomme «la manipulation active»... Si l'on se fie à sa biographie Amazon, Christophe Carré est médiateur professionnel et formateur en qualité relationnelle. Et déjà, ça pue. 

Cette personne a tenté de réhabiliter la manipulation dans ses précédents ouvrages: La manipulation au quotidien, la repérer, la déjouer et en jouer ainsi que dans Manuel de la manipulation à l'égard des gentils; il a aussi mis en ligne une vidéo intitulée «Comment échapper à la manipulation». (On ne saurait que trop suggérer à l'auteur de se diversifier en se penchant sur le harcèlement moral ou le chantage, injustement décriés alors qu'ils permettent eux aussi d'obtenir que quelqu'un «ce qu'il n'envisageait pas spontanément».)

Dans Le Point, Christophe Carré part du postulat, pas tout à fait faux au demeurant, que les relations parents-enfants sont déjà régies par une forme de manipulation. Ne comptez pas sur Le Point pour détailler cela; il se contente de citer Christophe Carré:

«Quelle que soit la nature des relations que vous entretenez avec votre enfant, vous le manipulez déjà, de même que lui vous manipule. Le cheminement va consister à passer d'un processus de manipulation passive, mais non consciente, à un processus de manipulation active, légitime et consciente.»

Ahhhh. Donc, comme il nous arrive, effectivement et ponctuellement, à nous tous parents d'embobiner un peu nos enfants pour les contraindre par exemple à faire leurs devoirs, en leur promettant, mettons, une friandise, l'auteur suggère de passer en mode «manipulation active»

Faire sauter d'un pont

Exemple donné par Le Point: «Imaginons par exemple qu'un père souhaite que son fils froussard s'endurcisse et à cette fin lui propose de sauter d'un petit pont dans une rivière.» (A ce stade, on ne s'étonnera certainement pas que pour un exemple portant sur la témérité, le choix soit porté sur un garçon et son papa, ni le choix du terme «froussard» qui certes est mieux que «gonzesse» ou «tapette» mais qui suggère tout autant qu'un petit garçon peu aventureux, c'est nécessairement un problème.)

Christophe Carré affirme que le père doit encourager son gamin à sauter en lui disant ceci: 

«Je serais très heureux si tu parvenais à faire ce saut, c'est à toi de choisir, tu es libre.»

Ce qui revient plus ou moins à dire à l'enfant: «Si tu te sors un peu les doigts et que tu prends sur toi pour sauter ce pont, papa sera heureux. Mon bonheur est entre tes mains. Ne me déçois pas.»

Suggérer à l'enfant que de ses actes dépend notre bonheur, c'est non seulement complètement con, mais c'est en plus faire peser sur lui une bien lourde et injuste responsabilité. Surtout si elle est assortie de la remarque bien mesquine «mais sinon, TU FAIS CE QUE TU VEUX, HEIN».

La violence de l'injonction paradoxale

Mais le pire vient avec l'«injonction paradoxale» (et si vous avez l'impression d'être dans un salon de coaching en dévelopement personnel ou dans les pages psycho d'un magazine féminin, c'est normal aussi). Autre exemple donné par le  Point pour illustrer cette brillante technique:

«Un enfant pique des colères effroyables lorsque son parent refuse de lui acheter des bonbons au supermarché. Sermon, punition, fermeté, rien n'y fait, il recommence. L'injonction paradoxale est la solution. En arrivant au supermarché, le parent dit à son enfant qu'il est assuré d'avoir droit à sa crise, mais que, cette fois, il choisira lui le moment précis où l'enfant pourra piquer sa crise. Il s'arrête au rayon des chocolats et dit à l'enfant: "Allez, crie, roule-toi par terre, je suis impatient de te voir faire ta crise." Aucune colère ne viendra. "Enfermé dans une double contrainte –colère sur commande–, l'enfant est amené à briser le comportement stéréotypé dans lequel il persiste et à revoir son mode habituel de fonctionnement", explique Christophe Carré.»

Voilà. L'injonction paradoxale c'est, ni plus ni moins, adopter un comportement complètement irrationnel avec son enfant, en lui laissant croire que tout est normal, péter un à un tous ses repères, le pousser à ne plus savoir ce qu'on attend vraiment de lui, et compter sur son état de sidération pour avoir quelques moments de tranquilité.

Des parents pervers narcissiques

Et c'est là, Le Point, que je reviens à toi.

