CULTURE
Le déclin masculin n'a rien d'un mythe
par Hanna Rosin,
le 19 novembre 2012

A certains moments, pendant la tournée de promotion de mon livre, je me suis demandé si je n'aurais pas dû choisir un titre moins offensif que La fin des hommes [1]. La fin des privilèges masculins par exemple ou peut-être La fin des machos. Ou n'importe quoi d'autre qui ne pousse pas si spontanément les gens à courir dans tous les sens pour chercher un abri, tellement la perspective leur semble affolante.

Ce sentiment, je l'ai retrouvé en lisant la tribune de l'historienne Stephanie Coontz, «Le mythe du déclin masculin», publiée le 30 septembre dans le New York Times, et qui constitue la dernière occurrence de cet important débat où l'on cherche à savoir si, aujourd'hui, les femmes continuent à faire ce qu'elles ont toujours fait –essayer tant bien que mal de rattraper les hommes– ou si, comme je le défends, quelque-chose de neuf et de plus intéressant est en train de se passer.

Je serai toujours reconnaissante envers Coontz pour le précieux enseignement qu'elle m'avait prodigué en 2005, avec son livre Marriage, a History [Une histoire du mariage], dans lequel elle montrait combien nous étions, tous, fondamentalement bloqués sur une lecture rigide de l'histoire du mariage occidental: cette idée voulant que l'époque d'Ozzie et d'Harriet, dans les années 1950, ait été un âge d'or précédant un tragique déclin. J'ai, par exemple, accueilli comme une libération l'idée que certains de nos agissements contemporains qui font le bonheur des émissions de Jerry Springer («ma sœur couche avec mon mari!») étaient en réalité des pratiques tout à fait banales dans la Chine ancienne.

Et c'est ce que j'ai essayé de faire dans mon nouveau livre: faire comprendre aux gens qu'ils appliquent la même grille d'analyse standard des rapports entre les sexes à une situation neuve et riche, ce qui les fait rater ou sous-estimer certaines des tendances authentiquement nouvelles qui se font jour actuellement.

La guerre des chiffres

J'hésite à me lancer dans une guerre de données (si elles vous plaisent, vous devriez faire un tour sur le blog de Philip Cohen, professeur à l'Université du Maryland). Au cours de mes recherches, j'ai compris que des chiffres identiques pouvaient raconter des histoires radicalement différentes. Dans mon livre, et dans celui de Liza Mundy, The Richer Sex [Le sexe le plus riche], il y a par exemple des statistiques qui ont fait couler beaucoup d'encre, et qui concernent le nombre de femmes gagnant davantage que leur mari.

Nous sommes tous d'accord pour dire que le nombre de femmes chargées de famille a bondi d'à peine 4% en 1970, à près de 30% en 2010. Mais Coontz minimise cette avancée, en affirmant que lorsqu'on observe tous les couples mariés, et pas seulement ceux où l'homme et la femme travaillent, les chiffres sont bien plus faibles, vu que de nombreuses femmes demeurent sans emploi.

C'est un bon argument. Mais s'il est possible de compléter ces chiffres par d'autres données, alors j'en proposerai de plus pertinentes: le nombre croissant de mères célibataires.

De plus en plus de mères célibataires

Aux États-Unis, les statistiques ne révèlent pas tant une explosion des femmes au foyer que des mères célibataires qui sont, par définition et bon an mal an, les pourvoyeuses de leur famille. De fait, nous avons récemment dépassé un seuil où plus de la moitié des naissances survenues avant 30 ans concernent des mères célibataires.

Je ne sais pas s'il s'agit d'un progrès féministe, mais cela constitue néanmoins une évolution profonde des rapports de force traditionnels à l’œuvre dans la famille américaine.

L'indépendance ambiguë

Dans mon livre, ce phénomène relève de ce que j’appelle «l'indépendance ambiguë». Les femmes connaissent des difficultés financières, mais elles apprennent aussi la nécessité de subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leurs enfants. Et parce qu'elles sont moins dépendantes des hommes, ces femmes ont aussi moins de risques de rester dans des relations violentes, ce que Coontz ne manque pas d'ailleurs de signaler.

Coontz relève d'autres statistiques que je discute dans mon livre: que les femmes jeunes, dans leur vingtaine, ont un revenu médian supérieur à celui des hommes du même âge, dans la grande majorité des régions métropolitaines. Ces chiffres, issus des recherches de James Chung, analyste de marché, ont été mentionnés pour la première fois en 2010, dans une article du Time. Coontz propose une nouvelle lecture de ces données montrant que, démographiquement, elles incluent un nombre disproportionné d'hommes latinos à bas revenus, ce qui explique pourquoi, à cet âge-là, les femmes gagnent davantage. 

