France

Qu'est-ce qu'un criminologue?

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 28.06.2012 à 17 h 10

On les a beaucoup vus dans les médias à l'occasion des affaires Mohamed Merah et Luka Rocco Magnotta, mais ceux-ci sont souvent autoproclamés. Car la criminologie n'est pas une discipline autonome, mais à la croisée de plusieurs spécialités.

Crime scene. Alan Cleaver via Flickr CC License by.

Crime scene. Alan Cleaver via Flickr CC License by.

Ils étaient là pendant l'affaire Mohamed Merah, durant la traque du «dépeceur de Montréal» ou encore durant la prise d'otages dans une agence bancaire CIC à Toulouse. A chaque nouveau crime sordide, on les a vus un peu partout: à la télé, à la radio, dans la presse. Qui? Les criminologues. Ces experts ont presque toujours quelque chose à dire sur la personnalité et les motivations du tueur.

Quand on pense à un criminologue, on a tendance à songer aux profilers des séries américaines, ces enquêteurs spécialistes de l'analyse comportementale qui reconstituent le profil psychologique d'un criminel. Le terme a été introduit par la télévision mais ces spécialistes existent bel et bien: ils sont essentiellement formés dans des pays anglo-saxons où ils sont titulaires d'un titre de psychologue ainsi que d'une maîtrise parfaite du droit criminel. En France, on les retrouve notamment au sein du DSC (Département des sciences comportementales) de la gendarmerie à Paris qui regroupe ce type d'enquêteurs.

Mais ce ne sont jamais eux que l'on voit à la télévision. Exemple avec Luka Rocco Magnotta: avec la découverte au Canada de deux colis contenant des parties de cadavres humains, les criminologues qui ont fleuri dans les médias, donnant leur avis à partir des quelques éléments connus de l'affaire, n'avaient pas grand-chose à voir avec des gendarmes ou des enquêteurs.

Des experts médiatiques

On a ainsi vu Gilles Chamberland, psychiatre à l'Hôpital du Sacré-Coeur à Montréal interrogé par Radio-Canada, estimer que le suspect possédait des traits «narcissiques, histrioniques et antisociaux». Pour Gérard Niveau, psychiatre adjoint agrégé au Centre universitaire romand de médecine légale, Luka Magnotta donnait «une image assez classique du psychopathe sadique, qui utilise autrui pour satisfaire ses propres pulsions sans limites». Quant à Jean-Pierre Bouchard, psychologue et criminologue, il expliquait au Journal du Dimanche que Magnotta n'était pas un «psychotique» mais un «psychopathe»: «Le suspect se rapproche plus du pervers sexuel de type sadique, qui aime faire souffrir, éventuellement jusqu'à la mort.»

Mais les médecins n'ont pas l'apanage du titre de «criminologue». Sur Canal+, on a ainsi pu voir Stéphane Bourgouin, auteur de romans policiers et écrivain spécialisé dans le crime régulièrement interviewé par la télévision sur des affaires similaires, confirmer que le tueur était «totalement narcissique».

Un écrivain a-t-il autant de légitimité qu'un psychiatre ou qu'un psychologue pour évoquer le profil psychologique d'un tueur? Comment se fait-il que des personnes exerçant des métiers aussi différents puissent simultanément se définir en tant que criminologues?

Une dénomination floue

«Avant de se demander qui sont les criminologues, il faut se poser la question de savoir si la criminologie existe», explique Xavier de Larminat, chercheur au Cesdip (Centre de recherche sociologiques sur le droit et les institutions pénales). En effet, elle est loin d'être une science indépendante et institutionnalisée.

La criminologie, une discipline bidon? Le débat sur sa scientificité a toujours déchiré ses partisans et ses adversaires, et il n'est toujours pas tranché. Depuis les origines de la discipline, au XVIIIème et au XIXème siècle, de nombreux professionnels issus de la médecine, de la sociologie, du droit, de l'anthropologie, de la statistique et même de la phrénologie se sont intéressés au crime: qui sont les criminels? Pourquoi tuent-ils? Peut-on prédire leur passage à l'acte? Quelles sont les réactions sociales qu'ils suscitent? Comment les empêcher d'agir?

