FRANCE
Centenaire de la Première Guerre mondiale: dix choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le conflit
par Antoine Bourguilleau
le 11 novembre 2013

Nous allons célébrer l’an prochain le centenaire du début d’une terrible guerre qui allait avoir des conséquences dramatiques durant une bonne partie du XXe siècle, vider les campagnes, faire plus de 10 millions de morts et donner aux sculpteurs de monuments aux morts du travail pour des années.

Mais de la Première Guerre mondiale, nous ne nous souvenons souvent que des notions apprises au collège ou au lycée, nécessairement synthétiques. Chaque famille française a eu son mort et cette horreur a marqué les esprits au point que la légende vient parfois embrouiller le réel.

Dans un excellent article du Monde, l'historien Nicolas Offenstadt, membre du conseil scientifique de la mission du Centenaire, évoquait cette semaine dix idées reçues sur le premier conflit mondial. A notre tour, il nous a semblé intéressant d’évoquer dix points peu connus, mal connus ou quelque peu caricaturaux ou erronés qui traînent —ou pas— dans l’inconscient collectif des Français sur le sujet.

1. Elle n'a peut-être pas vraiment été la première des guerres mondiales

Il n’existe pas véritablement de définition sur laquelle il soit possible de s’entendre sur ce que constitue techniquement une «guerre mondiale». Faut-il qu’elle se déroule sur plusieurs continents? Qu’elle voie la participation de la plupart des grandes puissances mondiales? Oui et non, pour les deux.

>>> A lire aussi: «À partir de quand peut-on parler de "guerre mondiale"?»

Si le terme de «Première guerre mondiale» lui fut donné à l’issue de la Seconde —on l’appelait avant «la Grande Guerre» ou «la Der des Ders»—, d’autres conflits pourraient aisément lui disputer ce rôle.

De 1756 à 1763, par exemple, la guerre de Sept ans voit la Prusse, la Grande-Bretagne, le Portugal et le Hanovre affronter la France, l’Espagne, l’Autriche, la Russie et la Suède, sur le continent européen, sur les océans, en Amérique du Nord (la France perdra le Canada en 1763), aux Antilles et en Inde, un conflit qui fut provoqua la mort de plus d’un million de personnes: un chiffre considérable, encore plus pour l'époque.

La guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) pourrait tout aussi bien y prétendre.

2. L’enchaînement qui a conduit à la guerre n’avait rien d’inéluctable

On se souvient des cours de collège et de lycée qui nous présentaient le déclenchement du premier conflit mondial comme une sorte de mécanique inéluctable: si l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, alors la Russie, alliée de la Serbie, déclare la guerre à l’Autriche, et donc l’Allemagne à la Russie, la France à l’Allemagne, et ainsi de suite.

La réalité est plus complexe. Certes, des accords et des alliances existent, mais les Etats ne sont pas suicidaires au point de vouloir se lancer dans des conflits inutiles quand bien même des traités les y obligeraient; souvenons-nous que l’Italie, par exemple, alliée théorique de l’Allemagne et de l’Autriche en 1914, refuse de participer au conflit… avant de se ranger aux côtés de la France en 1915.

De la même manière, la Serbie s’est retrouvée impliquée dans des guerres balkaniques sans provoquer le moindre mouvement en Russie.

L’Europe a d’ailleurs bien cru échapper au conflit. L’assassinat de François-Ferdinand (et de sa femme) à Sarajevo a lieu le 28 juin 1914. L’Autriche ne réagit pas. Puis, le 23 juillet, près d’un mois après l’attentat, l’Autriche envoie à la Serbie un ultimatum. La nouvelle sonne comme un coup de tonnerre, mais malgré le caractère inacceptable de certains points, une petite majorité du cabinet serbe est prête à l’accepter en quasi-intégralité.

Dans son ouvrage consacré à la Première Guerre mondiale, que j'ai traduit en français, l'historien John Keegan rapporte que si les Serbes décident finalement de le rejeter, c’est qu’ils ont appris la mobilisation partielle de la Russie. Dans toutes les chancelleries, c’est alors la panique, accrue par la lenteur des communications entre les diplomates. Il existe pourtant des moyens de communications modernes, comme le télégraphe et le téléphone, mais ceux-ci n’y sont encore guère rompus.

Surtout, les militaires poussent: chaque nation a mis en place un plan de mobilisation complexe et tout retard, même d’une journée, sur les préparatifs de l’adversaire, fait courir un grand danger —en France on se souvient encore de la désastreuse mobilisation de 1870.

