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Un athlète ouvertement gay participera aux JO d’hiver: une première dans l'univers très conservateur du ski

Camille Belsoeur, mis à jour le 11.02.2018 à 10 h 06

Dans les massifs où l’attachement aux valeurs traditionnelles reste fort, s’écarter des normes sociales est souvent synonyme d’une intégration difficile.

Gus Kenworth, skieur freestyle. |Tom Pennington / Getty Images North America / AFP

Gus Kenworth, skieur freestyle. |Tom Pennington / Getty Images North America / AFP

Quatre ans après avoir participé à ses premiers JO d’hiver à Sotchi en Russie, Gus Kenworthy, skieur acrobatique américain, va retrouver les pistes olympiques à Pyeongchang, en Corée du Sud, comme dans la peau d’un autre homme. Pas seulement parce que cet athlète de 26 ans originaire du Colorado a déjà remporté en Russie une médaille d’argent sur l’épreuve du ski slopestyle, qui consiste à descendre une piste parsemée de tremplins tout en réalisant des figures. La vraie bascule, dans sa vie, a eu lieu le  22 octobre 2015, quand le vice-champion olympique a déclaré son homosexualité dans le magazine sportif ESPN. «Je suis gay», a t-il tweeté le même jour.

Dans l’univers du ski freestyle, à l’image en apparence extra-cool, un coming out pourrait sembler une chose presque banale. Mais à en croire Gus Kenworthy, présenté par les médias américains comme le premier athlète des JO d’hiver à avoir fait son coming out, et qui a raconté au Time les moqueries entendues pendant des années sur les homosexuels, il n’en est rien. La culture du freeski transpire le machisme. Les meilleurs skieurs se vantent à propos des femmes qu’ils ont ramenées chez eux après une nuit de fête. Les railleries homophobes sont courantes. «Pédé» est un terme pour exprimer le ridicule. Les auteurs de figures acrobatiques médiocres sont qualifiés de «gay». «Quand tu entends ce langage qui détruit ce que tu es, tu te renfermes encore plus dans le secret qu’avant», a t-il confié au magazine Time. 

Un monde conservateur

La grande majorité des athlètes qui concourent aux JO d'hiver (ski alpin, ski freestyle, ski de fond, snow etc…) sont originaires d’un environnement montagnard qui a connu, depuis 50 ans, l’explosion touristique liée à la pratique massive du ski alpin. En Europe ou en Amérique du Nord, les stations ont poussé comme des champignons et l’argent a coulé à flots dans les vallées. Dans cet ancien monde rural qui a basculé de manière très rapide dans la modernité, l’attachement aux valeurs traditionnelles reste fort. Être «différent», homosexuel ou étranger, est comme lutter pour garder son équilibre sur une piste noire, quand les autres n’auront qu’à pousser sur les bâtons pour dévaler une piste verte. «C’est un milieu assez fermé. Ce n’est pas facile de s’y intégrer quand vous venez de l’extérieur», note Hervé Jouniaux, responsable du ski à l'université Grenoble Alpes, et qui entraîne également des jeunes au pôle de ski nordique sur le plateau du Vercors.

«Sur le plateau du Vercors, c’est très conservateur. La population s’ouvre et évolue, mais reste très ancrée à son identité et à ses valeurs. Même chez les jeunes qu’on entraîne, on ressent cet attachement fort au massif et une revendication de l’identité locale. Cela vient de l’éducation de leurs parents. Il y a un décalage avec le monde extérieur. Quand des jeunes qui ont fait toute leur scolarité sur le plateau du Vercors descendent à Grenoble pour poursuivre leurs études, ils sont désorientés en ville. Ce n’est pas une société dont ils connaissent les valeurs, le mode de vie.»

Un entraîneur de ski alpin du Comité des sports de neige du Dauphiné va plus loin en glissant qu’en milieu montagnard, «il y a parmi la population un racisme qui est prégnant envers les étrangers où envers ceux qui ne seront pas dans les “clous” des normes sociales». Ancien skieur de l’équipe de France et vice-champion du monde du Super-G en 2013, Gauthier de Tessières a connu la difficulté de se faire une place parmi les «Savoyards», comme il les nomme, omniprésents dans le ski alpin professionnel.

Originaire de Clermont-Ferrand, il a fait ses premières gammes dans le Massif Central. Mais pour continuer à progresser et intégrer l’équipe de France, l’expatriation dans les Alpes était obligatoire.

«À niveau égal, il faut en faire plus pour se faire une place dans un groupe quand vous venez d’une région, comme Clermont-Ferrand pour moi, qui n’est pas rattachée au territoire alpin, raconte Gauthier de Tessières. Pour les Savoyards, gagner sur des skis, cela représente une fierté énorme. C’est quelque chose qui façonne leur identité.»

