FRANCE
Soigner les plaies à l'âme des reporters de guerre
par Lucile Quillet
le 21 avril 2014

«Une demi-douzaine de mes copains sont morts sur le terrain, trois copains se sont pendus et un ou deux ont perdu la raison». Jean-Paul Mari connaît les séquelles, physiques et psychologiques, que la guerre peut laisser. Le grand reporter du Nouvel Observateur a réalisé 500 reportages en 30 ans dans les zones les plus minées du globe. Rwanda, Bosnie, Irak, Afghanistan, entre autres. Malgré lui, ce témoin de l’histoire a emporté les visions d’horreur dans ses bagages de retour.

Ce sont les images de corps putréfiés, brûlés, violés, leur odeur, les confrères qui meurent sous ses yeux et le bruit incessant des explosions. Une fois en France, ces abominations lointaines sont partout, vous harcèlent et rendent dingues. «Quand vous avez vécu un simulacre d’exécution… C’est comme si on vous avait vraiment donné la mort», grimace Jean-Paul Mari, en plissant ses yeux gris.

Que l’arme soit pointée entre leurs deux yeux, comme l’a raconté le journaliste d'Europe 1 Didier François lundi, ou qu’elle explose la cervelle d’un autre, les reporters font l’expérience de la mort et du néant au plus profond d’eux-mêmes. «J’ai vu la mort, je me suis vu mort, je suis mort. Et je ne comprends pas pourquoi je continue de me comporter comme un vivant», explique Jean-Paul Mari.

Qu’importe le nombre de morts ou la violence de ce qu’ils ont vu, il n’y a pas de degré minimum ni temporalité pour déclencher un traumatisme. Ce sont parfois les vivants, qui imprègnent la rétine des reporters et reviennent frapper des années plus tard, sans avertissement ni répit.

Lorsque les enfants de Vincent Hugeux ont grandi, le grand reporter de l’Express a soudain revu «cet enfant rwandais sorti d’une bananeraie les deux jambes bouffées par la gangrène», durant le génocide qui avait fait 800.000 morts. Revenu blessé de Sarajevo en pleine guerre serbo-bosniaque, il pensait avoir «digéré» l’épisode. Mais c’est en regardant Harrison’s flowers d’Elie Chouraqui que les odeurs lui sont revenues. «J’ai cru que je n’avais pas besoin d’aller voir un psy quand je suis revenu. La prochaine fois, j’irais sûrement».

Une balle à retardement

Le trauma est comme une balle à retardement dans le cerveau: ça ne bouge pas puis un jour ça explose et prend toute la place. «Vous vous couchez, vous savez que vous allez faire le même cauchemar, alors vous ne voulez plus dormir, vous buvez du café ou de l’alcool. Contre les odeurs, vous aurez beau vous passer à la javel, rien n’y fait», explique Jean-Paul Mari.

Caroline Bourgeret a mis trois mois avant de craquer. Quand elle couvre la guerre du Liban en août 2006, elle craint surtout de rater ses reportages. La guerre se termine, elle reste au Liban pour travailler «comme une tarée», pendant trois mois encore. Et en novembre, boom. «Je ne dormais plus, j’avais des odeurs dans le nez, l’impression de devenir folle». La jeune reporter rentre au bercail et passe ses journées à pleurer sur son lit. «Personne ne m’a parlé de traumatisme à l’époque».

On emploie généralement le terme américain PTSD, «trouble de stress post-traumatique» en français, pour désigner les traumatismes dont sont victimes ceux qui ont vécu une guerre, une violence extrême, militaires ou grands reporters revenus des conflits. Jean-Paul Mari préfère les appeler des «rhumatismes de l’âme» car ils ne disparaissent jamais totalement. Comme les militaires, près de 20-30% des reporters en seraient atteints selon lui.

Anthony Feinstein, psychiatre canadien et auteur de Reporter de Guerre, confirme cette tendance. Peu à peu, le sujet autrefois tabou devient plus abordable. Sans s’accompagner d’un suivi plus poussé. Entre eux, les reporters en parlent parfois, à leur façon. «Entre nous, on en rigole avec un peu d’ironie. On fait comme si on était plus fort que ça, on continue à entendre des histoires atroces et à faire comme si de rien n’était», racontait Edith Bouvier, reporter blessée en Syrie en 2012, lors d’une conférence TEDx.

Chacun a sa parade. Certains optent pour l’alcool, d’autres fument ou repartent directement car le chaos est le seul endroit où ils se sentent normaux. Pour ne pas laisser la place au traumatisme d’exister, ils couvrent la plaie par une autre. Pas le temps pour l’introspection. «Les reporters ne s’attardent pas sur ce sujet, sinon ils en parleraient constamment. Le silence leur permet peut-être de continuer à faire ce métier», suggère Dimitri Beck, rédacteur en chef du magazine de photojournalisme Polka.

