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L'Allemagne instaure la semaine de 28 heures, et tout le monde est content

Daniel Vernet, mis à jour le 13.02.2018 à 13 h 51

Le puissant syndicat de la métallurgie a signé un accord avec les employeurs du Bade-Wurtemberg. Il instaure la possibilité pour les travailleurs du secteur de travailler, selon leurs envies et les besoins de production, de 28 à 40 heures par semaine.

Poignée de main «flexible» entre Joerg Hofmann, à la tête du syndicat des métallurgistes IG Metall, et le président d'une association d'employeurs, le 6 février 2018, en Allemagne. |
Marijan Murat / DPA / AFP

Poignée de main «flexible» entre Joerg Hofmann, à la tête du syndicat des métallurgistes IG Metall, et le président d'une association d'employeurs, le 6 février 2018, en Allemagne. | Marijan Murat / DPA / AFP

C’était il y a vingt ans –en mars 1998. Gerhard Schröder n’était encore que candidat à la chancellerie allemande. Il devait être élu quelques mois plus tard. De passage à Paris, il nous avait bizarrement convié à un entretien déambulatoire dans les jardins des Tuileries. Il sortait d’un rendez-vous avec son «camarade socialiste» Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie et des finances de Lionel Jospin: «Je suis pour les 35 heures en France, nous dit-il avec ce brin de cynisme qui ne l’a jamais quitté. Ce sera excellent pour l’industrie allemande!»

Il avait à la fois raison et tort. Raison, parce que l’application indifférenciée de la semaine de 35 heures a contribué à désorganiser certains secteurs de l’économie française. Tort, parce que l’idée de la réduction du temps de travail à 35 heures avait d’abord été défendue en Allemagne dès les années 1980 par le syndicat IG Metall.

Après les 35, les 28 heures

La puissante fédération de la métallurgie –3,9 millions de membres– récidive aujourd’hui et va plus loin avec la revendication de la semaine de 28 heures. Syndicat et employeurs du Bade-Wurtemberg viennent de se mettre d’accord pour permettre, dans certaines conditions, aux salariés du secteur de ne travailler que 28 heures par semaine.

La mise en œuvre de cet accord illustre la différence entre la conception française centralisée, généralisée et législative des avancées sociales et l’approche sectorielle, souple et optionnelle en Allemagne.

Après quelques heures de grève «d’avertissement» dans plus de 200 entreprises, l’IG Metall a obtenu pour les 900.000 salariés du Bade-Wurtemberg une augmentation de salaire de 4,3% à partir du 1er avril de cette année jusqu’en mars 2020, plus un versement forfaitaire de 100 euros pour les trois premiers mois de cette année et une prime de 400 euros en 2019.

Avec le boom de l’économie allemande, dont la croissance a atteint 2,2% en 2017 avec un chômage à peine supérieur à 5%, le syndicat était en position de force. Dans l’industrie automobile, les carnets de commande sont pleins. «Le chiffre avant la virgule est douloureux», a reconnu un patron à propos des hausses de salaires. Mais il se console avec la durée de l’accord salarial –deux ans– qui donne aux entreprises une grande visibilité.

Une flexibilité qui arrange salariés et patronat

Toutefois, la véritable nouveauté de l’accord est dans la réduction du temps de travail. Quand la métallurgie allemande est passée de 40 à 35 heures hebdomadaires, l’activité était au ralenti et le patronat était content de pouvoir diminuer les salaires en même temps que les heures travaillées. La réduction de cette année profite au contraire de la bonne santé de l’économie allemande. Il ne s’agit plus de réduire le temps de travail pour lutter contre le chômage mais d’offrir un choix entre travail et vie privée. Un problème de riches.

Les salariés de la métallurgie ayant au moins deux ans d’ancienneté pourront passer à la semaine de 28 heures (payées 28) pour une durée allant de six mois à deux ans. IG Metall n’a pas obtenu de compensation financière, sauf pour les salariés ayant des enfants en bas âge ou des personnes âgées à charge, qui pourront transformer leurs primes en congés. En contrepartie, le patronat a obtenu de pouvoir faire travailler un plus grand nombre de salariés au-delà des 35 heures conventionnelles, jusqu’à 40 heures, en fonction des besoins de la production. Actuellement, près de la moitié des salariés de la métallurgie allemande travaille déjà jusqu’à 39 heures par semaine.

Le syndicat a donc accepté que certains salariés travaillent plus pour compenser le manque à produire de ceux qui choisiront de travailler moins longtemps. Mais les dirigeants d’IG Metall insistent sur la véritable flexibilité –instituée selon le choix des salariés, et non plus seulement des employeurs. Une flexibilité choisie qui s’oppose à la précarité: le salarié lui-même arbitre entre ses besoins, d’argent ou de temps libre.

Un accord qui pourrait faire tache d'huile, et pas qu'en Allemagne

En ayant la possibilité de travailler plus de 35 heures s’ils le souhaitent, les salariés pourront augmenter leurs revenus et les cotisations vieillesse qui se répercuteront sur leurs retraites futures.

Ils pourraient ainsi rééquilibrer le manque à gagner des périodes où ils pourraient choisir des semaines de travail plus courtes. Et ce sans être obligés d’en donner les raisons à leur employeur.

Ce rééquilibrage possible sur une vie de travail devrait permettre à terme des carrières moins uniformes, avec des phases de travail d’intensité différente: des années durant lesquelles on travaillerait plus longtemps que le temps «normal», alternant avec des années où l’on travaillerait moins pour se consacrer aux enfants et aux parents vieillissants, ou simplement pour profiter de la vie.

L’accord conclu par IG Metall dans le Bade-Wurtemberg est un premier pas dans ce sens. Il devrait faire tache d’huile dans les autres régions allemandes et, au-delà, dans d’autres branches où vont commencer les négociations sur le renouvellement des conventions collectives: énergie, chimie, transport, voire fonction publique. Un exemple qui pourrait aussi faire école au-delà des frontières allemandes.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (448 articles)
Journaliste
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