REUTERS/Kai Pfaffenbach

REUTERS/Kai Pfaffenbach

Pourquoi en France les couvertures de livres sont-elles si sobres?

Par Charlotte Pudlowski

Culture

mis à jour le 22.08.2013 à 17 h 54

Alors qu'aux Etats-Unis, les couvertures de livres n'hésitent pas à se lancer dans le relief, le gaufrage, et la couleur. En France, elles restent extrêmement sobres. Une caractéristique qui dit beaucoup de notre rapport à la littérature.

Aux Etats-Unis, le dernier roman de Jonathan Franzen, Freedom, avait cette couverture:

En France, le livre ressemblait à ça:

Vous pourrez dire que la première est laide (je serai d'accord avec vous) et vous demander ce qui a bien pu passer par la tête de la maison d’édition américaine Farrar, Strauss and Giroux pour choisir une photo de coucher de soleil que l’on n’oserait même pas mettre sur Facebook, avec un oiseau taille mutant et couleur schtroumpf. Mais surtout, vous pourrez remarquer le contraste entre la couverture américaine et la couverture française d’une sobriété frappante.

La plupart des romanciers publiés en France, qu’ils soient traduits d’une langue étrangère, ou écrivent en français, voient leur nom s’inscrire sur des couvertures sobres, élégantes (voire ennuyeuses), bien moins graphiques et chargées (voire racoleuses) que dans le plupart des autres pays. Ce n’est pas pour rien que les grandes maisons d’édition françaises, réputées pour la qualité littéraire des ouvrages qu’elles publient, ont des collections que l’on désigne familièrement par une seule et unique couleur: la jaune de Grasset, la bleue de Stock, ou évidemment, l’incontournable blanche de Gallimard. En termes de sobriété, on fait difficilement mieux.

La sobriété des couvertures de livres s’inscrit dans une logique de sacralisation, très française, de la littérature, qui remonte au XVIIIe et surtout du XIXe siècle. «C’est la thèse de Paul Bénichou», expliquait Antoine Compagnon dans un cours sur «la naissance de l’écrivain classique». Bénichou, dans Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830, retrace en effet l’histoire de la «dignification de la littérature profane», celle de «l’émancipation de la littérature par rapport à l’autorité de la religion, et même la substitution de l’autorité de la littérature à celle de la religion. Les écrivains devinrent les héros et les saints du XIXe siècle», résumait Antoine Compagnon. Et ils le sont restés.

«La France a un rapport particulier avec les livres», déclarait encore François Hollande à la veille de l’ouverture du salon du livre, lors d'une conférence de presse. «Ils font partie de notre histoire, de notre identité».

Franzen VS Pépito

Un livre, ce n’est pas un paquet de Pépito. On ne va pas mettre un nain en sombrero en photo pour le vendre. On va mettre le texte. Et c’est la seule chose qui compte. «Un livre n’est pas un tableau qu’on met au mur. Il ne doit pas être esthétisant. Lorsque c’est trop chargé, trop compliqué, je trouve ça de mauvais goût, comme quelqu'un d’endimanché», estime Olivier Cohen, directeur-fondateur des Editions de l'Olivier, qui publie notamment Jonathan Franzen. «Il y a quelque chose d’assez français dans le rapport à la littérature qui veut qu’elle se suffise à elle même, que l’on n’achète pas les livres pour leur couverture», estime Charlotte Brossier, directrice commerciale de chez Stock.

«Cette sobriété des couvertures est en effet une marque de fabrique française», sourit Jean-Yves Mollier, historien de l’édition, auteur notamment d’Edition, presse et pouvoir en France au XXe siècle et de Où va le livre?.

«Il y a toujours eu une grande réticence de la part des auteurs français à voir leurs livres illustrés, déjà au XIXe siècle. Hugo par exemple s’y opposait le plus souvent, alors que lui-même peignait, qu’il aimait les images».

Les illustrations pour de grands livres d’art, réalisée par des artistes connus, soit. Mais l’illustration peu coûteuse, certainement pas. «A l’époque, on ne voyait sur les couvertures qu’un liseré, un cul-de-lampe».

Quand, à la fin du XIXe, apparaissent les techniques permettant de faire pour un prix très bas des couvertures illustrées en couleur, ce sont les éditions populaires qui s’en emparent, rappelle Elisabeth Parinet, historienne auteure notamment d’Une histoire de l’édition contemporaine XIXe-XXe siècle. «Il s’agit alors de caractéristiques bien précises: c’est très accrocheur, on voit des yeux exorbités, du sang, des serpents… Ce sont les codes des suppléments illustrés des journaux populaires comme le Petit Journal qui sont repris».

