ECONOMIE
Pour qui roule le vélo?
par Catherine Bernard,
le 14 octobre 2013

En ville, sur les voies vertes et autres véloroutes... de plus en plus de Français trouvent, paraît-il, «le bonheur à vélo». C'est bien simple, ils en seraient «fous». C'est bon pour l'environnement, pour le coeur, les muscles, et le silence. Mais est-ce bon pour l'économie? 

Si les Français pédalent de plus en plus, ils ne se ruent cependant pas pour acheter des vélos neufs. En fait, les ventes de cycles ne reflètent en rien l'évolution de la pratique: lorsqu'on se met à pédaler, on sort tout simplement (enfin) le deux roues acheté quelques années auparavant et gentiment rangé au fond du garage.

Du reste, avec un pouvoir d'achat en berne, l'année 2012 et le premier semestre 2013 ont été plutôt moroses, mais même sur le moyen terme, la progression des ventes reste très mesurée: les ventes représentaient 3,3 millions d'unités en l'an 2000, ont fluctué entre 2,9 et 3,5 millions sur la décennie suivante, pour atteindre 3,2 millions en 2011 (et donc 2,9 en 2012). Aucun boom donc, et même plutôt une stagnation.

Un moins pour le commerce extérieur

La vogue du vélo n'améliore pas notre balance commerciale, c'est un fait. Depuis une vingtaine d'années, les pays asiatiques –et notamment Taiwan et la Chine– ont la main-mise sur la fabrication des vélos. Désormais, la majeure partie des VTT, VTC et autres arrivent par container, prêts à monter. La production française est passée de 1,9 million d'unités en 2000 (soit environ 60% des ventes) à  900.000 environ onze ans plus tard (environ 30%) avec un décrochage impressionnant entre 2008 et 2009.

La production française, cependant, existe encore et elle est d'autant plus importante que l'on monte en gamme: les cycles Lapierre, Time, MKnix (Decathlon), Arcade Cycles, Easy Bike, Cycleurope (Gitane, Bianchi), Cyfac, Planet Cube, Look... ont par exemple tous une fabrication dans l'Hexagone. Et les Vélib et autres vélos municipaux en location sortent bien d'ateliers français.

Attention cependant! Cela ne signifie pas du tout que le vélo –et surtout son cadre, qui est, en matière vélocipédique, l'équivalent du chassis en automobile, même s'il constitue moins de 10% de la valeur– ait été fabriqué en France. Bien souvent, les marques se contentent de concevoir leurs vélos, puis d'assembler ici les éléments achetés ailleurs: cadre, dérailleur, frein, etc., ce qui représente quand même environ 30% de la valeur du cycle en magasin. 

CHIFFRES

  • En 2012, les ventes de cycles, d’équipements et d’accessoires, ont atteint 1,28 milliard d’euros (-4% par rapport à 2011, un baisse confirmée au premier semestre 2013). Dont 63% pour les vélos (2,9 millions de cycles), 27% pour les accessoires. 
  • Le prix moyen d'un vélo est de 278 euros. 
  • Le seul créneau à progresser de façon constante depuis cinq ans est le vélo à assistance électrique: 46.000 unités vendues en 2012.
  •  Plus d'un vélo sur deux est vendu dans une grande surface multisports (Go Sport, Decathlon, etc.)
  • Plus de la moitié du chiffre d'affaires est réalisé chez les spécialistes du cycle (qui vendent des vélos plus cher, notamment de course).
  • Les grandes surfaces alimentaires représentent 25% des ventes.
Source: observatoire du cycle

Celles qui fabriquent encore elles-mêmes leurs cadres se comptent sur le doigt de la main et l'information est difficile à avoir, même auprès du CNPC, le conseil national des professions du cycle. Du reste, l'industrie du cycle et accessoires, si elle compte 160 entreprises, n'emploie plus que 2.000 personnes... L'arrivée des vélos à assistance électrique, cependant, améliore un peu la situation, puisque ces vélos, plus lourds, sont un peu plus «made in France». 

