Monde

Netanyahou se fourre le doigt dans l'œil s'il pense sortir indemne des affaires de corruption

Jacques Benillouche, mis à jour le 15.02.2018 à 17 h 04

Le 13 février, la police a recommandé l’inculpation de Benyamin Netanyahou pour corruption. L'avenir judiciaire comme politique du Premier ministre israélien est désormais entre les mains du procureur de l'État.

Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 11 février 2018 | Ronen Zvulun / Pool / AFP

Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 11 février 2018 | Ronen Zvulun / Pool / AFP

Sur les quatre dossiers dans lesquels Benjamin Netanyahou est cité, les deux premiers, concernant des affaires de corruption, de fraude et d’abus de confiance, ont été définitivement clos par la police et transmis au procureur de l’État et conseiller juridique du gouvernement, Avichai Mandelblit. Selon la loi, la «common law» héritée du mandat britannique, il est seul à statuer en dernier ressort sur l’opportunité ou non d’inculper le Premier ministre israélien. 

L’analyse des preuves accumulées par la police, et plus précisément par la célèbre unité anticorruption Lahav 433, prendra plusieurs mois. La loi impose aux ministres de démissionner en cas d’inculpation, mais les législateurs ont voulu éviter un vide politique brutal en autorisant un premier ministre inculpé à poursuivre ses fonctions.

Accusations niées en bloc

Le choix de la démission lui appartient donc. Ce fut le cas du Premier ministre Ehud Olmert qui, éclaboussé lui aussi par des affaires de corruption, a préféré remettre sa démission le 21 septembre 2008, poussé vers la sortie par le chef de l’opposition d’alors, un certain Netanyahou –lequel a opportunément affirmé à cette occasion qu'un dirigeant soumis à des interrogatoires ne pouvait pas gouverner correctement.

Le Premier ministre a déjà annoncé qu’il ne se retirerait pas, même en cas d’inculpation. Il compte beaucoup sur les lenteurs de la justice et du procureur, volontaires ou non, qui lui permettraient de tenir jusqu’aux élections en 2019.

Avichai Mandelblit, juif orthodoxe, a eu une carrière anonyme au sein des services juridiques de l’armée, jusqu’au grade de général. Ce discret personnage sans charisme est passé à la lumière en devenant secrétaire du gouvernement, de 2013 à 2016. Il devient alors proche de Netanyahou, qui le désigne procureur de l’État –la plus haute instance juridique d'Israël. Mais sa proximité avec le Premier ministre, auquel il est redevable, crée un doute sur sa volonté de suivre les réquisitions de la police.

Après plus d’un an d’enquête, la police a estimé, dans l’une des affaires, que Netanyahou avait accepté à tort des cadeaux coûteux –notamment du champagne rosé et des cigares– de la part du producteur israélien d'Hollywood Arnon Milchan et du milliardaire australien James Packer, en échange de faveurs. En contrepartie des présents, Milchan a obtenu un passe-droit pour l'obtention d'un visa de séjour américain et la promulgation d'une loi accordant aux Israéliens de retour dans le pays une exemption d'impôt sur le revenu de dix ans.

Dans une autre affaire, le dossier remis au procureur tend à prouver que Netanyahou a cherché à aider Arnon Mozes, l’éditeur du deuxième quotidien israélien d’opposition Yediot Aharonot, en échange d'une couverture médiatique positive. Le titre a perdu sa première place lors de la sortie d’Israël Hayom, un journal gratuit à fort tirage édité par le milliardaire Sheldon Adelson. Dans un entretien téléphonique entièrement enregistré, Netanyahou a suggéré à Mozes une loi interdisant les journaux gratuits.

Le Premier ministre nie en bloc les accusations. Au déclenchement des affaires, il a créé un cordon de sécurité autour de lui pour contrer une inculpation, en plaçant deux de ses proches comme conseiller juridique du gouvernement et comme directeur de la police. Mais le chef du FBI israélien, Roni Alsheikh, a effectué son travail en toute indépendance et avec rigueur, ce qui lui a valu d’être accusé de menteur et, pire, d’avoir fomenté un complot orchestré.

Son enquête a établi que l’affaire ne portait pas sur quelques cigares offerts mais sur un pot-de-vin d’un montant d’un million de shekels (240.000 euros). Vu l’importance de cette somme, les milieux politiques ne pensent pas que le procureur général puisse passer outre les réquisitions policières, sauf à ralentir l’agenda judiciaire. Pendant ce temps, Netanyahou use de la méthode Coué: «Il n'y aura rien parce qu'il n'y a rien»

Doutes au sein du gouvernement

Après avoir découvert l’ampleur des révélations, les militants de son parti, le Likoud, commencent à douter et certains hésitent à cautionner la corruption, infraction grave pour un Premier ministre. Ils se taisent pour assurer leur avenir; ils en sont arrivés à souhaiter sa démission mais dans la dignité. Netanyahou s’accroche, persiste et signe, malgré les preuves et les aveux de ses proches amis, cités comme témoins de l’État, qui ne croient pas à la thèse d’un complot orchestré par le chef de la police.

Les leaders de la coalition sont ébranlés et se préparent à quitter le navire. Ils voient mal comment un homme soupçonné d’avoir accepté un pot-de-vin puisse rester chef de parti et Premier ministre.