Pour les livres qui ne sont pas populaires, certains éditeurs mettent aussi des images. Mais la plupart des auteurs protestent: ils trouvent que ces couvertures illustrées (pourtant pas toutes de mauvais goût) versent dans le racolage. «Et que les images polluent la lecture, que le lecteur est moins libre d’imaginer ce qu’il veut en découvrant le roman.» Même les quatrièmes de couverture (le dos du livre) restent longtemps vierges, les informations commerciales se présentant sous forme de prières d'insérer, que le lecteur peut jeter aussitôt le livre acheté.

L’empire Gallimard

C’est dans ce sillage que vont apparaître les éditions d’une sobriété exemplaire dont —surtout— Gallimard. «Le clivage apparaît alors» souligne Elisabeth Parinet. «Les images deviennent le marquage de la littérature populaire. La sobriété celui de la littérature plus élitiste.»

Et comme le poids de Gallimard est insurpassable dans l’édition française, «la maison a valeur de référence pour toutes celles qui sont venues après», explique François Vignale, chercheur en histoire de l’édition. «Elle a opéré un conditionnement des éditeurs au sujet de ces couvertures. La NRF a été l’un des exemples du renouveau littéraire en France et il y a eu un phénomène d’imitation».

François Vignale a notamment travaillé sur la naissance des éditions de Minuit. «Il est frappant de voir que la première édition clandestine du Silence de la Mer [ouvrage marquant la naissance de la maison d’édition que Jérôme Lindon reprendra après la guerre] est extrêmement sèche. Comme si dans la publication de ce livre, il y avait une volonté de perpétuer une tradition que l’occupation allemande ne saurait remettre en cause. Il fallait absolument que la grande littérature française survive, même à travers ses codes graphiques».

Livre de Poche et démocratisation du livre

Cette sacralité du texte, qui prime sur toute chose, est si forte que lorsque le Livre de Poche naît en 1953, avec ses couvertures polychromes, vives, cela déclenche un immense débat au sein de l’intelligentsia française..

«La naissance du Livre de Poche a été une révolution éditoriale et culturelle», juge Cécile Boyer-Runge, directrice générale du Livre de Poche, qui fête cette année ses soixante ans, et dont une exposition au Salon du livre retrace le cheminement graphique.

Après la deuxième guerre mondiale, écarté de la direction d’Hachette pour son rôle trouble pendant l’occupation, Henri Filipacchi est muté en 1947 à un poste plus discret au département des Exclusivités. Il se met à réfléchir à une version française du livre de poche américain. Cécile Boyer-Runge poursuit:

«Il avait eu cette intuition de vouloir rendre accessible au plus grand nombre les textes classiques et de vouloir les diffuser à très grande échelle: un mouvement de démocratisation assumé pour lequel il fallait rendre les livres attractifs, populaires, tout en conservant la qualité éditoriale. Le choix était donc de trouver des affichistes, des illustrateurs, des dessinateurs pour transformer l’objet livre en objet coloré. Cela rompait vraiment avec les codes intellectuels de l’époque. La littérature était présentée de façon austère. Beaucoup trouvaient le Poche racoleur et vulgaire.»

Les polémiques, à l’arrivée du livre de poche, sont très vives, poursuit Bertrand Legendre, professeur en sciences de l’information et de la communication à Villetaneuse, et spécialiste de l’édition. «Aux Etats-Unis, quand le poche est arrivé, ce sont les ligues de vertu qui se sont déchaînées», explique-t-il: on allait troubler les bonnes mœurs en donnant tous ces livres à lire au peuple. La France, fidèle à sa conception de la littérature, porte le débat loin du terrain de la morale.

«Ici les polémiques étaient portées par les intellectuels. Sartre notamment, était très engagé dans le débat: lui était un tenant du poche, parce que cela démocratisait la lecture.» Le philosophe Hubert Damisch, à l’inverse, parlait d’«une entreprise mystificatrice puisqu’elle revient à placer entre toutes les mains les substituts symboliques de privilèges éducatifs et culturels».

«La question des couvertures a pesé dans cette polémique», estime Bertrand Legendre, car les couvertures de poche étant illustrées, elles mettaient la littérature, selon les détracteurs, sur le même plan que des faits divers illustrés dans la presse.

Encore aujourd’hui, quand les grands formats passent en poche, ils bénéficient de couvertures plus graphiques, plus colorées. S’écartant de leur sobriété originelle. Et les genres littéraires moins bien considérés, voire souvent méprisés, sont aussi dotés de couvertures plus accrocheuses: la science-fiction, le fantastique, la chick lit, la littérature pour jeunes adultes…

Les libraires, graphismes ambulants

«Les genres qui ont les couvertures les plus voyantes, comme la fantasy, la SF, ce sont aussi les genres moins diffusés en librairie généraliste», remarque Bertrand Legendre. Et la présence historiquement forte des librairies en France joue dans ce rapport particulier aux couvertures. «Aux Etats-Unis, où les grands librairies sont en voie de disparition, rappelle Olivier Cohen, on vend beaucoup dans les Walmart et en France au contraire en librairies», où se vendent un cinquième des livres.

