FRANCE
Le Qatar dans la Francophonie? Pourquoi pas: la Thaïlande et l'Estonie y sont déjà!
par Hugues Serraf,
le 26 novembre 2012

Le Qatar, un pays dont l’intérêt pour l’Hexagone n’est un secret pour personne, va-t-il faire du français sa seconde langue nationale? On a du mal à l’imaginer. Cet ancien protectorat britannique, que l’on verrait plus logiquement rejoindre le Commonwealth qu’une structure basée sur la pratique de l’idiome de Léopold Sédar Senghor, d’Amin Maalouf et d’Hector Bianciotti, a pourtant d’intégré l’organisation des pays francophones comme «membre associé».  

Fondée en 1970 pour fédérer les nations ayant en partage la langue française d’une part, et le respect de la démocratie, de l’Etat de droit et de la diversité culturelle d’autre part, l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) aurait-elle discrètement changé d’objet? C’est que, sauf le respect que l’on doit aux gens qui ont le portefeuille bien garni en ces temps de disette, la micro-monarchie wahhabite ne semble pas la plus qualifiée, considérations linguistiques mises à part, pour se voir délivrer une carte de membre

De fait, à examiner la liste des Etats déjà titulaires, on se rend compte qu’il n’est pas indispensable d’être francophone (Estonie, Serbie, Thaïlande…) ou démocratique (Emirats arabes unis, République du Congo…) pour être intronisé. Mieux, on n’a pas besoin d’être un pays non plus, comme peuvent en témoigner le Val d’Aoste, une région d’Italie, et l’Amapa, une province du Brésil.

Alors le Qatar, pourquoi pas…

«Mais ce pays a tout à fait sa place dans nos rangs, s’exclame Clément Duhaime, numéro deux du secrétaire-général de l’OIF Abdou Diouf. Bien sûr qu’il n’est pas francophone au sens propre, mais il démontre son désir de participer au rayonnement de la langue française en ouvrant des lycées français, en créant une radio en français et en mettant notre langue au programme de ses établissements scolaire.»

― Mais il y en plein, des pays avec un lycée français! Ça ne fait pas d’eux des nations qu’on songerait à intégrer à votre organisation… Et une monarchie sans partis politiques qui applique la charia, ce n’est pas non plus un exemple du rayonnement des «valeurs universelles» dont il est question dans la charte de la Francophonie de 2005 [PDF]…

― Justement! On peut espérer voir un pays comme le Qatar évoluer vers plus de démocratie grâce à son arrivée dans l’organisation!

― Hum, on a plutôt l’impression que vous devenez un instrument politique du rayonnement commercial de la France vers l’extérieur. Les Emirats arabes unis sont un gros client de l’industrie de défense, le Qatar un investisseur apprécié, la Thaïlande une économie émergente, pour ne citer qu'une poignée de ces francophones non-francophones…

― Pas du tout. La France n’est qu’un membre parmi 57 autres et l'organisation n'est pas sa propriété. Le secrétaire général est sénégalais et moi-même je suis canadien…

― Mouais… Mais tout de même, si la moitié du monde se retrouve un jour membre de l'OIF, et que vos objectifs sont redéfinis comme étant ceux de la promotion de la démocratie et de la diversité culturelle et que l’usage du français devient accessoire, on se demande à quoi ça sert. Vous n’allez pas devenir une Unesco-bis tout de même…

― Hé hé… Pourquoi pas mais avec 100 millions d’euros de budget annuel seulement, pas de danger…

«10% de notre population parle le français»

A la représentation du Qatar à Paris, à deux pas de l'Arc de Triomphe, on dit d’ailleurs à peu près la même chose. Ce qui tombe sous le sens. Son Excellence Mohamed Jaham Al Kuwari, qui cumule les fonctions d’ambassadeur en France, en Suisse, au Vatican et à Monaco, ne voit pas de problème spécifique à l’entrée de son pays dans le cercle des nations francophones. Pour lui, aussi la francophonie est davantage une question de «valeurs» que de pratique de la langue, même s’il revendique «200.000 personnes parlant le français sur une population totale inférieure à 2 millions d’habitants».

― 10% de notre population, soit le même nombre qu’en Arménie qui est également membre de l’organisation!

― Mais l’Arménie a tout de même une proximité historique avec la France, au moins par la dimension de la  diaspora arménienne installée ici. De plus, vos francophones à vous sont essentiellement des expatriés, pas des Qataris

Mais l’ambassadeur balaie ces arguments: «Il y a d’autres dimensions à notre présence dans la francophonie et il ne faut d’ailleurs pas trop se concentrer sur la France et confondre la question des relations bilatérales entre elle et le Qatar, et celle des relations multilatérales entre tous les Etats-membres. Nous pensons en fait qu’il s’agit d’un instrument culturel, politique et économique important, qui rejoint l’action diplomatique du Qatar.»

― L’action diplomatique? Comme ce rapprochement avec le Hamas?

― Oui mais pas seulement. Nous voulons être des médiateurs dans de nombreux conflits du Moyen-Orient, au Liban, en Syrie et en Palestine. Si nous avons décidé d'investir à Gaza, c’est pour aider tous les Palestiniens, pas une faction ou une autre…

― Pour le Hamas, malgré tout, ce n’est pas franchement en harmonie avec la position de la France pour laquelle il est une organisation terroriste. Comme pour le reste de l’Union européenne d’ailleurs

―…

Diplomate (hé hé...), l’ambassadeur ignore cette remarque inconvenante, qui témoigne surtout du fait qu’en matière de soft power et de recherche d’accroissement de son poids diplomatique dans le monde, le Qatar apprend plutôt vite et n'a pas vraiment de leçon à prendre de la France. On a tout de même encore envie de lui demander, maintenant que nous sommes dans le même club, son sentiment sur la récente affaire du proviseur français du lycée Voltaire de Doha, débarqué pour conflit avec le pouvoir qatari au sujet du contenu insuffisamment religieusement correct de certains manuels scolaires:

«Vous savez, je ne suis pas ce genre d’affaire au jour le jour. Que, dans un établissement dont la France et le Qatar sont également responsables, il y ait des changements demandés par l'un ou l'autre des partenaires, c’est de nature simplement technique et ça ne permet pas d’en tirer des conclusions hâtives. En tout cas, ça ne dit rien de la réalité des échanges entre nos pays et des investissements que le Qatar fait en France. Venez donc déjeuner à l'ambassade, nous en parlerons...»

Déjeuner à l'ambassade? OK. Ça me changera certainement de mon ordinaire. Et si j'apprends le rachat de l'OM, de La Provence, d'une écurie de course automobile ou de quelques nouveaux hôtels de luxe, je vous mets au courant juste après le dessert.

Hugues Serraf