Les difficultés des hommes dans l'économie actuelle

Tout d'abord, difficile de dire si les nouvelles statistiques citées par Coontz constituent ou non une anomalie. Contrairement à ceux de Chung, ces chiffres ne couvrent qu'une année. Mais même en partant du principe qu'ils sont corrects, et que les jeunes hommes latinos sont sur-représentés, pourquoi ne pas en tenir compte? Ma thèse, voulant que certains hommes ont beaucoup de mal dans l'économie actuelle, en sort affinée.

Et même en optant pour le point de vue de Coontz, ces femmes jeunes et latinos continuent à gagner effectivement davantage que leurs homologues masculins, et, chez les blancs, hommes et femmes sont à égalité –ce qui représente, en soi, une sacrée évolution.

L'explication de ce phénomène est simple: à cet âge, les femmes sont beaucoup plus nombreuses à possèder un diplôme universitaire, et les diplômes universitaires sont, en général, mieux valorisés sur le marché du travail.

Suzy ou Bill

Coontz cite une nouvelle étude, qui sera publiée à la fin du mois, et qui prouve, pour cette même catégorie d'individus jeunes et sans enfant, l'existence d'un écart salarial dans bon nombre de professions. Mais où est la nouveauté? Nous savons qu'un tel écart salarial existe. Nous savons que, dans un bureau donné, Suzy gagne probablement moins que son collègue Bill, et ce pour diverses raisons complexes que j'analyse dans mon livre.

Mais la situation inédite, c'est que dans de nombreux secteurs, les bureaux sont aujourd'hui davantage peuplés de jeunes Suzy que de jeunes Bill. Ce qui explique pourquoi les femmes, dans cette tranche démographique, ont un revenu médian supérieur.

Des choix de carrière pertinents

Plus généralement, Coontz affirme que les femmes –et même celles qui sortent diplômées de l'université– continuent à se cantonner volontairement dans des professions moins prestigieuses et moins bien payées. Elle souligne ainsi qu'il n'y a même jamais eu autant de femmes secrétaires juridiques ou «cadres dans le secteur de la santé et de la médecine».

On pourrait qualifier ce phénomène de «ségrégation sexuelle», selon un terme ancien et désobligeant. Ou on pourrait y voir un nouveau paradigme –comme ce que Coontz nous incitait si pertinemment à faire sur la question du mariage– où les femmes calculent intelligemment leurs choix de carrière en fonction des emplois disponibles, aujourd'hui, dans l'économie. (Vous pouvez voir ces prises de décisions à l’œuvre dans les «community colleges», les camps d'entraînement du monde du travail futur, où l'écart entre les sexes est le plus important).

Comme je l'écris dans mon livre, sur les 15 emplois prévus pour connaître une croissance certaine ces prochaines années, 12 appartiennent à des catégories où les femmes sont majoritaires. Les femmes choisissent peut-être des emplois dans le secteur de la santé parce qu'il est en pleine expansion, et pas pour aller aveuglément s'enfermer dans un ghetto féminin. 

Des emplois flexibles

Ce schéma, on le retrouve assez clairement dans toutes les professions promptes à attirer les femmes, comme l'a montré Claudia Goldin, économiste à Harvard, dans un article sur les tendances actuelles du monde du travail. En particulier, les femmes s'en sortent le mieux dans des emplois où, grâce à des innovations technologiques ou structurelles, les travailleurs peuvent réussir leur carrière sans sacrifier leur vie personnelle.

Les femmes sont majoritaires dans les écoles de pharmacie parce que les pharmaciens travaillent désormais par roulement, et n'ont plus, comme avant, à devoir se casser la tête pour acheter leur propre fonds de commerce. Dès lors, les femmes ont la possibilité de se mettre en retrait pendant quelques années, par exemple pour élever leurs enfants, ou de gérer leur emploi du temps comme bon leur semble. (Ce qui est aussi applicable, évidemment, aux pharmaciens hommes, mais ces derniers n'arrivent pas dans la profession au même rythme que les femmes).

Dans d'autres emplois à forte rémunération où, depuis quelques années, les femmes l'emportent –les vétérinaires, les comptables et certaines spécialités médicales (aucune n'apparaissant d'ailleurs dans le graphique qui accompagne l'article de Coontz du le New York Times)– l'histoire est similaire.

Préserver un équilibre mental

On pourrait se demander s'il est juste que les femmes soient encore celles qui, le plus souvent, sont obligées de réfléchir à la gestion de leur temps, mais, à mon avis, il ne faut pas pour autant en conclure, automatiquement, que les femmes sont les perdantes de l'histoire. Une interprétation tout aussi plausible, c'est que les femmes s'emparent de professions qui leur permettent d'être des parents convenables et qui ont le plus de chances de durer dans la nouvelle économie.

Elles ont à la fois leur propre ambition, leur propre équilibre mental, mais aussi le bien-être de leurs enfants et celui de leur partenaire en ligne de mire. L'interprétation la plus optimiste, c'est que les femmes contribuent à remodeler le monde du travail à une époque où, hommes comme femmes, désirent davantage de flexibilité, et la liberté de pouvoir se rendre à une réunion de parents d'élèves ou à un rendez-vous chez le médecin sans mettre leur carrière en jeu.