Ce phénomène n'est pas réservé à la France: la production européenne est passé de 14,5 millions d'unités entre 2000 à 11,7 millions en 2011 tandis que les ventes, elles, augmentaient (19 millions en 2000, 20 en 2011). Mais l'Hexagone fait cependant moins bien que la moyenne du continent: il ne représente que 7,65% de la production européenne, derrière l'Italie, l'Allemagne et les Pays-Bas, alors que la France tient le troisième rang des ventes (16% des ventes européennes).  

Le filon du tourisme à vélo

Que ces tristes informations ne dissuadent cependant personne d'enfourcher un vélo, même made in China: d'abord, le bilan commercial en matière de vélo n'est pas pire qu'en matière d'automobiles... Et le vélo rapporte à l'économie, et  même beaucoup. 

«L'an dernier, nous avons vu arriver des quantités de cyclistes italiens, certains venus via des tours opérators, d'autres en individuels, au point que l'Italie est rentrée dans le trio de tête des pays visitant la Seine Maritime», explique ainsi Ronan Peres, de l'office de tourisme de Forges-les-Eaux, point de départ de la voie verte reliant les abords de Dieppe. Et de fait, les touristes étrangers représenteraient, au bas mot, 15% des touristes à vélo, et sans doute plus pour les itinéraires de longue durée. Soit près de 2 millions de séjours vélos, avec, en tête et sans surprise, les Néerlandais, les Allemands et les Autrichiens. Mais les Australiens, les Suisses, les Canadiens sont surreprésentés dans la population des touristes à deux roues, si l'on en croit l'épaisse enquête réalisée par Atout France en 2009 sur l'économie du vélo. Les régions viticoles (Loire, Dordogne et Médoc, Bourgogne), le sud de la France, ou, pour les plus sportifs, régions au relief accidenté, inspirent particulièrement les tours opérators étrangers: 5% à 7% des cyclistes itinérants passent en effet par une agence spécialisée, selon Nicolas Mercat, du cabinet Inddigo, et auteur de l'étude d'Atout France .

Mais les Français aussi aiment pédaler, y compris pendant leurs vacances: l'activité concerne 3,3% des touristes, c'est la deuxième activité sportive après la randonnée à pied. Certaines voies vertes, équipées de compteurs, enregistrent des fréquentations impressionnantes: 10.000 passages par jour, certains jours, sur celle du Lac d'Annecy, 150.000 passages annuels sur certains tronçons du Canal du Midi, 130.000 aux alentours des Sables d'Olonnes, et 70.000 à 90.000 sur certains tronçons de la Loire à Vélo. 

Bien sûr, certains roulent parce qu'ils habitent à côté. D'autres ne font qu'une excursion à la journée, ne dépensant alors en moyenne qu'un petit euro par jour. Mais ceux qui, attirés par des voies vertes, ont posé leurs bagages dans le coin, et sortent leurs vélos quasi-quotidiennement, dépensent en moyenne 55 euros par jour et par personne. Les itinérants, eux, en sortent carrément 65. 

L'hébergement –de préférence en chambre d'hôtes ou gite– et la restauration sont leurs premiers postes de dépenses, mais les cyclistes aiment aussi visiter les lieux d'intérêt et acheter des produits du terroir. Même le vin, quand les viticulteurs s'organisent pour leur assurer le transport à domicile (il paraît que c'est le cas en Bourgogne, si vous connaissez d'autres initiatives, indiquez-les nous en commentaires).

Le secteur privé trouve donc dans ce nouveau tourisme des opportunités d'investissements: gites d'étapes, chambres d'hôtes, hôtels, pauses café, haltes touristiques (mini parcs, ventes d'artisanat et de spécialités locales, etc.), trajets en âne ou en carriole à cheval... Permettant parfois même à d'anciennes maisons éclusières ou d'anciennes gares SNCF de connaître une seconde vie.

Le métier de loueur de vélos, notamment, semble vivre une nouvelle jeunesse, au point que le ministère de l'Industrie a lancé une étude sur le sujet qui devrait être prête début 2014. 

In fine, on estime ainsi que pour un parcours comme La Loire à Vélo, les retombées directes du tourisme à vélo représentait, en 2009, un chiffre d'affaires d'environ 25 millions d'euros. Et la fréquentation progresse de 10% par an! De quoi inciter Atout France, l'agence de développement touristique de la France, à positionner l'Hexagone sur ce marché.

Catherine Bernard