Benoît Berthou, responsable du master «Culture, média» à Villetaneuse, et qui mène des recherches sur l’influence des technologies numériques au sein de la chaîne du livre, poursuit:

«Dans une librairie traditionnelle, vous êtes dans la sobriété, et on laisse au libraire le choix de prescrire. Cela n’a rien à voir avec la grande distribution où les livres sont parmi d’autres produits, et doivent davantage attirer l’œil du lecteur».

L’éditeur-roi

Il existe une autre sacralisation que celle du texte: celle de l'éditeur. Ce que le grand lecteur (celui qui lit beaucoup, souvent) repère en librairie, c’est davantage la collection dans laquelle le livre est publié (précisément la bleue, la jaune, ou la blanche déjà évoquées, et toutes les autres) que la couverture ou un visuel spécifique.

«En France, on est dans un pays d’éditeurs, c’est pour ça aussi que les collections sont si identifiées visuellement», explique Benoît Berthou. «Les anglo-saxons ont construit leur système d’édition sur le grand commerce, la grande distribution, le loisir. Nous, nos éditeurs se sont d’emblée inscrits dans le savoir, le domaine intellectuel. Quand la profession a émergé, c’était pour mettre en avant de grands auteurs engagés, des gens qui avaient quelque chose à dire du monde, comme Victor Hugo. Les éditeurs ont donc une place et un crédit extrêmement importants en France.»

D’où leur notoriété (Gaston Gallimard, Bernard Grasset, Henri Plon, Joseph-François Arthème Fayard…) et l’empreinte qu’ils ont sur les livres en tant qu’objets. Prenez un livre américain: il est très difficile de savoir à quelle collection, ni même à quelle maison il appartient. A chaque nouveau livre, le visuel change radicalement. Aux Etats-Unis, l’éditeur est un commerçant: mettre sa patte sur le livre n’a pas de sens, cela ne donne pas d’élément d’information au lecteur. «En France, l’identité d’un livre se fixe sur ces collections», précise encore Legendre.


Collection des Cahiers rouges de Grasset, au salon du Livre 2013.

Un auteur français se place en revanche sous l’égide d’un éditeur. Vous reconnaissez d’emblée une maison française, qu’il s’agisse des plus anciennes ou même des récentes, comme Toussaint Louverture, Inculte, Attila, Sabine Wespieser…

Les maisons jeunes

Pourtant, plus les maisons d’édition sont jeunes et moins, (avec bien sûr des exceptions) elles semblent rétives aux images. Cela a démarré dans les années 70 et 80, avec Actes Sud notamment. «Sans le côté carnavalesque de certaines couvertures américaines, les illustrations ont néanmoins pris place», note François Vignale.

Au sein des maisons les plus modernes, comme Le Diable Vauvert, Attila ou Toussaint Louverture, les couvertures sont graphiques, très inventives, bien que les auteurs soient souvent très pointus.


Orgasme à Moscou, publié chez Attila

Dominique Bordes, directeur-fondateur de la jeune maison Toussaint Louverture, fait assez bien la jonction entre la tradition de sobriété et l’envie de création visuelle forte.

«Je me suis intéressé au livre sur le tard, raconte l'éditeur. Et j’ai découvert le livre-club», ce système de ventes de livres par correspondance et sur abonnement, réputés pour leur qualité artistique et littéraire, mais attaché à une tradition marketing venue des Etats-Unis, implanté en France à la libération:

«Quand on voit des livres comme ça, on veut les toucher, les manger, les avoir. Je voulais donner le même sentiment avec mes livres, pas qu’on ait envie de les revendre ensuite sur Price Minister.»

Les livres de Toussaint Louverture sont faits de beaux cartons, de découpage, de reliefs.

«Ça met à distance certains lecteurs parce que cela les intimide.» Il n’y a pas de grandes photos façon Marc Lévy. «Mais je touche un public assez cultivé, qui est très sensible au travail artistique qui est fait».

Intimidation

Les couvertures sobres sont en effet souvent perçues comme élitistes par les lecteurs. Cela les intimide. La plupart des éditeurs en ont conscience. La collection Feux Croisés de Plon (collection de littérature étrangère, qui publie notamment Nadine Gordimer, Saul Bellow, V.S. Naipaul, Dario Fo, quatre Nobel), a été rénovée récemment sous l’impulsion de sa directrice Mathilde Bach. 