Naftali Bennett, le ministre israélien de l'Éducation et leader des sionistes religieux qui lorgne sur le poste de «calife», soutient Netanyahou du bout des lèvres. Il n’a pas hésité à lui lancer une pique, lors d'une réunion des gouvernements locaux à Tel Aviv:

«Le Premier ministre ne respecte pas les normes attendues. Recevoir des cadeaux en grosses sommes sur une longue période de temps ne respecte pas l'attente des citoyens d’Israël. Le chef du gouvernement ne devrait pas recevoir des cadeaux de milliardaires.» 

Lors d’une visite privée préélectorale, le ministre de la Défense Avigdor Lieberman a discrètement abordé le sujet de la succession, en précisant qu’il est candidat au poste de Premier ministre et qu’il constitue le nationaliste le plus à même rassembler tous les clans depuis le jour où il a décidé d’abandonner le dogme du Grand Israël. Il est également le seul à présenter aux Palestiniens un programme concret, avec de multiples concessions. Mais, estimant être allé trop loin dans sa révélation, il a ajouté que cela ne sera possible «qu’après le départ de Netanyahou», pour ne pas être accusé de trahison.   

Tout est à présent entre les mains du procureur Avichai Mandelblit. Netanyahou a accusé la police d'être à l’initiative d’une chasse aux sorcières; sur ces griefs, il a prévenu qu’il comptait se représenter aux prochaines élections de 2019, pour laisser le peuple juger:

«Je continuerai à diriger l'État d'Israël de manière responsable et loyale aussi longtemps que vous, citoyens d'Israël, choisirez de me reconduire. Je suis sûr que la vérité viendra à la lumière. Et je suis sûr que lors des prochaines élections qui auront lieu à temps, je regagnerai la confiance, avec l'aide de Dieu.» 

Appels à la démission

Des appels à se retirer circulent déjà dans les milieux politiques; l'ancien Premier ministre Ehud Barak a estimé que «la profondeur de la corruption est horrible». La grande surprise est venue de l’ancien ministre des Finances du gouvernement Netanyahou, le chef centriste Yaïr Lapid, retenu comme témoin à charge par la police –de quoi se voir attribuer le qualificatif de «mouchard» par le Likoud. Lapid a également exhorté Netanyahou à démissionner:

«Quelqu'un avec des accusations aussi graves contre lui, dont il ne nie rien, ne peut pas continuer à servir comme Premier ministre, avec la responsabilité de la sécurité et du bien-être des citoyens d'Israël.»

Les dirigeants politiques israéliens estiment que Netanyahou est affaibli sur le plan international par ces accusations, et qu’il pourra difficilement s’insérer dans une négociation de paix imposée par Donald Trump.

La situation politique se tend et de nombreux Israéliens détestent la campagne de diffamation menée contre la police: elle constitue, pour eux, une attaque de l’État de droit. Ils craignent que Netanyahou ne fasse diversion en suscitant un conflit avec la Syrie. Les noms d’oiseaux fusent. Le leader du Parti travailliste, Avi Gabbay, estime que «Netanyahou se comporte comme le dernier des délinquants».

Le refus du procureur d’inculper le Premier ministre engendrera une grave crise politique, qui ne pourra être résolue par de nouvelles élections: le mal ronge la réputation démocratique du pays.

Le Premier ministre a réussi à démanteler les services publics de la télévision et de la radio, dont l’historique Kol Israël, qu’il jugeait noyauté par des «gauchistes» trop critiques à son égard.

La volonté du gouvernement de grignoter les attributions de la Cour Suprême inquiète également: cela reviendrait à faire disparaître le seul contre-pouvoir. Sa précédente présidente, Miriam Naor, dans son émouvant adieu le 26 octobre 2017, avait exhorté Israël à protéger la démocratie en danger:

«L’État d’Israël peut être fier de l’indépendance de son pouvoir judiciaire, qui ne craint rien d’autre que la loi. L’indépendance judiciaire, cependant, ne devrait pas être considérée comme acquise. Nous devons la protéger.»

Isaac Herzog, chef de l’opposition travailliste, a voulu marquer l’opinion en déclarant: «Israël est en train de devenir un État fasciste». C’est certainement excessif, mais le mot est lâché.

Relève assurée

Le Likoud martèle en permanence que Netanyahou est le seul leader israélien capable de tenir tête aux Américains et aux Arabes. C’est une simple vue de l’esprit: il existe à droite comme à gauche de nombreux jeunes dirigeants capables de prendre le relais d’un Premier ministre désavoué.

À droite, Netanyahou a tout fait pour écarter la concurrence et pour neutraliser d’excellents candidats. La ministre de la Justice, Ayelet Shaked, a supplanté Naftali Bennett, son leader au sein du parti des sionistes religieux; le leader du centre Yaïr Lapid monte dans les sondages, au point de dépasser actuellement le Likoud.

Le centre-gauche compte sur Avi Gabbay pour revenir au pouvoir, après l’erreur de casting Isaac Herzog. Certains veulent voir en Avigdor Lieberman l’homme de la situation, capable de faire peur mais aussi de dialoguer, pragmatique tout en ayant l’oreille des Russes.

Trois anciens chefs d’État-major ont déjà annoncé leur entrée en politique: Moshé Ya'alon à droite, Benny Gantz et Gabi Ashkenazi au centre. Le pays en guerre a toujours besoin d’être rassuré par des hommes d’expérience sécuritaire. 

Le pays rêve en réalité d’une recomposition politique à la manière de Macron. Contrairement à ce que veut faire croire le Likoud, les successeurs de Netanyahou ne manquent pas, et pour paraphraser le général de Gaulle: «Ce qui est à redouter, ce n'est pas le vide politique, c'est plutôt le trop plein!».

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (235 articles)
Journaliste
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