Détail d'une carte Michelin de la Creuse.

Détail d'une carte Michelin de la Creuse.

Redécoupage territorial: et si on redessinait la France à la carte?

Par Jean-Laurent Cassely

France

mis à jour le 18.01.2014 à 14 h 59

Alors que François Hollande vient de relancer le chantier de la réduction du nombre de régions, des géographes prônent un remodelage du territoire en fonction des besoins de chacun en alternant entre régions, départements et métropoles.

La grande passion française pour la délimitation de périmètres territoriaux –ou charcutage– est de retour.

François Hollande a relancé, lors de sa conférence de presse du 14 janvier, la grande partie de puzzle territorial en affirmant que le nombre de régions «peut évoluer». Le député de l'Essonne et porte-parole du groupe PS à l’Assemblée Thierry Mandon a précisé le lendemain que de 22, le nombre de régions métropolitaines pourrait passer à une quinzaine.

Pour les géographes que nous avons interrogés, revoir le découpage des régions françaises n’est pas forcément une mauvaise chose. D'une part, «elles font face à des entités politiques préexistantes qui sont bien plus enracinées qu'elles (communes et départements) et qui disposent d'une reconnaissance forte du fait de leur mode d'élection et du rapport direct aux habitants, citoyens ou usagers», explique Philippe Estèbe, enseignant au CNAM et directeur de l’Institut des hautes études de développement et d’aménagement des territoires en europe (IHEDATE). D’autre part, leurs compétences, «hormis les TER et les lycées, sont très abstraites (production de schémas tous azimuts)».

 Qu’est-ce qu’une région?

«Ce qui fait "région", analyse le géographe, ce n'est pas l'institution régionale mais les relations (économiques, sociales, culturelles) entre la capitale régionale et les territoires environnants. Ce sont en fait les grandes villes qui organisent le territoire régional et qui, de plus en plus, tendent à le fédérer.»

La proposition de faire évoluer le périmètre et le nombre des régions prolonge donc logiquement la création, votée définitivement au Parlement en décembre dernier, de treize métropoles françaises au 1er janvier 2015, considérées dans le cadre de la mondialisation comme les centres économiques qui organisent le territoire et produisent la plus grande part de sa richesse:

«Politiquement, les régions sont d'ailleurs aujourd'hui relativement marginalisées par rapport à la montée en puissance des grandes villes et à l'institutionnalisation des métropoles.»

Pour Jacques Lévy, professeur à l'Ecole polytechnique de Lausanne, directeur du Laboratoire Chôros et auteur de Réinventer la France, le découpage actuel des régions est problématique:

«Au-delà des économies liées à des fusions d’institutions, c’est vrai que ces régions ne sont pas cohérentes par rapport à leurs missions.»

Pour le géographe, elles devraient coïncider avec ce qu’il appelle un «espace biographique», c’est-à-dire «qui offre des opportunités à l’échelle de la vie d’un individu, pour qu’il puisse développer sa vie individuelle sans avoir besoin de la quitter».

Comment redécouper?

En 2009, un comité présidé par Edouard Balladur avait déjà rendu à Nicolas Sarkozy un rapport sur le redécoupage des régions, mais la proposition avait rejoint le cimetière des rapports et des comités spéciaux… A l’époque, l’idée était de fusionner Auvergne et Limousin, les deux Normandie, Alsace et Lorraine, Bourgogne et Franche-Comté, ou encore de dessiner un vaste Val de Loire (Pays de la Loire et Centre) au sud-ouest de l’Ile-de-France.

Plusieurs régions (Picardie, Pays de la Loire...) se voyaient donc littéralement démembrées, leurs départements étant rattachés aux régions limitrophes. Le sort de certains départements (Aisne, Nièvre, Lozère, Vendée...) était en balance entre plusieurs grandes régions.

Voilà donc que la nouvelle majorité remet le projet à l'ordre du jour. A quoi pourrait ressembler cette nouvelle organisation? Ni le président de la République ni les élus PS n’ont précisé ses contours pour l'instant.

En revanche, Jacques Lévy, qui propose justement dans son dernier livre «un nouveau contrat géographique» pour réconcilier la représentation de l’espace national avec sa réalité, a une idée sur la question, qui aboutirait à un redécoupage en 10 grandes régions. Voici la carte:

Cliquez sur la carte pour l'agrandir

Pour lui, un grand «Bassin parisien» tiré par l’économie de la capitale pourrait intégrer les deux Normandie, la Picardie, une partie des Pays de la Loire, la Champagne-Ardenne, la Bourgogne –moins la Saône-et-Loire, qui rejoindrait plutôt la région Rhône Alpes– et s’étendre jusqu’au Centre. Une grande région Sud-Ouest regrouperait Poitou-Charentes, Limousin et Aquitaine, avec Bordeaux comme capitale, grignotant l'Aude et les Pyrénées-Orientales à la région Languedoc-Roussillon, tandis que l’Auvergne serait rattachée au territoire rhône-alpin. La Lorraine et la Franche Comté fusionneraient, Rennes et Nantes se retrouvent dans une grande région «Ouest Bretagne».