C’est ainsi que les armées vont mobiliser, le ton des échanges se faire de plus en plus menaçant, avant que les déclarations de guerre ne se mettent hélas à fleurir, parce que les gouvernements ne veulent pas courir le risque d’avoir mobilisé en dernier. Et une fois que toute l’Europe a pris les armes, la guerre est en effet inéluctable.

3. Le plan Schlieffen ne marchait pas… selon Schlieffen lui-même

On connaît le célèbre plan Schlieffen, avec lequel les Allemands entrent en guerre en 1914. On sait moins que son auteur est mort quelques années avant la déclenchement de la guerre et qu’il mettait alors sérieusement en doute sa pertinence. L’Allemagne est donc partie en guerre avec un plan voué à l’échec, de l’aveu même de son créateur.

Petit retour en arrière: le général Schlieffen est nommé à la tête du grand état-major allemand en 1891. A cette époque, le plan de guerre de l’Allemagne prévoit de mettre l’accent sur une victoire rapide contre la Russie, la France étant tenue pour trop difficile à vaincre en raison de son réseau fortifié. Mais dès 1892, Schlieffen décide de mettre l’accent sur la France, craignant que les troupes allemandes ne se perdent en Russie comme celles de Napoléon.

Le plan connaît plusieurs moutures, avec des attaques sur la frontière franco-allemande. Dès 1899, on envisage la violation de la neutralité de la Belgique puis du Luxembourg, jusqu’au plan final arrêté en 1905 (le Grand mémorandum). Le gros de l’armée allemande sera déployé du nord de la frontière belge aux Ardennes, les troupes sur le Rhin et en Alsace-Moselle devant faire écran face à une éventuelle offensive française dans ce domaine.

Au bout d’un mois, les armées allemandes doivent arriver sur la Somme et la Meuse puis effectuer le fameux pivot vers Paris et l’enveloppement de la capitale, tandis que l’aile gauche allemande sortira d’Alsace-Lorraine. Le plan de l'antique bataille de Cannes à l’échelle d’une nation.

Normalement, au bout de six semaines, la France, contrainte à livrer une bataille décisive, aura été écrasée. On pourra alors se retourner contre la Russie.

Oui, mais le plan est vicié. Premièrement parce que le réseau routier ne permet pas aux huit corps d’armées mobilisés pour ce plan de cheminer convenablement et de manière frontale. Les corps doivent donc s’étirer.

Deuxièmement, toute offensive tend à ralentir et l’armée allemande risque d’être épuisée après sa sortie de Belgique, en n’ayant parcouru que la moitié du chemin. Pour que les troupes ne soient pas épuisées, il faudrait en déployer davantage. Mais il n’y a tout simplement pas la place de les déployer.

Enfin, les Allemands comptent à la fois sur l’absence de réaction des Belges, sur la non-intervention des Britanniques et sur le fait que les Français accepteront une bataille décisive. Il n’est prêté nulle attention à une éventuelle résistance opiniâtre des Belges et des Britanniques —qui va se produire.

Et quant à l’attitude française, Schlieffen, à la retraite, s’en désole dans une note:

«Si les Français abandonnent l’Oise et l’Aisne et se replient derrière la Marne et la Seine, la guerre n’en finira jamais.»

C’est précisément ce qui va se produire: les Français vont en effet se replier et c'est bien sur la Marne qu'ils vont se rétablir.

4. La journée la plus noire de l’armée française a eu lieu en août 1914

On tend à visualiser la période des tranchées comme celle de l’abomination paroxystique de ce conflit. Certes, elle fut terrible, rude, violente, mais c’est pourtant le 22 août 1914 que l’armée française connaît ce qui va rester comme «le jour le plus meurtrier de l’histoire de France», où près de 27.000 hommes sont tués, notamment en Belgique.

Même au plus fort de la bataille de Verdun, on n’atteindra pas de tels chiffres. Comment les expliquer?

>>> A lire aussi: «Combien de «"poilus" de votre département parmi les victimes?»

Cela est pour l’essentiel dû à deux facteurs. Le premier est que la guerre n’a pas embrasé l’Europe depuis plus de quarante années, au cours desquelles l’armement individuel a fait des progrès considérables avec, notamment, des fusils et des canons à tir rapide mais aussi l’introduction de la mitrailleuse.

Ces armes ont déjà été utilisées dans des guerres coloniales. Elles l’ont été aussi au cours des guerres balkaniques qui ont précédé la Grande guerre. Elles l’ont été également au cours de la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

Mais les grandes puissances européennes ont pour l’essentiel refusé de tirer des conclusions de conflits qu’ils tiennent pour périphériques et peu significatifs. Seuls les Britanniques en ont pris la mesure, notamment grâce à la guerre contre les Boers, qui leur ont infligé de lourdes pertes. Ils sont donc entraînés à fournir un fort volume de feu (une tradition de l’armée britannique) mais aussi à s’enterrer.