«Il ne faut pas tomber le déni!», explique Jean-Paul Mari. Après avoir tenu entre ses mains un homme éventré à la suite du bombardement de l’Hotel Palestine de Bagdad, il s’est décidé à enquêter sur les traumatismes, pendant plusieurs années. A la sortie de son livre Sans blessures apparentes, deux camps se sont dessinés: ceux qui parlent, ceux qui balaient le sujet de la main. «On m’a dit “pourquoi tu te mets là-dedans?” En parler, c’est se mettre en position de faiblesse, celui qui en parle est un lâche, le maillon faible du peloton».

Le glamour du journaliste, un prestige de dernier des mohicans

Le métier de reporter véhicule ses propres fantasmes, oscillant entre glamour et camboui. L’icône du reporter au gilet multipoches, ce gaillard qui ne flanche jamais, est une mythologie aussi fausse qu’encombrante. «Ma légitimité ne s’indexe pas sur ma barbe, mes nanas et mes cicatrices. C‘est un comportement grégaire, infantile, typique de la surenchère des tribus finissantes», observe Vincent Hugeux. Parce que cette imaginerie du reporter impénétrable s’effrite, l’omerta règnerait comme un signe de distinction. «C’est le prestige des derniers mohicans».

Derrière la caricature orgueilleuse, le silence se justifie aussi par la pudeur et la décence. Tirer la couverture à soi est contre-nature pour un reporter. Seules les histoires dont ils ont été témoins méritent la lumière. «Notre travail c’est de parler de la douleur des gens, pas de la nôtre. Il y a une sorte de culpabilité à parler publiquement de ses sentiments face à ce genre de situation», explique Caroline Bourgeret.

Encore faudrait-il des mots. Mais le trauma capture totalement sa proie en lui ôtant la parole. Comment décrire le néant? Raconter l’indescriptible est hors de portée. «Le traumatisé est entré dans un monde sans langage. Il est exclu de l’humanité», explique Jean-Paul Mari. Pas de paroles… ni d’oreilles pour les écouter. Dimitri Beck se rappelle d’un dîner chez des amis juste après un reportage. 

Ceux-ci lui lancent: «Alors, la Tchétchénie, c’était bien?» Malaise. Au bout de quelques minutes, la tablée change de sujet. «Les gens ne sont pas en tort, c’est le reporter qui vit une situation extraordinaire mais ce décalage est violent et renforce l’amertume qu’on peut avoir. La plus grande souffrance d’un reporter est quand le reportage n’est pas publié. Ce qu’on a pu voir et faire reste vain, sans conséquences».

«Alors, la Tchétchénie, c’était bien?»

Alors pour témoigner, certains écrivent des livres. Et la brèche s’ouvre. Le journalisme rattrape peu à peu son retard sur le milieu humanitaire et l’armée, qui ont depuis longtemps pris le taureau par les cornes. Caroline Bourgeret a tombé le masque de reporter pour raconter son expérience humaine au Liban dans «Il pleut aussi sur Beyrouth», sept ans après les faits.

Elle qui avait peur d’être prise pour la «petite fille qui pleure», n’a reçu aucun écho négatif même si elle soupçonne le club des «reporters robocop» de la prendre pour une «petite minette».

Depuis la parution de son livre, Jean-Paul Mari s’est transformé en bureau des âmes malheureuses. «J’ai envoyé une quinzaine de reporters trentenaires qui venaient me voir car ils étaient mal chez le psy. Les nouvelles générations sont moins fermées». Des dizaines de demandes d’interview de jeunes étudiants en journalisme inondent sa boîte mail.

En 2013, le festival international de photojournalisme Visa pour l’Image a consacré une table ronde sur le thème du traumatisme de guerre, animée par le psychiatre Anthony Feinstein et, entre autres, Edith Bouvier.

Blessée dans l’explosion qui a tué la journaliste américaine Marie Colvin et le photographe français Remi Ochlik en Syrie, l’ex-pigiste du Figaro était déterminée à créer une structure d’accueil et de soutien psychologique dédiée aux reporters, «pour qu’on s’en sorte», explique-t-elle lors de sa conférence à TEDx.

Mais Edith Bouvier a renoncé depuis. Par manque de temps. Avant de repartir sur le terrain, elle a transmis le témoin à Reporters Sans Frontières, qui n’a «pas les ressources suffisantes pour faire d’un tel sujet une priorité». La cellule de soutien psychologique de l’association se résume à un unique numéro de téléphone: celui d’une autre structure, baptisée Traces International, qui propose des consultations gratuites.

Plus de précarité, plus de risques

Si les langues se délient, la prise en charge psychologique reste minime. Avant, elle était informelle: les reporters vidaient leur sac et racontaient tout ce qui ne s’écrit pas dans un article à leurs collègues lors des déjeuners et cafés interminables au bistrot du coin. Mais l’âge d’or du journalisme est terminé.

Plus le temps, ni les moyens, de soigner les petits soldats. «Les rédactions se sont technocratisées. A peine le papier craché, on parle de la destination suivante, raconte Jean-Paul Mari. C’est “tu viens d’où et tu repars quand, grand baroudeur?” Toi, t’as juste envie de répondre “tu ne comprends rien”».