PACA et l'Est de Languedoc-Roussillon pourraient former une grande région Méditerranée, à la condition qu’Aix-en-Provence et Marseille se constituent déjà en métropole. Mais, avertit Jacques Lévy, remanier les limites des territoires est un art qui exige de respecter l’histoire et les identités régionales:

«La Corse a peu de ressources, mais une forte identité. Le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace, la Bretagne, sont aussi des régions où la question de l’identité ne peut être ignorée.»

En finir avec l’organisation homogène du territoire?

Pour Philippe Estèbe, le fait d'agrandir les régions actuelles pose la question de la disparité du territoire:

«Des périmètres très larges seraient en même temps peu denses, et gouverner un espace vide ne procure pas de véritable capacité à agir. La question pour moi est moins le périmètre que la ou les fonctions des régions dans le paysage politique. En réalité, on n'a pas besoin de régions partout, de la même façon qu'on n'a pas besoin de départements partout.»

Les départements pourraient se subsituer aux régions dans les territoires peu denses et, inversement, ces départements disparaîtraient au profit de métropoles dans les zones très denses, comme dans le Grand Lyon, où une nouvelle collectivité aura les compétences de la métropole et du département à partir de 2015. Le député Thierry Mandon a d'ailleurs parlé d’une «digestion des départements par les métropoles».

C’est donc une petite révolution qui s’annonce, comme l’explique Béatrice Giblin, professeure à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), directrice de la revue Hérodote et qui a dirigé la rédaction de Nouvelle géopolitique des régions françaises:

«Pour la première fois, le territoire national ne sera pas traité de façon aussi homogène qu’avec la création des départements.»

Il serait d'ailleurs temps d’ouvrir «la possibilité à une grande diversité d'organisation, sous réserve de consultations démocratiques, poursuit Philippe Estèbe, plutôt qu'une réforme jacobine et colbertiste qui perpétue le mythe du jardin à la française d'une organisation apparemment uniforme du territoire».

Le géographe Christophe Guilluy, auteur de Fractures françaises, considère lui aussi que «la question n'est pas de supprimer des échelons ou de faire ou non des regroupements, mais de savoir quelle est la pertinence de l'échelle de l'action publique en fonction des réalités économiques et sociales locales»:

«La région Île-de-France doit se transformer en "région-métropole" susceptible de rivaliser avec les grandes métropoles mondiales et, inversement, le département apparait comme une échelle pertinente de l'action publique dans bon nombre de territoires ruraux et/ou industriels. En fonction du contexte, l'échelle sera donc la région, le département ou la métropole.»

«Je ne suis pas pour l’idée de supprimer systématiquement les départements. Sur certains territoires, ils restent la seule armature présente», renchérit Béatrice Giblin. C’est le cas, par exemple, dans des petits départements comme la Haute-Marne ou la Haute-Saône, mais aussi dans des territoires denses comme le Nord qui, bien qu’ayant sa métropole avec Lille, conserverait des compétences utiles à la population.

Au final, tous les géographes interrogés sont d'accord sur au moins deux points: l'ère de l'organisation territoriale à la carte est ouverte car les questions doivent être traitées en fonction des spécificités du territoire, et surtout, il ne faut pas, ou plus, découper en comité restreint mais bien partir des aspirations des habitants. Même si le dernier référendum sur le sujet, portant sur la fusion des deux départements et de la région d'Alsace, s'est soldé par un échec et a montré le manque d'intérêt populaire pour ces sujets vus, à tort, comme techniques

Jean-Laurent Cassely

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  • Maelick

    En ce qui me concerne je me demande (concernant ce redécoupage) s'il ne s'agit pas plus d'un redécoupage économique plus que d'un redécoupage culturel. Pourquoi la Corse serait-elle séparée de la région métropole sud alors qu'elles font toutes les deux partie du bassin Méditerranéen. Pareil pour l'Est de la France. Aurions-nous peur de quelques susceptibilités régionalistes?