Dans le monde des professionnels des sports alpins, la population est peu mixte. D’abord par la logique géographique qui veut qu’un enfant né à Chamonix aura évidemment plus de chance de devenir un skieur doué qu’un Parisien. Question de précocité, d’accessibilité au massif et d’heures passées sur les skis. Mais même en montagne, les inégalités économiques entre les classes populaires, souvent rejetées en début de vallée dans les zones industrielles, et les habitants de stations, qui profitent davantage de la manne touristique, se font sentir.

«Le ski alpin n’est pas un sport dont la pratique est possible pour tous les milieux, note Hervé Jouniaux. Il y a une sélection par les revenus financiers. Pour permettre à votre enfant de faire de la compétition, il faut lui payer le matériel, les déplacements… Cela coûte très cher. Dans les stations, beaucoup d’enfants ont la chance d’avoir des parents qui ont un restaurant, des commerces, donc les moyens d’être derrière leurs enfants. Mais pour des familles qui ont des moins de revenus, c’est plus dur. J’observe qu’aujourd’hui, moins de parents vont mettre toutes leurs ressources pour soutenir leur enfant dans le haut-niveau, car la crise est passée par là et les gens se rendent compte que c’est très difficile.»

La virilité des snowparks

 

À l’ombre des pistes de ski, les snowparks, temples de nouvelles pratiques de glisse importés des rivages californiens aux montagnes dans les années 1970, sont aussi empreints d'un certain conservatisme. Au départ, le snow s’est construit en prenant le contre-pied du ski alpin. Une philosophie post-1968, où l’esthétique et le plaisir primaient sur la logique de résultats. Et puis, les disciplines de freestyle se sont institutionnalisées, avec la création de fédérations, de compétitions.

La chercheuse Johanne Pabion Mouriès, auteure d’un article universitaire sur les snowparks et leurs utilisateurs dans les stations françaises, a observé les profils des usagers de ces équipements de glisse. «On a beaucoup de locaux avec des pratiques régulières en snowpark, que l’on peut qualifier d’experts de par leur niveau». Ce sont souvent des jeunes du cru qui ont aidé les municipalités à imaginer ces infrastructures pour qu’elles répondent le mieux à leurs besoins. Ils occupent l’espace et font le show en multipliant les concours de figures. Et puis à l’opposé, il y a les freestylers occasionnels, qui observent plus le spectacle sur le snowpark qu’ils n’en sont les acteurs. «Ce sont plutôt des gens qui viennent de centres urbains, comme de Paris, et qui sont là pour les vacances. Ils vont se contenter d’une figure ou deux, puis regarder les meilleurs faire les leurs», glisse Johanne Pabion Mouriès. Dans cet espace, Johanne Pabion Mouriès a observé que la virilité était l’une des valeurs des pratiquants, majoritairement masculins, dans la construction de leur identité.

«J’ai notamment vu une différence entre les jeunes et les anciens, ceux qui ont 40 ans. Les premiers ont intégré le port du casque, cela fait même partie du style vestimentaire maintenant. Mais les plus âgés le portaient beaucoup moins. Quand je les ai interrogés là-dessus, ils me répondaient que “c’est aussi être un homme que de savoir prendre des risques”.»

Un univers mâle, dont les blagues machistes ont longtemps blessé Gus Kenworthy. Une nuit, il avait craqué quand un ami lui avait demandé s’il était gay après avoir refusé les avances d’une mannequin lors d’une fête. Mais le skieur acrobatique américain a aussi confié sa surprise d’avoir reçu des dizaines et des dizaines de messages de soutien de la part de skieurs, d'entraîneurs, de sponsors ou d'amis à la suite de son coming out.

«À l'idée d’être le premier homme ouvertement gay à participer aux JO d’hiver, je me sens totalement prêt à assumer cela. Je veux tellement inspirer cette communauté et bien faire pour eux. C’est fucking cool», a t-il affirmé dans son interview accordée au Time. Loin de l'ambiance pesante des jeux de Sotchi, où le comité olympique américain avait conseillé à ses athlètes de ne pas discuter les lois anti-homosexuelles de Moscou, Kenworthy n’aura pas à se cacher en Corée du Sud, pays plus tolérant envers les gays. Même si aucun droit n’y est officiellement reconnu aux personnes de la communauté LGBT: l’homosexualité reste un tabou à Séoul comme à Pyeongchang. L’image d’un Kenworthy triomphant sur les tremplins pourrait participer au lent changement des mentalités, dans les vallées alpines comme sur la péninsule coréenne.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (136 articles)
Journaliste
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