LIFE
A partir de quand un très vieux spiritueux devient-il trop vieux pour être bu?
par Slate.com,
le 2 avril 2013

La première fois que j’ai goûté un très vieux spiritueux –un Glenfiddich single malt de 50 ans d’âge– j’ai été assez décontenancée. Pas tant par le whisky en lui-même que par les râles de pamoison des amateurs de whisky qui se tenaient autour de moi au cours de cette séance de dégustation proposée par cette marque de whisky. «C’est du lourd», dit un de mes voisins, qui fit claquer ses lèvres pour accentuer l’effet de son commentaire. «C’est kaléidoscopique», assena un autre. «Ça a un goût de havane et de cuir... et puis de caramel et d’épices... et puis ça a un goût de chêne... et puis...» Et puis le clou fut enfoncé: «Ça fait déjà dix minutes et je suis toujours en train de le goûter!»

L’âge, une garantie de qualité?

Leurs réactions n’étaient pas si surprenantes: dans le monde des vins et des spiritueux, il est de coutume de dire que plus c’est vieux, meilleur c’est. Les producteurs d’alcools forts et les patrons de bars ont depuis très longtemps misé sur cette croyance, sortant des alcools vieux et rares à un rythme accéléré tandis que leurs prix s’envolaient.

Dans une certaine mesure, cette logique fait sens: un petit «White dog» peut être bon, un scotch de 17 ans d’âge peut être super et un bourbon de 20 ans d’âge, sublime. Mais pour ce qui me concerne, ce Glenfiddich de 50 ans d’âge était délicieux, mais pas au point de s’en décrocher la mâchoire. Les spiritueux très âgés ne sont-ils pas trop vieux pour être consommés?

«Oh que si», dit Dave Pickerell. Ancien distillateur en chef de Maker’s Mark dans le Kentucky pendant 14 ans, et actuel distillateur en chef de la distillerie d’Hillrock Estate dans la vallée de l’Hudson, Pickerell a vu vieillir quantité de whiskys.

«Il est tout à fait possible qu’un spiritueux vieillisse trop. Parfois, plus c’est vieux, meilleur c’est –mais parfois, c’est juste trop vieux.»

Un goût plus prononcé

Le débat fait rage autour de l’âge optimal de vieillissement des alcools –et du whisky tout particulièrement– et cet âge optimal varie grandement en fonction de la manière dont il est produit. Il existe pourtant une bonne règle de base: si l’alcool a vieilli en fût, des années supplémentaires peuvent signifier un goût plus prononcé. S’il n’a pas vieilli en fût, son âge n’a que peu de chance d’influer sur sa qualité.

Dans le domaine particulier des spiritueux vieillis en fût, comme le whisky ou le brandy, Mickerell pointe du doigt deux variables qui jouent un rôle décisif: l’histoire du fût et son climat de conservation. Le bourbon, par exemple, est vieilli dans des fûts neufs et dans un environnement relativement sec. Par comparaison, le scotch est vieilli dans des fûts déjà utilisés et un environnement relativement humide.

L’effet du sachet de thé

Ce qui distingue ces deux approches, Pickerell le décrit comme «l’effet du sachet de thé»: la première fois qu’un sachet de thé (ou un fût) est utilisé, il a davantage de saveur. En vieillissant dans des fûts flambant neufs, le bourbon a besoin de moins de temps pour profiter de ce que Pickerell appelle «les substances du bois» –il s’imprègne avec une grande facilité des saveurs de vanille et de caramel et des touches d’épices du bois.

Bon nombre de ces fûts de bourbon, une fois vidés, font le voyage vers l’Ecosse où ils sont utilisés pour faire vieillir du scotch. A ce moment-là, le bois a été vidé d’une bonne partie de ses «substances» et le scotch a donc besoin de davantage de temps pour en aspirer le reste.

L’évaporation joue également un rôle: dans un environnement sec, celui préféré par les distillateurs de bourbon, le liquide s’évapore plus vite et le produit tend à se concentrer plus rapidement.

Pickerell fixe donc l’âge idéal de vieillissement du rye (le whisky utilisant comme ingrédient principal le seigle au lieu du maïs ou d’autres céréales) entre neuf et onze ans, tandis que l’âge correct pour le bourbon (avec le maïs comme ingrédient principal) se situe entre six et dix ans. Et le scotch? «Cela dépend naturellement du type et du style de scotch, dit-il, mais 20 ans est un bon chiffre.»

Il va sans dire que ces règles ne sont pas nécessairement gravées dans le marbre. On trouve quantité d’excellents bourbons de vingt ans d’âge. Pickerell a également ses préférés: «Le Pappy Van Winckle en vingt ans d’âge est un bourbon très parfumé, sans trop de tanin.» (Le tanin, une autre conséquence du contact avec le chêne, est responsable de cette sensation déplaisante de sécheresse et d’âpreté sur la langue.) «Mais le 23 ans d’âge est très tannique.»

Le cas du whisky japonais

Trois ans peuvent faire une telle différence? «Parfois, c’est même moins que trois ans, répond-il. Ça peut être six mois. Parfois, il est tout bonnement irrattrapable, car il est trop chargé en bois.»