Suggérer que la manipulation, le mensonge, la rouerie sont «parés de grandes vertus éducatives», cela revient tout simplement à encourager les parents à renoncer à l'énonciation des règles, à l'éducation au sens premier du terme, pour préférer déstabiliser les enfants, céder au chantage affectif et à s'engouffrer dans la brèche créée par leur incompréhension et pour en faire ce qu'ils veulent.

C'est exactement la définition de la perversion narcissique

«Une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l'abri des conflits internes, et en particulier du deuil, en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir.»

Les rayons des librairies (et les salles d'attentes de psys) sont emplis d'adultes, qu'enfants, on a poussés à faire des choses (parfois très graves) «pour faire plaisir à maman (ou à papa)» ou après avoir avoir méticuleusement défoncé le moindre de leurs repères. Nombreux sont les témoignages de ceux et celles qui racontent avoir eu des parents aimants en apparence mais qui ont été maintenus dans un mal-être par des comportements manipulateurs et nocifs.

Dans ce témoignage publié en septembre 2014, une femme explique ainsi son enfance près d'un père pervers narcissique. Elle raconte: 

«Il a toujours dit aimer ses enfants. Mais pour lui l’amour, c’était mettre l’autre en position de soumission et lui interdire toute forme de rébellion. Jouir de la douleur d’autrui et se nourrir du mal qu’il pouvait faire était son quotidien. Toute émotion était annihilée, nous n’avions pas le droit de pleurer, pas le droit de rire, pas le droit d’être en colère… En somme, nous étions des petits pantins, dirigés par la main perverse du père.»

Traumatismes

Dire à votre enfant que votre bonheur dépend de lui, cela peut aussi mener, dans le cadre d'un divorce par exemple, à la pathologie relationnelle très grave de l'aliénation parentale, soit le fait pour un enfant de se dresser aveuglément contre l'un de ses parents, en faveur de l'autre par pure loyauté et après avoir été abreuvé du fameux «recadrage» ou de la «manipulation active».

Rue89 racontait ainsi dans un article sur cette aliénation parentale –qui est un concept et non une maladie; en France des décisions de justice reconnaissant le phénomène ont fait jurisprudence l'histoire de Jérémy. Un petit garçon belge de 10 ans, aux parents divorcés. D'abord très proche de son père, il avait été monté contre lui par des manipulations de sa mère, qui lui faisait croire que son père lui voulait du mal, que Jérémy était en danger. Il fut interné.

Le Point dit bien quelque chose de vrai dans son article, certaines techniques de manipulation marchent à merveille, 100% garanties! Tout comme plein d'autres petites astuces très efficaces:

  • Si votre enfant refuse de se coucher ou de manger ses légumes, se mettre à chialer en lui hurlant qu'il a gâché votre vie, que vous n'avez rien fait pour mériter ça, que vous vous saignez aux quatre veines pour lui payer un lit et le couvert, et que c'est un sale petit ingrat... ça marche! Le gosse va bouffer ses légumes et aller au lit sans demander son reste.
  • Si votre enfant est, comme celui de l'article, sujet aux crises dans les rayons du supermarché, le planter là, et rentrer chez vous en l'abandonnant dans le magasin est aussi d'une efficacité redoutable. La prochaine fois que vous irez chez Auchan, ça va filer doux.

Enfin, l'enfant étant, d'après Le Point et Christophe Carré aussi facile à dresser qu'un chien ou une perruche, quand viendra pour lui le moment d'abandonner les couches et d'aller sur le pot, surtout, laissez-le se déféquer dessus et ne le nettoyez surtout pas. C'est pas méchant, c'est DE LA MANIPULATION ACTIVE. Après quelques heures à macérer dans ses selles et sa culotte sale, il ira sur le pot sans rechigner la foi suivante. Astucieux non?

Et surtout, SURTOUT, n'hésitez pas à dire à votre enfant que votre amour n'est pas inconditionnel. Répétez-lui à l'envi que vous l'aimez «POUR L'INSTANT», et qu'à chaque fois qu'il fera quelque chose de bien, vous l'aimerez un peu plus. A l'inverse, à la moindre mauvaise note ou s'il ne dit pas bonjour à la dame, vous cesserez sur le champ de l'aimer. Appelons ça la technique de l'«affection aléatoire». C'est bien ça. Aussi odieux que «la manipulation affective». 

Nadia Daam
Nadia Daam (190 articles)
Journaliste