En France, on préconise «l’offensive à outrance», l’attaque «de vive force». Le futur maréchal Pétain se taillera une aura de visionnaire en déclarant plus tard que «le feu tue», ce qui n’apparaissait manifestement pas comme une évidence. Mais les sceptiques existaient dès 1914, un des généraux français moquant ainsi la doctrine hexagonale: «Attaquons! Attaquons… comme la lune!» (la phrase est attribuée à Lanrezac et à Franchet-d’Espèrey).

Les effets du feu sont méconnus, les doctrines d’emploi dépassées par l’évolution de la guerre; la formation en tirailleurs, qui va devenir la norme du XXe siècle, n’est pas encore généralisée. On tire donc dans le tas, et l’on tue de beaucoup plus loin. La première conséquence de ce carnage sera la création des premières lignes de tranchées… comme lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

5. Les Japonais étaient les alliés de la France

Admiratrices de la puissance navale et coloniale britannique, autre nation insulaire ayant réalisé ses visées impérialistes, les autorités japonaises ont déjà pris langue avec Londres pour négocier une participation à un éventuel conflit qui viendrait à se déclencher avec l’Allemagne. Pour ceux qui, en matière de guerre mondiale, se souviennent surtout de la Seconde, la chose peut paraître étonnante mais elle ne l’est pas tant que cela: le 23 août 1914, le Japon déclare la guerre à l’Allemagne.

Déclaration creuse? Nullement. Car l’Allemagne a de nombreuses possessions dans le Pacifique et le Japon les convoite: dès le mois d’octobre 1914, les archipels des Mariannes, des Marshall et des Carolines tombent presque sans coup férir aux mains des Japonais. Ces noms vous disent peut-être quelque chose: le Japon les utilisera comme périmètre de défense trois décennies plus tard.

Mais le Japon attaque aussi en Chine, où les Allemands possèdent une concession qu'il entend capturer pour tenter de se positionner en Chine: l’enclave de Tsingtao.

Ce nom ne vous est pas davantage étranger? C’est encore une fois normal: les Allemands y ont installé la première brasserie moderne de Chine.

Le 31 octobre 1914, 25.000 Japonais encerclent les 4.000 soldats et marins de la garnison allemande, qui capitule le 7 novembre. La participation japonaise au conflit s’arrêtera peu ou prou là, mais le Japon conservera ses gains territoriaux.

6. Le Portugal a envoyé des combattants dans les tranchées françaises

Dès le 24 août 1914, le Portugal menace de se retrouver impliqué dans la guerre par suite d’incidents frontaliers entre le Mozambique et le Tanganyika allemand, mais l’affaire en reste là. La Grande-Bretagne presse son allié traditionnel d’entrer malgré tout en guerre contre l’Allemagne, mais le Portugal est alors en proie à d’importants remous intérieurs.

Fin février 1916, le Portugal prend sa décision et saisit 36 navires allemands, qui mouillaient pour l’essentiel dans l’estuaire du Tage et que leurs équipages tentent de saborder. Le 9 mars, l’Allemagne déclare la guerre au Portugal.

Au total, le Portugal va armer 60.000 hommes, dont 40.000 vont servir en France sous un curieux uniforme mélangeant celui des Britanniques et des Français. Les Britanniques, qui combattent à leurs côtés dans le nord de la France, ne les tiennent pas en très haute estime et les affublent du sobriquet de «Pork and Beans» (qui sonne comme portuguese en anglais et signifie «porc et haricots»).

De fait, le 9 avril 1918, lors de la bataille de la Lys, le corps expéditionnaire portugais se débande et perd 7.000 hommes sur les 20.000 engagés. Le Portugal aura un peu plus de 8.000 tués durant ce conflit, mais ne tirera que de maigres bénéfices territoriaux, en Afrique, de sa participation.

7. Les gaz de combat ont très peu tué

Dans l’imaginaire collectif, les gaz de combat sont une des pires abominations de la Grande guerre et, pour une large part, cela n’est pas faux: à partir de 1915, les tranchées du front de l’Ouest sont en effet saturées de gaz de combat de tous types. Les récits des attaques au gaz que l’on peut lire dans les témoignages ou les romans sont proprement terrifiants et donnent une impression de fin du monde.