«La sobriété collait avec la gamme d’auteurs que nous voulions avoir», explique la directrice artistique de Plon Véronique Podevin. «Les couvertures trop sobres font peur pourtant, c’est vrai. Certains lecteurs se disent d’emblée "c’est trop haut de gamme pour moi, trop littéraire", etc».

Mais beaucoup de maisons estiment qu’il est inutile de «mentir» sur l’objet. «Tous les textes ne sont pas accessibles, ça ne sert à rien de faire croire que c’est pour certains lecteurs si ça ne l’est pas», souligne encore la directrice artistique. Chez Stock, Charlotte Brossier acquiesce: «On sait qu’il y a des ouvrages qui ne vont pas accéder au grand public.»

L’inexactitude du marketing

Mais est-ce que le fait de peser graphiquement sur une couverture a un impact sur les ventes d'un roman? Au sein d’une collection comme La Cosmopolite de Stock, si l’exigence littéraire est toujours grande, certains livres sont tout de même jugés, par la directrice de collection, plus susceptibles de toucher un large public que d’autres. Et là, le livre s’habille. On lui colle une jaquette, ou au moins un bandeau.

«Nous l’avons fait pour Yellow Birds par exemple», rappelle Charlotte Brossier, au sujet du roman de Kevin Powers qui a rencontré un immense succès aux Etats-Unis et récolté une flopée de prix littéraires. «L’idée bien sûr était de séduire un public plus important».


La Cosmopolite de Stock, au salon du Livre 2013

De fait, au moment de l’écriture de cet article, les meilleures ventes de livres (Livres Hebdo/ipsos) sont sur des livres avec des visuels ou jaquettés.

Mais cela ne prouve pas grand chose. Room d’Emma Donoghue (toujours chez Stock), classé parmi les best-sellers du New York Times, avait par exemple été jaquetté, et «ça n’a pas été probant» selon Charlotte Brossier: «Même si on se mettait à faire du marketing pur et dur, ce n’est pas pour autant qu’on ferait des succès.»

Le public français aime la sobriété, avance Véronique Podevin. «C’est l’histoire de notre littérature, il y est attaché. Même si l’on voulait aujourd’hui faire des couvertures à l’américaine, je crois que ça ne marcherait pas, ce n’est pas notre culture.»

Olivier Cohen souligne: «C’est une légende dans l’édition que pour toucher un large public il faut une illustration pleine page. Mais certains des plus gros succès de librairies de ces dernières années avaient des couvertures typographique, sans image: Quai de Ouistreham, La route, Limonov. Le marketing est une fausse science. Dès qu’on analyse en profondeur on se rend compte qu’il n’y a pas de recette».

(A l’inverse, ne pas jaquetter ni ne mettre de visuel donne un signal «littéraire». Ce qui a permis à Stock de présenter l’ouvrage de Marcela Iacub sur DSK comme de la grande littérature en le casant dans la prestigieuse collection bleue, où sont publiés Françoise Sagan, Vassilis Alexakis ou Camille Laurens.)

La désacralisation de l’auteur

Puisque tout cela est si aléatoire, les éditeurs français peuvent-ils continuer avec leurs couvertures sobres? En tous cas ils ne le font pas tout à fait. Les jaquettes et les bandeaux sont de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles d'année en année, assurent à la fois Charlotte Brossier, Véronique Podevin ou encore Sylvie Ducas.

Cette dernière est chercheuse et maître de conférence en littérature française. Elle travaille notamment sur les représentations du livre et de l’auteur contemporains. Elle explique:

«Il y a une désacralisation de l’auteur et du livre qui date des années 1970, 80. C’est à cette époque que le marketing est entré en masse dans l’édition française, qu’elle se rationnalise, se financiarise et que l’on assiste à une diversification des publics».

Avant il y avait les grands lecteurs ou les non lecteurs. Désormais, il y a beaucoup moins de grands lecteurs, mais toute une gamme intermédiaire.

«Nous avons abouti à une reconfiguration du littéraire en France, et à une tentative du livre pour essayer de survivre. C’est là que les couvertures de livres se sont mises à se faire de plus en plus visuelles, même si elles le sont encore beaucoup moins qu’ailleurs et que l’on préserve la tradition.»

Benichou parlait du «sacre» de l’écrivain. Sa couronne tombe. «La «fonction-auteur» s’est aujourd’hui considérablement rétrécie, aliénée à des impératifs médiatico-publicitaires qui ont fortement écorné son aura», déplore Sylvie Ducas.

La sobriété des couvertures, en France, est encore le signe de l’importance donnée à la littérature. Les mots n’ont pas encore cédé aux images. Mais les illustrations amoindrissent les lettres sur les couvertures. Et l’importance de la littérature, dans l’espace public, s’amoindrit avec elles.

