LIFE
Instagram est mauvais pour votre santé mentale, encore plus que Facebook
par Jessica Winter,
le 1 août 2013

Tout le monde sait que Facebook est notre meilleur ennemi à tous, le grand «rabaisseur» aux mille visages. On le sait parce que la science nous l’a dit. Le Human-Computer Institute de l’université de Carnegie-Mellon a découvert que notre «consommation passive» des actualités de nos amis et nos propres «fils d’informations accessibles à un large public» sur Facebook pourraient en fait être à l’origine de sentiments de solitude, et même de dépression. Un peu plus tôt cette année, deux universités allemandes ont montré que le «suivi passif» sur Facebook déclenche des états d’envie et de ressentiment chez de nombreux utilisateurs, les photos de vacances étant en tête de liste des déclencheurs. Une autre étude, cette fois réalisée sur 425 étudiants en Utah, avait pour titre évocateur «Ils sont plus heureux que moi et leur vie est mieux que la mienne: l’impact de l’utilisation de Facebook sur la perception de nos vies». Même les effets positifs de Facebook peuvent être à double tranchant: regarder votre profil peut vous donner plus d’estime de vous-même, mais aussi réduire votre capacité à réussir une soustraction toute simple.

Toutes ces études s’appliquent à montrer que ce n’est pas Facebook en lui-même qui induit des états d’isolement, de jalousie, et de piètres performances en maths. C’est plutôt les usages spécifiques de Facebook.

Si vous utilisez Facebook pour partager des articles d’actualités intéressants avec des collègues, échanger des messages avec de nouvelles connaissances et jouer à Candy Crush Saga, il est très probable que le monstre de la jalousie ne vous demandera pas d’être son ami.

En revanche, si les heures que vous passez sur Facebook sont consacrées à regarder en détails ce que les autres ont posté (surtout leurs photos, ou encore bien plus grave, leurs photos de vacances) et que vous ne vous arrêtez que pour des pauses occasionnelles, le temps de mettre à jour votre propre statut ou distribuer quelques «likes» pleins de rancœur par-ci par-là, alors la science a confirmé que vous êtes entré dans une relation sadomasochiste semi-consensuelle avec Facebook et qu’il va falloir mettre fin à ce cercle vicieux. 

Si on regarde de plus près ces études qui portent sur Facebook, on découvre qu’une autre hypothèse est soutenue, bien qu’elle n’ait pas encore été testée, de quoi saliver d’envie: elle voudrait que, contre toute attente, Facebook ne soit pas le pire «rabaisseur» présent à la petite fête des réseaux sociaux (celle à laquelle vous n’étiez sûrement pas invité, mais vous avez vu les photos et ça avait l’air gé-nial). Facebook n’est pas l’ennemi qui a le plus de visages. Ce titre revient en fait à Instagram. Et voici pourquoi.

Instagram distille les aspects de Facebook qui rendent les plus fous

Jusque-là, les études académiques sur les effets d’Instagram sur nos états d’âme sont rares. Mais il est très tentant d’extrapoler les effets décrits dans les études sur Facebook, parce que des nombreuses activités que propose Facebook, les trois choses qui sont le plus fortement en corrélation avec une véritable gueule de bois de dégoût de soi sont précisément les trois choses qu’Instagram propose aussi:

  • traîner en regardant les photos des autres
  • quelques «likes» de courtoisie
  • diffuser à un groupe relativement amorphe.

Catalina Toma, du département des arts de la communication à l’université Madison dans le Wisconsin, déclare:

«J’irais bien jusqu’à dire que les photos, likes et commentaires sont les aspects de l’utilisation de Facebook qui sont les plus importants pour les effets sur l’estime de soi, et que les photos sont sûrement les plus grands déclencheurs de ces effets. On peut dire qu’Instagram purifie cet aspect unique de Facebook.»

Instagram est fondé sur les images, et ces images vont briser votre miroir

«Avec une photo, on reçoit des signes plus explicites et implicites de bonheur, de richesse ou de succès des gens qu’avec un statut», précise Hanna Krasnova de l’université Humboldt à Berlin, co-auteure de l’étude sur Facebook et la jalousie.

«Une photo a le pouvoir de provoquer immédiatement une comparaison sociale, et cela peut déclencher des sentiments d’infériorité. Difficile d’envier un article de journal.»

Les recherches de Krasnova l’ont conduite à définir ce qu’elle appelle «la spirale de l’envie», spécifique aux réseaux sociaux.

«Quand on voit de belles photos d’un ami sur Instagram, une manière de compenser est de publier des photos de nous encore meilleures, comme ça notre ami les voit et poste des photos encore plus belles, etc. L’autopromotion déclenche encore plus d’autopromotion, et le monde des réseaux sociaux s’éloigne de plus en plus de la réalité.»

Donc une spirale de l’envie peut s’ouvrir aussi facilement sur Facebook ou Twitter. Mais pour voir les gladiateurs de l’autoportrait s’affronter, Instagram est le seul vrai Colisée.

Instagram brouille un peu plus votre notion du temps

«On passe tellement de temps à créer des images flatteuses et idéalisées de nous-mêmes, à trier des centaines de photos pour trouver celle qui est parfaite, qu’on ne se rend pas forcément compte que tout le monde passe autant de temps à faire la même chose», nous explique Catalina Toma.

Ensuite, près avoir passé pas mal de temps à sélectionner et filtrer nos photos, on passe encore plus de temps à regarder celles sélectionnées et filtrées des autres, en supposant qu’ils n’ont pas autant travaillé dessus. Et plus on fait ça, nous dit Catalina Toma, «plus on déforme notre perception de leur vie pour qu’elle semble plus heureuse et plus importante que la nôtre».

Encore une fois, tout cela arrive tout le temps sur Facebook, mais comme Instagram est fondé sur des images, il crée un champ de distorsion de la réalité encore plus pur.

Instagram augmente vos chances de dépasser «les limites floues de l’intrusion»

«Si on ne connaît pas quelqu’un, et que Facebook nous dit qu’on a des intérêts en commun, selon Nicole Ellison, de l’école de l’information de l’université du Michigan, alors on peut considérer le profil de cette personne comme une liste de sujets pour briser la glace.»

Si on voit quelqu’un qu’on connaît vaguement à une soirée et qu’on commence à parler d’un article scientifique qu’il a posté sur son mur Facebook, ça semble tout à fait normal. Si on voit quelqu’un qu’on connaît vaguement à une soirée et qu’on commence à parler de la villa qu’il a choisie pour sa lune de miel dans les Maldives, il est probable qu’il gardera ses distances avec nous. «C’est là que vous avez dépassé les limites floues de l’intrusion», nous dit Nicole Ellison. Le format d’Instagram, fondé sur les images, permet de voir la villa, mais pas l’article scientifique.

En fait, on pourrait même dire que vous aviez déjà dépassé les limites de l’intrusion en regardant ces photos, même si en public, vous n’assumez pas d’être le triste voyeur que vous êtes. A chaque fois que vous regardez de nouvelles photos de dîners ou de soirées et autres projets de rénovation ou couchers de soleil, vous brouillez peut-être la limite qui existe entre l’étranger que vous n’avez pas rencontré en vrai et le pervers voyeur qui traîne autour des cabanes avec un iPhone. Bien sûr, des actes quotidiens d’intrusion font partie intégrante du contrat social à notre époque. Mais cette intrusion est lourdement diluée dans des liens vers des articles, des messages personnels, des pubs diverses et des invitations de cousins pour jouer à FarmVille qui rendent la situation bien plus facile à avaler qu’elle ne l’est en réalité.

Jessica Winter

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers