Double XParents & enfants

Congé parental: le modèle scandinave n'est pas si idéal

Jordan Weissmann, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 14.02.2018 à 14 h 30

Même dans des pays aussi avancés en termes de politique familiale que le Danemark et la Suède, avoir des enfants s'avère fatal pour la carrière des femmes.

Au Danemark, le congé parental dure un an. | Echo Grid via Unsplash License by

Au Danemark, le congé parental dure un an. | Echo Grid via Unsplash License by

Sur le papier, le Danemark a des airs de paradis pour les mères qui travaillent. D’abord, il y a le long congé maternité. Les familles danoises ont droit à cinquante-deux semaines de congés payés après la naissance d’un enfant, ce qui signifie que les parents ont une année entière pour s’occuper de leur nouveau-né sans avoir à s’inquiéter à l’idée de perdre leur travail ou de payer le loyer.

Et puis lorsqu’une jeune mère décide de retourner au travail, elle peut compter sur un système de garde public généreusement subventionné –le gouvernement paye au moins trois quarts de l’addition– pour l'aider à concilier emploi et enfants. Plus de 90% des moins de six ans y sont inscrits.

Aux États-Unis, en comparaison, les femmes n’ont que douze petites semaines de congé maternité non payé pour faire connaissance avec leur bébé, et les frais de garde coûtent plus cher que l'université. Ce qui est largement suffisant pour susciter un sentiment de jalousie à l'égard des pays scandinaves.

Des salaires en chute libre

Vous souvenez-vous de Bernie Sanders affirmant que l’Amérique pourrait se permettre de s’inspirer un tant soit peu du Danemark? Une des principales raisons en était sa politique pro-familles.

Pourtant, malgré tout ce que le Danemark met en en place pour soutenir les parents qui travaillent, il semblerait que là-bas, tout comme aux États-Unis, la maternité soit un choix sacrément dévastateur pour leur carrière.

Dans une nouvelle étude, un trio d’économistes a utilisé un grand réservoir caché de données gouvernementales pour examiner l’évolution des salaires de 470.000 Danoises qui ont accouché pour la première fois entre 1985 et 2003.

Les résultats sont impressionnants. Les chercheurs ont découvert qu’avant de devenir parents, les salaires et des hommes et des femmes progressaient au même rythme. Après avoir eu des enfants, leurs carrières bifurquaient. Les pères continuaient majoritairement comme si rien n’avait changé. Les mères, en revanche, voyaient leurs revenus dégringoler rapidement de 30% en moyenne, comparé à ce qu’elles auraient hypothétiquement gagné sans enfant.

La probabilité qu’elles travaillent tout court était moins élevée, mais quand elles avaient un emploi, elles gagnaient moins et travaillaient moins longtemps. Pire encore, leur carrière ne s’en remettait jamais vraiment. Au bout de dix ans, le salaire des femmes restait inférieur d’un cinquième à celui qu’elles gagnaient avant d’avoir des enfants.

Et la tendance ne va même pas dans la bonne direction. L’article, qui est encore au stade préliminaire et a été publié en janvier par le National Bureau of Economic Research, conclut qu’en 1980, les Danoises gagnaient globalement 18% de moins que les hommes à cause de l’impact des enfants sur leur carrière. En 2013, elles gagnaient 20% de moins.

«Autrefois, de nombreuses raisons différentes expliquaient l’inégalité entre les sexes [au Danemark]», m’a confié Henrik Kleven, économiste de Princeton et l'un des trois auteurs de l’étude. «Beaucoup disparaissent avec le temps. Les enfants sont les paramètres qui ne changent pas.»

Comment l’arrivée des enfants affecte les revenus des hommes et des femmes au fil du temps au Danemark
Avant / après la naissance d’un enfant

Le Danemark n’est pas le seul État-providence scandinave pro-famille où avoir des enfants torpille toujours les revenus des femmes. Une étude de 2013 portant sur des couples suédois et publiée dans le Journal of Labor Economics a découvert qu’au cours des quinze ans qui suivent l’accouchement, la différence salariale entre les hommes et les femmes augmente de trente-deux points de pourcentage.

Dans l’une des nations les plus philosophiquement égalitaires de la planète, la carrière des mères bat de l’aile tandis que celle des pères continue tranquillement son petit bonhomme de chemin.

Longtemps tenues à l'écart du monde du travail

Pourquoi même les femmes scandinaves ne peuvent-elles tout avoir?

Il se peut que la réponse relève en partie d’une histoire de conséquences imprévues. Si votre objectif est d’aider les femmes à retourner au travail et à gagner un salaire à la hauteur de leurs pairs masculins, alors fournir des moyens de garde gratuits ou presque est clairement utile.

Sauf qu'un congé parental généreux n'a pas que des avantages. Il permet certes aux femmes de rester à la maison et de prendre soin de leur bébé sans être obligées de perdre leur emploi, mais d’un autre côté, il les garde à l’écart du monde du travail pendant une longue période –un phénomène susceptible d’entraîner un recul dans la carrière et de potentiellement décourager d’y retourner.

Cela pourrait s’avérer particulièrement problématique pour les femmes aspirant à des postes de pouvoir. Les économistes ont découvert que les femmes de pays aux États-providences robustes sont plus susceptibles de travailler, mais moins de finir à des postes de direction très bien rémunérés.

Et si les politiques de congés maternité payés de grande envergure peuvent augmenter l’emploi des femmes dans l’ensemble, certaines preuves indiquent qu’elles ont parfois tendance à réduire les revenus des femmes les plus éduquées par rapport à ceux des hommes –une fois que vous êtes descendue de l’échelle de la hiérarchie d’entreprise, il peut être compliqué d’y retourner.

Le Danemark et la Suède sont les pays où le pourcentage de femmes parmi les personnes actives est le plus élevé au monde, mais il y règne une ségrégation genrée notoire dans le marché du travail, où les femmes sont davantage susceptibles d'accepter des emplois dans le secteur public, plus souple et moins bien rémunéré que le privé.

«Pour certaines politiques, on dit qu’on n’a jamais trop de bonnes choses, et c’est peut-être vrai», m’a expliqué Francine Blau, spécialiste de l’économie du travail à l'université Cornell et experte reconnue de la différence de salaires entre hommes et femmes. «Pour ce qui concerne le congé parental, cela peut être vrai, mais c’est plus compliqué que ça.»

Un partage du congé parental loin d'être gagné

Certains pays ont essayé de gérer les inconvénients du congé parental en encourageant les mères et les pères à le partager. Mais pour que cette politique fonctionne, il faut que les gouvernements forcent les hommes à prendre des congés.

Au Danemark, les parents peuvent partager jusqu’à trente-deux de leurs cinquante-deux semaines de congé comme ils l’entendent; en 2014, les hommes ne prenaient que vingt-sept jours en moyenne, soit 8,9% de la totalité.

En Suède, où les parents ont le droit à 480 jours de congé parental payé, trois mois sont exclusivement réservés aux hommes. La politique du «prenez-le ou perdez-le» semble avoir été un peu plus efficace pour inciter les hommes à prendre davantage de congés pour s’occuper des enfants.

Autrefois, une blague nationale circulait sur les pères qui utilisaient leur congé parental pour aller chasser l’élan; aujourd’hui, le stéréotype du papa suédois est représenté par un homme ouvert d’esprit qui pousse une poussette. Les Suédois n’ont pourtant pas atteint la parfaite égalité. En 2014, les hommes ne prenaient toujours que 123 jours de congé parental environ, contre 356 pour les femmes.