Charlotte Pudlowski

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  • Raslacasquette

    Plus il y a d'images sur la couverture, moins ça fait sérieux.

    La littérature c'est l'art de susciter des sensations, des images dans le cerveaux à partir de mots. Au commencement était la parole. C'est donc l'antithèse de l'image qui primerait sur les mots. L'image n'est qu'une conséquence, elle est secondaire.

    Un livre c'est la parole faite reine. Mettre trop d'images en couverture c'est lui dire son mépris, ou, à tout le moins, montrer qu'on ne la comprend pas, qu'on ignore son rang.

  • thierry_bruno

    Gros lecteur et gros acheteur de livres (le problème est que je ne les revends pas et donc ne sais plus où les mettre), j'ai une prédilection "physique" pour La Pléïade". Le papier, le format, la couverture et la reliure en font un bel objet qu'il est agréable de tenir dans la main, de tourner les pages. Donc, l'image sur la couverture, je m'en moque .
    Toutefois, l'image peut aussi avoir un sens. J'ai fait l'erreur d'acheter le "Dictionnaire de Gaulle", erreur car ce dictionnaire est un exercice de "déboulonnage" particulièrement partial du personnage et de son oeuvre. J'aurais dû me méfier car le choix de la photo de couverture était symptomatique : un de Gaulle vieilli et fatigué.
    Mais finalement, en-dehors de l'attachement physique que j'ai pour l"objet "livre" - bien encombrant, je l'avoue -, et qui fait que je ne peux passer sur liseuse ou tablette, ce qui importe, c'est le contenu. Et ces trop belles couvertures, trop illustrées, trop décoratives, m'inciteraient à redouter que le contenant est particulièrement soigné faute de contenu. Et je trouve en effet que la littérature contemporaine est bien médiocre, pour ne pas dire plus.

  • Martin Page

    Littérature contemporaine médiocre ?

    Il faut lire Nathalie Kuperman, Christian Bobin, Thomas B. Reverdy, Dominique Fabre, Jakuta Alikavazovic, Lola Lafon, Laurent Sagalovitsch, Marie-Hélène Lafon, Marc Molk, Véronique Ovaldé etc
    En littérature jeunesse : Colas Gutman, Kitty Crowther...
    Non, la médiocrité n'est pas ce qui caractérise la littérature contemporaine.

  • Martin Page

    Très bon article. C'est un sujet passionnant.
    Beaucoup de choses que je ne savais pas, c'est très intéressant.
    Je ne partage pas votre conclusion néanmoins.
    Quelques remarques.

    "Un livre n’est pas un tableau qu’on met au mur. Il ne doit pas être esthétisant. Lorsque c’est trop chargé, trop compliqué, je trouve ça de mauvais goût, comme quelqu'un d’endimanché.», estime Olivier Cohen, directeur-fondateur des Editions de l'Olivier, qui publie notamment Jonathan Franzen.

    Certes. Il reste qu'une couverture est une occasion de création (comme une affiche de cinéma, comme une pochette de disque etc) et qu'il est dommage de suivre le bon goût donné par Gallimard. Une belle couv n'est pas obligatoirement trop chargée. On peut voir ce que fait Zulma depuis un certain temps, c'est sobre et beau. Les éditions Attila font aussi un beau travail sur leurs couvertures.
    Vous avez raison, c'est le signe d'une sacralisation de l'éditeur, davantage que de l'auteur. Si aux Etats-Unis on voit le nom de l'auteur en premier, c'est celui de la maison d'édition qui apparaît d'abord souvent en France. De mon point de vue, c'est problématique. Mais bien conforme au biotope local, la ministre de la culture disait bien que ce qui faisait la littérature c'était les éditeurs (la mâchoire m'en est tombée).

    "Aux Etats-Unis, l’éditeur est un commerçant: mettre sa patte sur le livre n’a pas de sens, cela ne donne pas d’élément d’information au lecteur."

    Bon, il se trouve qu'il y a de grandes (et petites) et belles maisons d'édition littéraires aux Etats-Unis. Et qu'en France l'éditeur est aussi un commerçant. Les groupes d'édition règnent, avec leurs gestionnaires et leurs juristes. Voir le dernier livre d'André Schiffrin.

    "Mais beaucoup de maisons estiment qu’il est inutile de «mentir» sur l’objet. «Tous les textes ne sont pas accessibles, ça ne sert à rien de faire croire que c’est pour certains lecteurs si ça ne l’est pas», souligne encore la directrice artistique. Chez Stock, Charlotte Brossier acquiesce: «On sait qu’il y a des ouvrages qui ne vont pas accéder au grand public.»"