>>> A lire aussi: «Les gaz, une arme d'indignation massive»

Mais comme le rappelle Nicolas Offenstadt dans son article sur les idées reçues sur le conflit, c’est l’artillerie qui tue le plus (une première et une dernière dans un conflit). Les gaz, eux, ne seront, à titre d’exemple, responsables «que» de 9.000 morts côté allemand (pour 2 millions de morts militaires, soit 0,45%) et de 8.000 morts côté français (pour 1,4 million, soit 0,57%).

Certes, le nombre des victimes non-létales s’élève respectivement à 200.000 et 190.000, mais elles ont, pour la plupart, subi des lésions mineures et n’ont pas eu de séquelles significatives.

8. Falkenhayn ne voulait peut-être pas essentiellement «saigner l’armée française à blanc» à Verdun

Dans ce que l’on appelle le «mémorandum de Noël 1915» adressé au Kaiser, le général allemand Falkenhayn, qui est à la manœuvre, évoque ainsi son objectif pour l’année 1916:

«A notre portée, derrière le secteur français, se trouvent des objectifs pour lesquels l’état-major français sera contraint de jeter dans la bataille tous les hommes disponibles. S’il le fait, les armées françaises seront saignées à blanc —que nous atteignons ou pas notre but. S’il ne le fait pas et que nous atteignons nos objectifs, l’effet moral sur la France sera énorme.»

L’expression «saignée à blanc» est connue de tous. Falkenhayn aurait attaqué à Verdun pour anéantir l’armée française, pas pour prendre la citadelle de la Meuse.

C’est bien possible, mais il y a un problème de taille: le mémorandum de Noël 1915 n’existe pas. Il est mentionné dans les mémoires de Falkenhayn, publiés en 1919 en forme de plaidoyer pro domo, mais on a eu beau le chercher partout, il n’en existe aucune copie et la majorité des historiens s’accorde à dire qu’il n’a simplement jamais existé.

Falkenhayn aurait voulu, pensent certains, tenter de justifier son échec devant Verdun par un sophisme: si Verdun n’est pas tombé, c’est que nous n’avions pas l’intention de prendre la ville. Curieuse défense quand on songe aux dizaines de milliers d’Allemands et de Français qui vont périr en 1916 dans ce secteur, aux veuves, aux orphelins, aux survivants de ce massacre qui ont sans doute été indignés de lire pareille chose.

Holger Herwig, historien réputé, considère quant à lui que si le mémorandum a été effectivement écrit a posteriori, ce qu’il contient résume la pensée de Falkenhayn à l’époque. Mais il est un fait que près de cent ans après son déclenchement, nous ne savons pas précisément quelles étaient les intentions des Allemands à Verdun. Peut-être Falkenhayn ne le savait-il pas lui même.

300.000 morts et 400.000 blessés pour rien? Cette idée fait froid dans le dos.

9. Les tranchées n’ont pas caractérisé l’ensemble des fronts

Pour nous autres occidentaux, la Première Guerre mondiale, c’est les tranchées, les abris, les mines souterraines. Mais c’est loin d’être le cas partout.

Sur le front de l’Est, par exemple, où l’empire russe affronte seul l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, le front reste mobile et personne ne songe à s’y enterrer, du simple fait de sa longueur. Il existe bien des lignes de tranchées, mais dont la profondeur et l’ampleur n’ont rien en commun avec le front de l’Ouest.

Quant au front italien, si les rives de l’Isonzo n’ont parfois rien à envier au front de l’Ouest, des combats terribles eurent lieu dans les Alpes entre les alpinis italiens et les jägers autrichiens et allemands. Les avalanches et les chutes de pierres firent de très nombreuses victimes.

10. Le 11 novembre 1918, à Berlin, on a fait la fête

C’est paradoxal, mais bien réel. Quand, le 11 novembre 1918, on apprend qu’un armistice a été signé, à Berlin, on commence par se réjouir et les terrasses des cafés se remplissent.

On se réjouit naturellement de la fin d’un conflit affreux, mais surtout, on se réjouit de ce qui apparaît comme une victoire: le sol allemand n’a pas été occupé; le nord industriel de la France est dévasté. Certes, les pertes ont été lourdes mais l’armée allemande a bien mérité de la patrie.

C’est dans les jours qui suivent que les Allemands vont déchanter, comprenant qu’ils vont devoir payer de lourdes indemnités, subir une occupation et un changement de régime. Le choc sera rude et jouera sans doute un rôle dans les catastrophes qui vont ensuite suivre en Allemagne, dans l’immédiat après-guerre et au cours des années 1930.

Antoine Bourguilleau