Nous ne savons même pas si les politiques qui poussent les pères à prendre des congés aident réellement la carrière des femmes à long terme. Comme l’explique un article du Journal of Economic Perspectives paru l'année dernière, «à ce jour, nous n’avons aucune preuve des impacts bénéfiques des droits au congé paternité sur les carrières des femmes».

Un recours massif au temps partiel

Le fait de prendre des congés immédiatement après avoir accouché n’est pas la seule chose qui entrave la carrière des femmes en Suède et au Danemark. Dans les deux pays, un grand nombre de femmes ne travaillent tout simplement pas à plein temps.

En Suède, cela pourrait partiellement s’expliquer par une autre politique publique conçue pour aider les familles: les parents de jeunes enfants ont le droit de travailler à temps partiel –il vaut la peine de souligner qu’au Danemark, les féministes se sont opposées à la mise en place du même genre de politique, en avançant que ce serait néfaste pour l’égalité femmes-hommes.

Mais cela tient pour une grande part aux préférences culturelles. Dans leur récent document de travail, Kleven et ses coauteurs soulignent qu’environ 60% des adultes au Danemark et en Suède pensent que les femmes qui ont des enfants en âge d’être scolarisés devraient travailler à temps partiel.

Ils ont aussi découvert que l'éducation qu'elles avaient reçue avait une influence sur le temps de travail des mères après leur accouchement. «Dans les familles traditionnelles où la mère travaille très peu par rapport au père, leur fille encourt une pénalité plus lourde face à l’enfant quand elle devient mère à son tour», écrivent-ils.

Les traditions peuvent être difficiles à ébranler. Au Danemark, les syndicats et les groupes de défense des droits des pères prônent une politique à la Suédoise –«congé pris ou congé perdu»–, qui inciterait les pères à en prendre davantage.

Apparemment, bon nombre d’hommes adoreraient avoir une excuse pour passer plus de temps à arpenter les rues de Copenhague avec un BabyBjörn accroché au ventre. Mais en sus de la résistance des employeurs, ils se sont retrouvés confrontés à l’opposition des mères, qui ne veulent pas perdre le temps dont elles disposent avec leurs enfants, même si cela signifie qu’elles doivent supporter davantage de responsabilités domestiques.

Ce qui fait surgir un point à côté duquel il est parfois facile de passer sans le voir: finalement, de nombreuses femmes pourraient être heureuses d’échanger une partie de leur carrière contre leur vie de famille, surtout lorsque les politiques du gouvernement en font moins une formule «tout ou rien».

Toujours mieux qu'ici

Qu’est-ce que tout cela signifie pour les États-Unis, douloureusement en retard en termes de congé parental et de politique de garde d’enfants? À un certain degré, la situation au Danemark et en Suède –pays riches et progressistes où les attentes culturelles sont encore à l’origine de certaines inégalités femmes-hommes– suggère que les politiques publiques ont leurs limites.

Comme le disent les auteurs de l’étude sur les couples suédois, «tant que les responsabilités familiales ne seront pas partagées équitablement, les inégalités femmes-hommes ne seront pas près de disparaître, ni même de se réduire de façon significative».

Ceci étant dit, il est toujours parfaitement légitime d’aspirer à une bonne dose de démocratie sociale à la nordique chez nous, aux États-Unis. D’accord, ce n’est peut-être pas la panacée pour faire disparaître les inégalités entre les sexes, mais le congé parental payé et la garde d’enfants subventionnée rendent la parentalité moins cauchemardesque –surtout si vous décidez vraiment d’essayer d’équilibrer le travail et les enfants.

Au Danemark et en Suède, la disparité des salaires entre les femmes et les hommes qui choisissent de travailler à plein temps reste moins importante qu’aux États-Unis, ce qui signifie qu’ils sont probablement plus près d’atteindre l’égalité des salaires que nous. Ce n’est peut-être pas le pays des merveilles, mais c’est toujours mieux qu’ici.

Jordan Weissmann
Jordan Weissmann (9 articles)
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