    Qu'est-ce que ça veut dire mentir ? On est dans un registre moral là. En France, nous avons des graphistes et des dessinateurs très talentueux qui rêveraient de faire des couvertures. Ce n'est pas du mensonge, c'est une occasion de création. A ce compte là le titre aussi est du mensonge. Là on joue avec ce qu'est la fiction. Mais c'est la même chose avec une affiche de cinéma ou une pochette de disque : le charme opère avant le début de l'histoire, avec une couverture typo ou llustrée.

    Il y a aussi une question de coût. Dans les années 70, Gallimard pour ses folio faisait appel à de grands graphistes. Aujourd'hui, les éditeurs de poche se fournissent majoritairement dans des banques d'images. C'est rapide et moins cher. L'édition ne manque pas d'argent. Simplement il a été décidé de le mettre ailleurs.
    J'aime bien les couvs typo, si elles ne sont pas généralisées. Et si on fait le choix d'une couverture illsutrée (photo, dessin etc), alors il faudrait que ce soit le fruit du travail d'un artiste. Pas le loto des banques d'images.
    Tiens, belle couv anglaise du dernier Lethem
    http://www.telegraph.co.uk/culture/books/bookreviews/6947237/Chronic-City-by-Jonathan-Lethem-review.html

    Cordialement,
    Martin Page

  • Nico Pedia

    Pauvre de nous, la littérature agonise. L'apitoiement pitoyable de l'intelligentsia littéraire et le disours du "c'etait mieux avant" me donne la nausée. Je n'ai ni Dieu, ni Maître et je n'idolâtre personne, ce n'est pas pour autant que je n'ai pas d'auteurs favoris, "la diversification du public" c'est plutôt une bonne chose, non? Tout le monde s'en fout de la couverture, c'est l'élitisme qui achève la littérature. Les "lettrés" qui se pignolent à la référence et incapables d'aligner plus de trois lignes me font doucement rire. Une part du problème vient selon moi de l'enseignement de la littérature, de sa vision arriérée. En 1ère j'ai dû bouffer 30 livres dans je ne me souvient pas du dixième, c'était de l'abbatage en règle et si tu ne comprenais pas tu n'étais qu'un con ou au une conne c'est selon. Peu de profs ont fait l'effort de me transmettre l'amour de la littérature, on vous soumet un des plus grand chef d'œuvre de littérature et si tu ne comprends pas c'est que tu es débile ou matheu, voir les deux, mais que ça ne te parle pas ne vient pas un instant à l'esprit des profs. Qu'ils relisent Pennac. La Bovary était une folle dingue, Baudelaire un névrosé et le pire d'entre tous Pagnole et ses descriptons de commode. "Et les descriptions, rien n'est comparable au néant de celle-ci" disait Breton, la vengeance est un plat qui se mange froid. À cette époque je jouais à cache cache dans les coursives d'immeubles et au foot sur les terrains vagues, rien à foutre de la garrigue. On vous dit que la littérature c'est Tout mais on prend rarement la peine de vous dire pourquoi et si tu ne comprends pas... déjà dit. Si je m'intéresse à la Grande littérature desormais c'est parce que la littérature de genre m'a touché, Niourk puis Huxley et la philo avec Pascal. Difficile d'appréhender le monde sans la littérature, je retourne l'argument, difficile d'appréhender l'univers sans connaître le triangle de Pascal. Il faut un peu sortir des papiers des lamentations pour bobo du canal St. Martin, certes le marketing a sa part de responsabilité mais il n'est pas seul, et puis oú sont les intellectuels qui irradient la société? Les Sartre and Co? Citez m'en, ça m'intéresse. Je dis qu'il n'y a pas de bonne façon d'approcher la littérature, rien ne me fait plus plaisir que le best seller de l'année soit une daube américaine, ne vous en déplaise même dans les daubes on peut y trouver son compte, ce livre faisait ricaner la condescendante intelligensia, maintenant c'est mon tour. À mon avis il faut vivre avec son temps et si l'on veut redorer le blason de la littérature, refiler l'amour des mots, il faut commencer par éviter les petits discours entre soi et faire preuve de pédagogie. Je n'ai pas fait d'études de lettre, et j'ai lu pour la première fois L'écume des jours l'année dernière, comme quoi il n'est jamais trop tard.