Dans l'attente de la première femme présidente

Maintenant, évidemment, je vis sur cette planète et, plus précisément, je vis à Washington, D.C., où je n'entends ni les couloirs de l'Amérique des affaires, ni la coupole du Congrès résonner de l'écho des talons hauts.

Après une douzaine d'émissions de radio et d'interviews pour débattre de mon livre, j'ai l'habitude qu'on me demande pourquoi, si les femmes sont tellement dans le coup et les hommes tellement à la ramasse, il n'y a pas davantage de femmes au sommet.

Je suis encore à la recherche d'une réponse qui ne braquera pas mon interlocuteur (ou l'auteur d'une tribune) quand il veut absolument m'expliquer que la fin des hommes ne sera pas d'actualité tant que nous n'aurons pas eu notre première femme président, et que les conseils d'administration de Coca-Cola et de Pepsi ne seront pas dirigés par des femmes.

Mais seulement voilà: les bouleversements des dynamiques de genre sur lesquels j'ai passé trois ans à enquêter et écrire pointent tous dans une même direction. Oui, il y a des zigs et des zags. Oui, différents secteurs de l'économie et de la société évoluent à des rythmes différents. Oui, le progrès s'est ralenti ces dix dernières années (et il s'est aussi ralenti pour les hommes). Oui, à la sortie de l'école, un MBA féminin gagne moins qu'un MBA masculin (bien que la différence, sans enfant, soit aujourd'hui négligeable). Oui, les plus riches des riches sont toujours quasi exclusivement des hommes, ou leur épouse. Et oui, ce n'est pas demain la veille que la plupart des lieux de travail américains seront des endroits propices à une vie de famille.

L'évolution du chemin

Mais revenez quelques décennies en arrière, et rendez-vous compte du chemin parcouru –et combien toutes les tendances actuelles s'orientent vers le même point: les rémunérations masculines stagnent et, parfois même déclinent, tandis que les succès économiques des femmes ne cessent de progresser. L'écart salarial se resserre pour les femmes, mais les écarts scolaires continuent à s'élargir pour les hommes.

Nous pouvons nous contenter, éternellement, de déplorer que les lignes ne se sont pas encore croisées, ni même superposées dans de nombreuses professions. Mais cet horizon n'est-il pas un tantinet plus proche? Pourquoi le «nous n'en sommes encore pas là» devrait forcément dire «nous n'en prenons pas le chemin»?

La mystique masculine

Coontz conclut sa tribune de la même manière que je conclus à peu près toutes mes interventions et  interviews. Il existe un aspect, fondamental et culturel, où les femmes et les hommes ont permuté leur place et qui, Coontz et moi sommes d'accord, explique l'évolution de leurs rapports de force. Elle le formule en ces termes:

«De la même manière que, dans les années 1950 et 1960, une mystique féminine décourageait les femmes à parfaire leur formation universitaire ou à réfléchir à leurs perspectives professionnelles, en partant du principe qu'il y allait toujours avoir un homme pour subvenir à leurs besoins, la mystique masculine pousse les hommes à négliger leur propre avancement compte-tenu que, tôt ou tard, leur “virilité” sera récompensée». 

Cette mystique masculine est quelque-chose que les hommes s'imposent à eux-mêmes, que les femmes imposent aux hommes, ou même que les structures professionnelles imposent aux hommes en les pénalisant davantage, par exemple, quand ils prennent du temps pour être avec leur famille.

L'endroit où j'aimerais arriver après la «fin des hommes», ce n'est pas ce que Charlotte Perkins Gillman décrit dans Herland, ce matriarcat biologique mystique où les hommes sont devenus, littéralement, obsolètes. C'est un endroit où la petite copine de mon fils gagne plus que lui, sans que personne ne pense à l’interviewer pour en faire un article. C'est un endroit où il peut décider de ne travailler que quatre jours par semaine, et consacrer le cinquième aux trajets scolaires de ses enfants, ou à ses sculptures, sans que personne ne se dise que ce type ne tourne pas rond. C'est un endroit où, s'il décide de travailler cinq jours par semaine, et que sa femme décide de ne pas travailler du tout, ils puissent, facilement, faire en sorte que leur choix commun fonctionne. C'est un endroit où le pouvoir et le succès ne se mesurent pas uniquement en heures passées au travail et en chiffres alignés sur la fiche de paie.

C'est un endroit où nous usons de notre imagination pour offrir aux hommes, comme aux femmes, un peu plus d'espace pour respirer.

Hanna Rosin

Traduit par Peggy Sastre

[1] Le livre, pas encore traduit en France, est prévu pour mars 2013 aux éditions Autrement. Retourner à l'article.