    Donc du coup moi ma question c'est plus au niveau des impôts et des redistributions des subventions européennes. Sans compter que le "bassin parisien" prend quand même toute la côte Normande et Picarde (je connais moins les autres régions), riches en bien financiers et immobiliers. Serait-ce une forme de drainage déguisé des richesses de certaines régions vers la région parisienne?

  • Jimini

    C'est vraiment terrifiant de lire le programme de ces gens qui ne pensent qu'en termes économiques et sociaux et qui n'ont pas la plus chétive conscience de l'histoire.
    Croyez-vous que des régions comme la Normandie ou la Bourgogne accepteront d'être rayées d'un coup de crayon sous prétexte d'économiser quelques petits ?
    C'est aberrant de penser une chose pareille. Dieu merci, cette France monstrueuse a 10 régions ne verra jamais le jour, mais le simple fait qu'on ait pu la concevoir et la défendre rationnellement est déjà terrifiant.
    Le pire, c'est que monsieur Lévy prétend respecter les identités régionales, et il ose écrire : "Le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace, la Bretagne, sont aussi des régions où la question de l’identité ne peut être ignorée.» Autrement dit, l'identité de la Bourgogne, de la Champagne et de la Normandie n'existent pas et on peut les supprimer sans remords. Quelle ignorance !

    Et pour répondre à Maelick, oui, vous avez toutes les régions d'avoir peur des susceptibilités régionalistes. Il n'y a pas que les Bretons qui peuvent porter des bonnets rouges !

  • jmt29

    Tout cela est bien confus. Je veux dire que le problème est pour l'instant confus, je ne voulais pas dire que l'article l'était.

    En effet, entre ceux qui déclarent que les compétences des régions sont mal ou peu définies, et ceux qui décrètent que les régions ne sont pas cohérentes aux vues de leurs missions, il est difficile de faire la synthèse.

    En résumé :" Les compétences des région sont abstraites, mais on sait déjà qu'elles sont inapplicables actuellement" ?

    Bref, avant toute chose, clarifier le rôle de chaque échelon, et les finalités du projet. Après, on pourra toujours décider comment découper le territoire.

    Par ailleurs, je me suis souvenu qu'en son temps la DATAR avait proposé un redécoupage des régions (moins nombreuses et plus grandes). Qui avait soulevé un beau tollé... Quelqu'un s'en souvient ?

  • naivement-moral

    En voyant le découpage actuel avec des régions de 2 départements, il est clair qu'il avait été fait délibérément pour ne pas marcher. Donner des postes à des politiciens moyens sans donner d'opportunité à construire des objets solides.
    Connaissant le goût de notre pays pour le "principe de précaution" c'est à dire l'immobilisme, le flou et la mollesse des propositions avancées,il ne se passera rien. Surtout rien qui diminuerait le nombre de postes de "présidents". Il suffit de voir ce qui s'est passé en Alsace, ou le succès des fusions de communes ...
    Pourtant des régions comparables aux Länder allemands pourraient être dynamiques, si on les créait dans cet objectif. Un projet de M. Fromantin parait un bon point de départ.
    Vision à long terme, constance, père Noël...

  • Tiberius_Julius

    "«Je ne suis pas pour l’idée de supprimer systématiquement les départements. Sur certains territoires, ils restent la seule armature présente», renchérit Béatrice Giblin. C’est le cas, par exemple, dans des petits départements comme la Haute-Marne"

    C'est bien mal connaitre la Haute-Marne que d'écrire cela.
    La structure de ce département est une des cause principale de l'appauvrissement de ce territoire.
    Département patchwork sans cohérence, ses territoires se tournent tous le dos. J'habite Langres (sud) et ne suis jamais allé à Saint Dizier (nord) que pour le travail (3 ou 4 fois) et à Chaumont (Préfecture au centre)pour le travail et récupérer ma carte grise.
    Pour la vie, s'il faut aller voir ailleurs, Dijon est à 3/4 d'h.

    A Saint Dizier ils regardent vers Châlons ou Nancy

    A Chaumont, je sais pas. Ils ont plantés au centre et se regardent ^^

    C'est vraiment l'exemple typique de département qui devrait être démembré et ses territoires rattachés à leur véritable centre d'attraction.

    Dans la même veine et à l'échelle régionale, la Champagne Ardenne n'est pas mal non plus.
    Il faut autant de temps pour aller de Langres à Charleville Mezière que pour aller à Paris ou Strabourg et 1/2h de plus que pour aller à Lyon.