  • Martin Page

    La littérature n'agonise pas. Mais passons.
    J'ai eu un peu le même parcours que vous. Les profs (sauf une) m'ont éloigné des livres, j'étais un mauvais élève, et j'y suis revenu par le genre (la science-fiction comme vous).
    C'est un problème général : si les profs de lettre n'arrivent pas à transmettre le goût des livres, je crois que les profs de maths n'arrivent pas plus à transmettre le goût des maths. Il y a des exceptions certes. Mais le problème c'est l'enseignement tel qu'il est pratiqué.
    Il reste que le milieu littéraire est souvent snob, méprisant, condescendant. Mais est-il différent des autres milieux ? Il y a des êtres à part, la norme est toujours écrasante. Il y a de très bons écrivains de genre comme Ayerdhal ou Hannelore Cayre qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Même chose pour la littérature jeunesse, toujours largement méprisée.
    Quelques intellectuels d'aujourd'hui :
    Georges Didi-Huberman, je vous conseille L'image survivante.
    Pierre Hadot vient de mourir, mais c'était un grand passeur en philosophie
    Jean Claude Ameisen a écrit un excellent livre sur la suicide cellulaire
    Sur la critique du milieu littéraire possédé par les groupes : André Schiffrin.
    Eric Hazan, intellectuel critique.
    Jean-Claude Michea
    Jacques Rancière (je vous conseille : Le Maître ignorant).

    Et sinon je suis d'accord avec vous sur éviter l'entre soi et la nécessaire pédagogie.

  • Nico Pedia

    Je le sais que la littérature n'agonise pas, c'était de l'ironie mais passons. J'en rajoute toujours un peu. Merci pour les références je vais regarder ça de près. Quand je parle de l'intellectuel je fais référence à Sartre ou Hugo qui n'étaient pas que des écrivains, si la figure de l'écrivain est écornée aujourd'hui celle de l'intellectuel en général l'est aussi. Je pense par exemple à Olivier Ferrand qui avait cette capacité à lancer des idées. On notera que les think tank en France ne s'imposent pas et les partis politiques sont à la ramasse mais c'est un autre sujet. Je repensais à la couverture de votre bouquin que vous avez écrit sous un pseudo alors je ne le citerai pas (mais si ça vous dit ne vous gênez pas cela illustrera mon commentaire). Un commentaire de cet article sur Facebook de Marie Kruger dit " Je n'aime pas qu'on mette des images des personnages, mais une belle image bien choisie et pas trop tape-à-l'œil peut donner des indices sur l'ambiance etc... sans nuire au texte." C'est pas faux mais tout de même on achète pas un livre uniquement à la couverture, ça m'est arrivé pour essayer et j'ai été déçu, il faut un prescripteur, quelqu'il soit. Et pour finir vous avez tout à fait raison, Laurent Sagalovitsch est un excellent écrivain, il vient de sortir son dernier roman http://livre.fnac.com/a5024681/Laurent-Sagalovitsch-Un-juif-en-cavale je ne l'ai pas encore lu, il faut qu'il me le dédicace avant. Et buttez pas trop de chat.

  • Nico Pedia

    J'oubliais, vous avez déjà vu dans les commentaires d'un article scientifique écrit : "Enfin, un matheu."? http://www.slate.fr/culture/69675/ecume-des-jours-michel-gondry

  • Martin Page

    @ NicoPedia : reste à savoir si sur un site ou blog scientifique on n'assiste pas aussi à du snobisme, de l'arrogance et du mépris. J'étais mauvais en science et en maths et je ne peux pas dire que cela ai attiré la compréhension et la bienveillance.
    Sinon c'est clair, il y a un manque de curiosité scientifique. Dommage. A propos, je vous conseille "Erdos, l'homme qui n'aimait que les nombres". C'est une bio d'un mathématicien. Passionnant. Je viens d'acheter un livre du mathématicien Misha Gromov. Les sciences et les maths sont passionnantes. La difficulté tient au fait qu'ils sont dévoyés et utilisés comme un instrument de sélection scolaire (et donc d'humiliation).
    Je l'ai déjà dit : le mépris du milieu littéraire à l'égard de la littérature de genre, de la littérature littéraire etc, c'est idiot et scandaleux.
    Pour la couverture du livre dont vous parlez, j'imagine que certains ne la trouvent pas nécessaire. Mais j'ai beaucoup de retours de lecteurs qui au contraire l'aiment beaucoup (et je la trouve très bien). C'est ainsi, il n'y aura jamais d'unanimité.
    Les intellectuels que j'ai cité ne sont pas seulement des écrivains. Rancière par exemple intervient dans le débat public. Ensuite, on ne lui donne pas assez d'écho, c'est clair.
    Il n'y a pas de solution au monde, j'en ai bien peur, et on sera toujours confrontés à des barrières et à des imbéciles. Essayons de faire notre chemin.

