France

Tuerie de Chevaline: qu'apprend-on de l'étude balistique d'une scène de crime?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 26.09.2012 à 12 h 25

On peut reconstituer son déroulement et obtenir des indices sur le profil du tueur, mais cette analyse seule ne permet pas de déterminer son identité.

Des gendarmes français au camping de Saint-Jorioz, près de Chevaline, le 6 septembre 2012, REUTERS/Robert Pratta

Des gendarmes français au camping de Saint-Jorioz, près de Chevaline, le 6 septembre 2012, REUTERS/Robert Pratta

Après la tuerie de Chevaline qui a fait quatre morts en Haute-Savoie, de nombreuses hypothèses ont circulé dans les médias en se fondant sur les éléments de l’enquête balistique divulgués par les autorités. Après l’annonce de la présence de 25 douilles sur la scène de la tuerie, l’AFP a estimé que «l’hypothèse d’un tireur unique semblait de moins en moins envisageable», avant qu’une «source proche de l’enquête» n’indique quelques jours plus tard qu’une seule arme a été utilisée dans l’affaire. Quelles informations peut-on tirer de l’étude balistique d’une scène de crime?

On peut reconstituer son déroulement et obtenir des indices sur le profil du tueur, mais cette analyse seule ne permet pas de déterminer son identité. L'expert en balistique n'est pas un criminologue, et peut rarement se prononcer sur l'intention du tueur. Il peut en revanche établir des hypothèses sur la séquence des événements. Il peut par exemple déterminer le nombre de balles que la victime a reçues, mais aussi l’ordre des impacts ou encore quelle est la balle qui a causé la mort. Selon le rapport balistique de la tuerie de Chevaline, le conducteur, Saad al-Hilli, aurait été tué en premier de deux balles de la tête, suivi des autres passagers du véhicule.

L'arme du crime

Les analyses balistiques permettent surtout d’identifier l’arme qui a été utilisée, même si cette information seule ne suffit généralement pas à retrouver la trace du tueur. En fonction de l’arme, les enquêteurs peuvent orienter leurs recherches vers le milieu de la chasse ou du tir sportif, les deux groupes de personnes qui peuvent légalement détenir des armes en dehors des professionnels (militaires, police, services spéciaux, etc.), ou alors vers le banditisme ou le crime organisé. Des balles de kalachnikov indiquent par exemple que l’arme du crime a été obtenue illégalement, l’acquisition de ce fusil d’assaut étant interdit en France.

L’arme utilisée à Chevaline pourrait être «un pistolet-mitrailleur de type Skorpion VZ61», selon le Times britannique. Une arme qui a été utilisée pour des meurtres «professionnels» par le passé comme lors de l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978. L’arme, dont des copies sont fabriquées dans les Balkans et qui était utilisée par les forces spéciales yougoslaves, est notamment associée au crime organisé serbe. Elle peut tirer de nombreuses balles à la minute, mais son chargeur ne contient que 20 cartouches, ce qui signifie que le tueur a dû recharger pour tirer les 25 douilles retrouvées sur la scène du crime.

Le nombre de douilles et d’impacts retrouvés permet d’émettre des hypothèses sur la compétence du tueur. Un tireur inexpérimenté aura plus tendance à tirer un peu partout tandis qu’un tueur plus «professionnel» fera preuve de sang-froid et de précision. Mais encore une fois, un criminel d'opérette peut s’y prendre très bien par pure chance tandis qu’un meurtrier chevronné peut rater de manière inexplicable, ce qui complique la tâche des enquêteurs.

Tueur professionnel?

Lors des tueries de Montauban et Toulouse, les différents témoins avaient souligné le «sang-froid» et le «calme» du tueur, ce qui avait permis aux enquêteurs d’écarter assez vite la piste d’un «déséquilibré», qui commet habituellement des crimes de manière désorganisée. Mais l’aspect méthodique des assassinats n’avait pas suffit à déterminer son profil exact.

Les enquêteurs pensaient ainsi d’abord avoir à faire à un militaire ou paramilitaire, tandis que les sources policières qui se confiaient aux médias parlaient d’un «tueur professionnel». S’il avait bien reçu un entraînement au maniement des armes au Pakistan, Mohamed Merah n’était pas un tireur expérimenté, et commettait là ses premiers meurtres.

L’analyse balistique peut aussi permettre de faire le lien entre plusieurs affaires. C’est en retrouvant les mêmes douilles sur les lieux des fusillades de Toulouse et de Montauban en mars que les autorités se sont rendu compte qu’il s’agissait du même tueur. Mais les douilles n’ont pas permis de remonter jusqu’à Mohamed Merah (c’est le traçage de l’adresse IP avec laquelle il est entré en contact avec sa première victime sur le site Le Bon Coin qui a permis de le trouver).

Explication bonus: la «signature» des meurtres

Les quatre victimes de la tuerie de Chevaline ont toutes reçu deux balles dans la tête. Peut-on y voir une quelconque sorte de «signature», ou est-ce que cela n’existe que dans les films?

Achever une victime d’une ou de deux balles dans la tête n’est pas une invention de Hollywood. En 2009, une vidéo publiée par la police napolitaine d’un assassinat de la Camorra montrait clairement le tueur s’assurer de la mort de sa victime en lui tirant une balle à bout portant alors que celui-ci est déjà touché et à terre.

Les signatures sont le propre des organisations criminelles et du grand banditisme. Les membres de la mafia peuvent aussi parfois tuer en suivant un mode opératoire qui enverra un message aux autorités ou à leurs rivaux. La technique du «double tap», qui consiste à tirer deux balles consécutives pour neutraliser un ennemi, est également utilisée dans de nombreuses forces militaires et de police dans le monde, et aurait été appliquée par les Navy SEALs pour tuer Ben Laden.

Grégoire Fleurot

L’explication remercie Jean-Jacques Dorrzapf, co-directeur d'Euroballistics et expert près la Cour pénale internationale.

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