L’essence du bois joue également un rôle. Le whisky japonais en offre un très bon exemple. Le Japon n’ayant traditionnellement pas accès aux chênes français ou américains, et particulièrement après le début de la Seconde Guerre mondiale qui le prive d’importations en provenance de l’Ouest, les whiskys japonais (proche du scotch) sont vieillis dans du Mizunara, que l’on présente comme le chêne japonais. Selon Gardner Dunn, le représentant pour les Etats-Unis du whisky japonais Suntory, le grain serré de ce chêne japonais nécessite un vieillissement prolongé pour permettre aux fragrances du bois de se libérer. Il n’est donc pas rare de voir des whiskys japonais de 25-30 ans. Suntory a récemment commercialisé un whisky de 50 ans d’âge, qui a été décrit comme le single malt japonais le plus cher du monde, mais qui n’est pas (encore) disponible à la vente en France ou aux Etats-Unis.

Et en bouteille?

Le bénéfice du vieillissement du whisky et du brandy en fût –jusqu’à un certain point– est donc manifeste. Mais qu’en est-il de tous ces spiritueux qui n’ont pas besoin de s’imprégner des «substances du bois» comme la vodka, le gin ou la plupart des liqueurs?

L’absence de vieillissement en fût n’empêche pas certains patrons de bars d’expérimenter le «vieillissement» en bouteille –alors qu’il n’existe aucune raison de penser que le contenu de ces bouteilles va s’améliorer avec l’âge.

Un alcool fort titrant plus de 80 degrés et conservé dans une bouteille, dans un lieu sec et froid va demeurer constant plus ou moins indéfiniment mais «il ne s’améliorera en aucun cas», affirme Pickerell. Les alcools titrant moins de 80 degrés sont plus volatiles. Surtout, certains ingrédients «botaniques» (c’est le terme que les producteurs utilisent pour désigner les herbes, épices, fleurs et autres agents de saveurs) risquent de voir leur saveur s’altérer et pas toujours dans le bon sens.

La chartreuse jaune

A Pouring Ribbons –un bar accueillant de l’East Village que le magazine Imbibe a présenté comme «le meilleur nouveau bar à cocktails de 2012»– le copropriétaire Troy Sidle a rassemblé un assortiment de 15 bouteilles de chartreuse, provenant toutes de sa collection personnelle et dont certaines ont plus de 70 ans.

J’ai eu l’opportunité de goûter une bouteille de chartreuse jaune de 1994 en même temps qu’une bouteille récente, grâce à Tim Master, représentant de Frederick Wildman & Sons, importateur new-yorkais de chartreuse. Les dix-huit ans d’écart faisaient une nette différence. Bien que toujours buvable, la vieille liqueur était passée d’un jaune vif à un jaune paille un peu terne et les plantes avaient perdu leur goût. La vieille chartreuse avait un goût d’anis et de miel velouté, la nouvelle développait des notes de cannelle, de vanille et de menthe. L’écart entre les deux était sans doute le résultat de l’oxydation de la bouteille ou peut-être le signe que la recette avait changé en deux décennies –sans doute les deux.

Le martini de Sinatra

Les effets du vieillissement sur la chartreuse  sont assez imprévisibles –mais pas forcément déplaisants– alors que d’autres bouteilles feraient mieux de ne jamais quitter leur étagère. J’ai appris cela à la dure: en buvant un «martini vintage» des années 1970 lors d’une commémoration, par Tanqueray, de ce qui aurait été l’anniversaire de Frank Sinatra s’il avait été encore de ce monde (Tanqueray était la marque de gin préférée de Sinatra, et si le terme de «martini» fait, en Europe, référence à la marque du même nom, le terme désigne, aux Etats-Unis, un cocktails de gin et de vermouth, NdT).

Il me fut servi au Mullberry Street Bar, en plein Little Italy, un de ces petits rades où le vieux crooneur avait, dit-on, l’habitude de siroter ses martinis à la suite. S’il en avait bu un ce soir-là, il aurait sûrement fait la grimace. Enfermé dans sa bouteille depuis des décennies, le genièvre, qui lui donne sa petite note chantante et clinquante, s’était affadi (encore un exemple de l’instabilité de ces composantes végétales). Et le mélange de ce gin ramollo avec une rasade de vieux vermouth n’arrangeait pas les choses.

Angus Winchester, le représentant de Tanqueray, concéda bien volontiers qu’il s’agissait d’un coup publicitaire (un peu raté). «Nous déconseillons de consommer des martinis de plus de 10 ans, me confiait-il en sirotant des martinis dans un gallone, un shaker italien utilisé pour faire des cocktails pour plusieurs personnes. Il perd de son équilibre au bout d’un moment.» Si le fait de partager un martini avec le fantôme de Sinatra avait quelque chose d’excitant, il aurait sans doute mieux valu s’en tenir à une libation conceptuelle qu’à une consommation effective.

Il n’y a rien de mal à s’adonner, de temps à autre, à des libations conceptuelles, mais si vous préférez boire un coup pour de bon, il convient de considérer les spiritueux d’un grand âge avec scepticisme. Pour ce qui me concerne, je préfère mon gin jeune et vivace, mon whisky adulte et moelleux et mon histoire dans des livres –et pas dans mon verre!

Kara Newman

Traduit par Antoine Bourguilleau