    Bizarrement, la Champagne Ardenne est la seule région qui perd encore des habitants.
    Je ne dis pas que l'incohérence géographique explique tout, mais je suis sûr que cela joue énormément

  • L273

    L'analyse est pertinente. Et lorsque je regarde les régions que je connais directement : Lorraine et Franche Comté, Rennes et Nantes dans Ouest-Bretagne, Paca + Languedoc. Cela a du sens. La très grande région Bassin Parisien a du sens du point de vue de la géographie des géographes mais est-ce vraiment pertinent du point de vue économique, culturel, social... ?

  • Patrice Deroubaix

    A la Région Wallonne, je veux dire, une des quatre régions belges, pour ceux qui ne savent pas où c'est . Pour un euro symbolique .
    C'est la logique de cette proposition . Ou alors faire du Nord un région d'outre-mer(de), ce qui serait logique aussi, dans le cas de cette proposition

  • P.E.

    Lorsque je regarde la carte de votre article plusieurs réflexions me viennent à l'esprit.

    Tout d'abord je suis assez d'accord avec le commentaire de Jimini, la Normandie, la Bourgogne et d'autres régions ont un intérêt culturel, historique et économique à exister tout autant que la Corse, l'Alsace et la Bretagne. Je suis contre la disparition de la Normandie par exemple (je suis par contre pour que les deux Normandie soit réunifiées).

    Deuxième réflexion le poids de la région parisienne (qui est actuellement déjà disproportionné par rapport aux autres régions de France) sur votre carte me semble tout simplement aberrant au niveau national.

    Troisièmement mais ça rejoint le premier point, aucune notion culturelle et historique ne semble être prise en compte dans ce découpage.

    Allez hop, pour l'auteur de cet article et de la carte s'il vient à lire ce commentaire, deux propositions car au fond le constat, lui, me semble bon:

    Réforme (11 régions):
    -Corse
    -PACA
    -Nord
    -Alsace
    -Lorraine
    -Aquitaine avec le Poitou, la Vendée et le Limousin plus éventuellement l'Auvergne (reproduisant plus ou moins les frontières de l'ancien royaume d'aquitaine)
    -Bretagne avec la Loire-Atlantique
    -Haute-Normandie avec la Basse-Normandie
    -Rhône-Alpes avec la Bourgogne, Franche-Comté plus éventuellement l'Auvergne (en gros les limites de l'ancienne Burgondie)
    - Midi-Pyrénées avec le Languedoc (Limite de l'ancien comté de Toulouse)
    -Ile-de-France avec Centre, Picardie, Champagne, Maine-et-Loire, Sarthe et Mayenne.

    Réforme (15 régions):

    -Corse
    -PACA
    -Rhône-Alpes
    -Bourgogne avec la Franche-Comté
    -Alsace
    -Lorraine
    -Ile-de-France avec la Picardie
    -Champagne
    -Auvergne
    -Aquitaine avec Poitou (plus la Vendée) et Limousin
    -Midi-Pyrénée avec le Languedoc
    -Bretagne avec Loire-Atlantique
    -Centre avec Maine-et-Loire, Sarthe et Mayenne (une région Val de Loire)
    -Nord
    -Haute-Normandie avec la Basse-Normandie

  • GeraldCursoux

    Non, le gouvernement n'a pas pris par le bon bout le mille feuille administratif qui résulte de la décentralisation. Ce qu'il faut c'est, non pas regrouper, réduire (à petit feu) ou supprimer telle ou telle feuille, mais bien plutôt en créer une de plus, de niveau supérieure : c'est à dire créer de l'INTER-REGIONALITE ! Comme il y a de l'inter-communalité, il faut aussi de l'inter entre les Régions. La question est de savoir si cette INTER-REGIONALITE doit être bi-latérale ou multi-latérale. That's the question ! Peut-être un mixte des deux... avec des compétences à géométrie variable suivant des critères à définir lors d'un "sommet" exceptionnel. Du grain à moudre pour les énarques ! (N'est-ce pas le véritable objectif ?)

  • Idées Rêves Charente

    Pour travailler dans un service de l’État, je trouve que l'échelon régional n'est pas l'échelon de proximité (et donc pas celui de la justesse dans la conduite des politiques). Nos collègues de la Direction Régionale sont bien contents de trouver en nous des relais sur le territoire !
    Et le Conseil Régional est perçu comme une institution trop lointaine : jamais un élu ni même un technicien aux réunions organisées par les acteurs locaux, ils ne se déplacent que sur des rencontres soit très institutionnelles, soit bonne pour leur com' (festivals...).

    En plus d'élargir les régions, supprimons en plus les départements... et vous verrez que les services régionaux (Etat, Région) s'empresseront de re-créer des antennes départementales pour assurer le suivi de leurs politiques d'un peu plus près (le contraire serait même inquiétant) !

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