Caroline Bourgeret, elle, a juste dit “ok” quand son patron lui a proposé de faire des directs de la guerre du Liban alors qu’elle n’a que 23 ans. Fraîchement diplômée et installée au pays du Cèdre, elle se retrouve propulsée, sans cérémonie, correspondante pour des chaînes nationales. «J’ai surtout été marquée par le Liban car j’étais jeune, c’était ma première fois». Celle qui n’a jamais voulu être reporter de guerre n’accuse et n’en veut à personne. «On ne m’a pas forcée, j’ai fait le choix de rester quand la guerre a commencé». La précarité du métier et les freelance comme elle se multiplient puisqu’ils répondent présents pour couvrir des conflits pour lesquels les rédactions ne prendraient pas le risque d’envoyer leurs propres journalistes.

Ils ne pensent même pas à évoquer leurs états d’âme en cas de coup dur: des dizaines d’autres pigistes concurrents attendent leur tour derrière la porte. «Les freelance n’ont jamais été autant livrés à eux-mêmes. Ils représentent la grosse majorité des photoreporters. Avant, on racontait ce qu’on avait vécu, avoue Dimitri Beck. Parler libère déjà des choses. Aujourd’hui, il y a des fois où l’on rencontre seulement les pigistes à Visa pour l’Image à Perpignan, des mois après».

«Avoir PRESS sur son brassard, c’est être une cible»

Marie-Christine Saragosse, présidente de France Médias Monde (RFI, France 24 et MCD), refuse de prendre des piges pour lesquelles elle n’aurait envoyé aucun journaliste des trois rédactions du groupe. En 2010, cette grande blonde à la voix de fumeuse est directrice générale de TV5 Monde et file à l’aéroport pour accueillir l’équipe de journalistes qui a couvert le séisme en Haïti. «On pouvait aisément imaginer qu’ils avaient été confrontés à des horreurs. Dès leur arrivée, je leur ai donné le numéro de la cellule psy qui avait été mise en place après le tsunami de 2004 pour France TV en leur disant qu’ils en feraient ce qu’ils en voudraient».

Les reporters prennent et ne pipent mot. Quelques mois plus tard, ils lui avouent être allés consulter, sans exception. En septembre 2013, un an après sa nomination à la présidence, France Médias Monde met en place un numéro vert 24h/24 en français, anglais et arabe, au cas où les journalistes auraient besoin de vider leur sac.

Deux mois plus tard, deux reporters de RFI sont assassinés. Ghislaine Dupont, «la maman des jeunes journalistes Afrique» et Claude Verlon, qui faisait «pousser des radios dans le désert». Toutes les rédactions sont sous le choc : en 10 ans, RFI comptabilise quatre morts. Le numéro vert ne suffit plus: des consultations psy, individuelles et collectives, sont organisées. Marie-Christine Saragosse sent le vent tourner. «Le statut du journaliste avait changé. L’an dernier, on comptait 75 journalistes morts et une quinzaine d’otages. Avant, avoir écrit “PRESS” sur son brassard était une sécurité : on savait que le journaliste était neutre, en principe, et qu’il faisait juste son boulot. Aujourd’hui c’est devenu une cible, qui fait attirer l’attention sur soi».

Alors elle réunit tout le monde autour de la table pour mieux «conceptualiser» le métier et faire reculer le risque. «Car on ne va pas se laisser clouer le bec, on va être préparé, préparé, préparé, professionnellement et psychologiquement». En décembre, une note de renforcement de l’encadrement des journalistes est bouclée. A l’intérieur: un volet sur l’évaluation et la cartographie des risques et l’institutionnalisation du rôle de l’arrimeur.

L’arrimeur porte sur ses épaules le bien-être psychologique des reporters avant, pendant et après la mission. Il va vérifier s’ils sont bien volontaires pour partir, les prévenir des risques post-traumatiques éventuels. Une fois les reporters sur le terrain, l’arrimeur les appelle, plusieurs fois par jour si besoin, pour s’enquérir de leur état.

Lorsque l’équipe revient en France, c’est aussi avec lui que les techniciens et journalistes raconteront la mission mais aussi tout ce qui dépasse du cadre du reportage: ce qu’ils ont vécu, vu, comment ils se sentent. En avril 2014, France Médias Monde élabore en plus une formation interne incluant la préparation psychologique, pilotée entre autres par un reporter ancien légionnaire et destinée à tous les salariés.

Dans les trois rédactions de France Médias Monde, personne ne s’est opposé à ces mesures en bombant le torse. Car RFI et France 24 sont plus exposées que les autres médias au risque, l’orgueil ne passe pas la porte. «C’est justement être responsable de ne pas se surestimer, déclare Marie-Christine Saragosse. Nous devons nous observer, nous épauler. Nous sommes nos propres vigies».

Lucile Quillet