Mais la criminologie n'est jamais parvenue à se constituer en science autonome possédant son propre champ théorique et méthodologique. «La plupart des personnes qui revendiquent le titre de criminologue aujourd'hui en France cherchent en réalité à se mettre en avant en arborant un titre pompeux mais qui ne repose finalement sur rien de concret, poursuit Xavier de Larminat. Dès lors, ils se situent plus souvent du côté de l'instrumentalisation politique et/ou de la stratégie de valorisation individuelle que du côté de la recherche sérieuse et rigoureuse.»

Le problème est qu'en France, n'importe qui ou presque peut se déclarer criminologue, qu'il soit un authentique expert possédant une maîtrise scientifique du sujet ou un apprenti Sherlock Holmes plus ou moins éclairé. Et les médias s'y trompent régulièrement.

Car si la criminologie est bel et bien enseignée à l'université, elle l'est uniquement par le biais de diplômes universitaires ou interuniversitaires (des Instituts de sciences criminelles et de criminologie, rattachés aux facultés de droit, existent, mais ils sont en perte de vitesse), ou de spécialités dans des masters proposés par les départements de droit, de sciences humaines, de sciences sociales ou de médecine. En revanche, elle n'est pas reconnue comme une discipline autonome.

Polémique à l'université

En mars dernier, une violente polémique a d'ailleurs frappé le monde universitaire et les professionnels de la justice pénale au sujet de cette discipline, après la création par décision du ministre de l'Enseignement supérieur Laurent Wauquiez d'une section de criminologie au sein du Conseil national des universités (CNU). Une motion a alors été adoptée à la quasi-unanimité par la Commission permanente du CNU, déniant toute légitimité scientifique à cette nouvelle section.

Comme l'expliquait à l'époque le sociologue Laurent Mucchielli dans son blog sur le site du Monde, ce que le milieu universitaire a rejeté à travers cette motion, c'est la tentative d'une frange marginale de la criminologie française de se donner une légitimité scientifique à des fins politiques. A la tête de cette mouvance très orientée idéologiquement, on retrouvait en effet Alain Bauer, un proche de Nicolas Sarkozy qui l'a conseillé sur les questions de sécurité, mais n'ayant jamais réalisé la moindre recherche empirique, ainsi que Xavier Raufer, ancien cadre du parti d'extrême droite Ordre Nouveau reconverti dans l'analyse des «nouvelles menaces» terroristes.

Le fait que deux personnages aussi controversés bénéficient à la fois d'une certaine reconnaissance médiatique (ils apparaissent régulièrement à la télévision en tant qu'«experts»), d'une forte visibilité en librairie (ils sont les auteurs de nombreux livres sur la criminologie et la sécurité, dont plusieurs «Que sais-je?») et de puissants appuis politiques (du moins jusqu'à l'élection de François Hollande) est un bon indicateur du flou total qui entoure l'appellation de «criminologue».

Pour leurs adversaires, la criminologie ne peut être une discipline autonome. Dans une déclaration signée par 70 universitaires en mai 2011, ils expliquaient qu'elle relevait d'un champ d'étude interdisciplinaire, dans lequel interviennent des professionnels (magistrats, policiers, avocats, personnel pénitentiaire, experts auprès des tribunaux). C'est ainsi qu'elle est traitée à l'étranger, et notamment dans les pays anglo-saxons.

Un rôle à jouer dans les politiques pénales

Ces polémiques ne doivent pas masquer le fait que la recherche sérieuse en criminologie existe et qu'elle peut contribuer à l'amélioration des politiques publiques en matière pénale. C'est ce que rappelait dans une tribune publiée le 5 avril Alain Blanc, président de l'Association française de criminologie:

«Recourir à tout ce qui peut contribuer à l'intelligence du phénomène criminel et à sa maîtrise par le biais de l'ensemble des savoirs regroupés au sein de la criminologie est la seule voie pour éviter les réponses pauvres, inefficaces, coûteuses à long terme, démagogiques et souvent liberticides, et par ailleurs discriminantes à l'égard des publics les plus démunis.»

Pour les chercheurs, c'est clair: il faut sauver la criminologie de la confusion qui l'entoure. Non pas en l'érigeant en discipline indépendante, mais en favorisant le dialogue entre chercheurs d'horizons différents. La solution serait donc de décloisonner les disciplines qui contribuent à la recherche dans le domaine. Une meilleure visibilité permettrait de mettre fin à l'émergence d'une criminologie non universitaire, et donc non indépendante.

Pierre Ancery et Clément Guillet