  • Nico Pedia

    Monsieur Page,
    pour faire court c'est tout le système scolaire qu'il faut revoir. Et pour être honnête je ne partage pas votre misanthropie. On ne peut pas approcher les mathématiques qui sont une science exacte comme la littérature, bien que les frères Bogdanov y arrivent très bien :) et puis il y en aura toujours pour se la péter mais comme vous dites "il n'y aura jamais d'unanimité". Pour ce qui est des intellectuels, nous ne sommes plus en 1900, cela requière de nos jours de nouvelles compétences, Olivier Ferrand maitrisait la com. Votre couverture est très bien, très juste. Avez-vous vu ce qu'ils ont fait à la couverture de K Dick? http://www.amazon.fr/gp/product/2290035483/ref=pd_lpo_k2_dp_sr_2/275-6167522-5600568?pf_rd_m=A1X6FK5RDHNB96&pf_rd_s=lpo-top-stripe&pf_rd_r=0VB6144D6DYERWG46BBX&pf_rd_t=201&pf_rd_p=471061593&pf_rd_i=2290314943 On devrait couper les mains de ces gens là! Douce ironie Voltairienne.
    Bien à vous.

  • jeanlaurentdupont

    J'ai cru avoir une attaque en voyant la couverture de Blade Runner... Ça ressemble à une rue du quartier rouge d'Amsterdam.
    Ça me rappelle une anecdote sur la considération dont jouis la SF dans le milieu littéraire. Il y a quelques 'mois je suis dans une petite librairie du centre de Montauban à la recherche de quelques K Dick que je n'aurais pas encore.
    Cela fait 20 min que je cherche en vain des livres de l'auteur, je suis déjà en train de maugréer sur ces libraires qui ignorent le genre et ses grand auteurs. La libraire s'approche de moi et me demande ce que je cherche : "pas un seul K. Dick dans votre rayon madame"'
    "- c'est normal vous êtes dans le rayon SF, K. Dick c'est au rayon littérature "

    C'est con mais ça m'a fait vachement plaisir.

  • Nico Pedia

    Mouais, étrange cette libraire M. Dupont, dans ce cas tous les auteurs de SF devraient être dans le rayon "littérature" K Dick n'est pas le seul grand auteur dans ce style. Mais passons.

    Je me suis rendu compte, mais un peu tard, d'un lamentable jeu de mots dans mon premier commentaire, "papiers des lamentations" est déplacé, je n'ai pas fait exprès et il n'y avait aucune intention de ma part derrière cette expression. Je vous prie de bien vouloir m'en excuser.

  • jeanlaurentdupont

    On pourrait passer, en effet, car ce n'est pas la l'information la plus importante. Et pourtant, il est regrettable au vu de la fougue de vos commentaire que vous n'y déceliez pas la subtilité. Phillipe K. Dick en chainon manquant entre la SF et la littérature ? Celui qui décloisonnera le genre et lui donnera la reconnaissance auquel il la droit ? on peut en rêver.
    Je ne vais pas me lancer dans l'énumération du catalogue de mes lectures qui n'intéresse personne mais vous savez bien que certains auteurs font de la SF pour la SF. K dick explore autre chose, l'altérite des mondes, le questionnement de la perception de la réalité et sa "relativité" a l'individu. LA SF n'est que la toile de fond, le terreau qui lui permet d'explorer au mieux ces questions, d'ailleurs de nombreux romans n'en font point état (de la SF).
    Et c'est la toute la subtilité : quel auteur "littéraire" prendrait le risque d'utiliser en toile de fond un environnement SF pour décrire les sentiments d'une mère qui a abandonne sa fille issue d'un viol perpétré par son souteneur croate ? Personne... Et c'est la que K. Dick fait toute la différence, le genre peut servir aux desseins les plus artistiques et les plus littéraires, il offre même des ressources inexistante dans la littérature classique, des situation qui permettent de décrire des sentiments sinon impossible a transmettre, en cela il mérite une place a part et c'est heureux que certains libraires le voient. Je vous renvois aux nombreuses thèses sur la question.

  • Nico Pedia

    La "littérature" ce machin. La SF parle de l'homme, de la politique, de la guerre, de la science, des animaux etc etc etc tous les sujets y sont abordés et K Dick est un auteur parmi tant d'autres eux aussi tout à fait excellents, il a ses sujets, son style mais mettre K Dick sur un piédestal en le classant lui seul dans la "littérature" c'est être méprisant envers tout le genre, tous les autres auteurs. Hors toute la SF est de la littérature. On peut se contenter de dire que c'est un bon moyen de faire connaitre la SF, mais pour moi ce n'est pas suffisant.

  • Labranje

    Achetant pas mal de livres anglo-saxons sur Amazon, une autre différence me frappe que vous n'avez pas évoqué:
    Les livres anglo-saxons sont souvent barbouillés de citations de presse et autres références, alors qu'en France on se contentera d'un "Prix machin" en ajout sur la couverture.

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