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Les nouvelles calculatrices vont semer la zizanie au bac 2018

Thomas Messias, mis à jour le 12.02.2018 à 7 h 40

Épreuve de maths de plus en plus difficile à surveiller, stress qui monte chez les candidates et les candidats, nouvelles envies de triche... Le fameux «mode examen» dorénavant obligatoire sur toutes les calculatrices programmables est en train de flanquer un beau mal de tête aux élèves et aux établissements.

Mais oui, mais oui... la triche est finie? | Oleg Zaytsev via Flickr CC License by

Mais oui, mais oui... la triche est finie? | Oleg Zaytsev via Flickr CC License by

En septembre 2015, les profs de mathématiques et de sciences physiques ont dû annoncer à leurs élèves de seconde que leur promotion serait la première à devoir passer le baccalauréat avec une calculatrice en «mode examen». La note de service datée du 17 mars 2015 indiquait en effet qu’à partir du 1er janvier 2018, la TI-82 héritée de votre grand frère ne serait plus autorisée au bac (ainsi qu’aux autres «examens et concours de l’enseignement scolaire», indique le texte).

Mauvaise nouvelle pour les tricheurs

Pour ces élèves, la mauvaise nouvelle était double. Premièrement, il allait falloir investir tôt ou tard dans de nouvelles machines plutôt coûteuses (45 euros pour la moins puissante, voir le double ou le triple pour d’autres modèles plus performants). Deuxièmement, finie la possibilité d’avoir accès à son cours de chimie ou à ses formules de trigonométrie dissimulées sans vergogne parmi les programmes de sa calculatrice. C’est principalement contre cette forme de triche jusqu’ici tolérée que la DGESCO (Direction générale de l’enseignement scolaire) a souhaité lutter en obligeant les élèves à utiliser ce fameux mode examen.

La procédure est la suivante: en début d’épreuve, candidats et candidates devront activer ce mode examen en pressant sur une combinaison de touches –qui dépend du modèle de calculatrice. L’activation sera signalée par une diode qui clignotera sans interruption. Conséquence pour la machine: tous les contenus entrés par les élèves (qu’il s’agisse de programmes ou d’antisèches) seront effacés, et donc impossibles à utiliser pendant l’épreuve.

Irréversible

Il existe deux moyens de désactiver le mode examen: en reliant sa calculatrice à une autre de la même marque via un câble spécial, ou en la connectant à un ordinateur grâce à un port USB. Puisque les textes des examens interdisent d’avoir deux calculatrices sur sa table ou d’utiliser un ordinateur, il est donc impossible de faire revenir sa machine en mode normal pendant une épreuve. Ce serait d’ailleurs inutile sur certains modèles, pour lesquels la suppression des programmes est irréversible: une fois le mode examen désactivé, pas moyen de récupérer ses programmes, sauf si on les a sauvegardés ailleurs au préalable.

Les élèves de terminale vont donc essuyer les plâtres cette année, tout comme les personnes chargées de diriger les centres d’examens ou de surveiller les épreuves. En début d’heure, il faudra s’assurer que chaque élève arrive avec une calculatrice agréée, mode examen désactivé. Ah oui, c'est important: il ne faut pas que les candidats et candidates débarquent avec le mode examen déjà activé. En mode examen, il est tout à fait possible d’écrire des programmes et d’ajouter des contenus. De jeunes gens un peu fourbes pourraient donc avoir envie d’activer le mode examen plusieurs jours avant les épreuves, puis d’ajouter dans la joie et la bonne humeur des résumés de cours et des listes de formules.

Reprenons: l’élève arrive avec la diode éteinte (mode examen non activé), appuie sur les touches indiquées par les personnes en charge de la surveillance (on imagine qu’elles auront été briefées et que les combinaisons de touches seront indiquées dans un document prévu à cet effet, ce qui n’est pour l’instant que pure supputation). Voilà, la diode clignote. Et elle clignotera pendant les trois ou quatre heures d’épreuve, ce qui permettra de pouvoir vérifier à tout moment que le mode examen est bien activé.

Inquiétudes

Dans certains lycées, qui ont testé la procédure en fin d’année à l’occasion d’un bac blanc, c’est déjà l’inquiétude. «À l’heure qu’il est, moins d’un quart de nos élèves possède une calculatrice autorisée», explique L., enseignante en mathématiques dans un lycée du Pas-de-Calais.

«La plupart viennent de familles très défavorisées, et il nous est impossible d’obliger ces parents sans le sou à dépenser cinquante euros pour une calculatrice. Le proviseur est en train de chercher du budget afin de pouvoir les équiper pour le jour J. Sinon, mes lycéens et lycéennes devront se contenter d’une calculatrice de collège, sans possibilité de construire un graphique par exemple.»

Ailleurs, on signale que même avec le bon matériel, les problèmes subsistent. Muriel, prof de maths à Lille, a pu le constater.

«Certaines de ces calculatrices ne consomment pas des piles, mais sont rechargeables via un câble. Le problème, c’est que le mode examen est très gourmand en batterie. Personne n’avait pensé à prévenir les élèves de recharger leur calculatrice la veille au soir. Normalement, une recharge par mois suffit largement. Et là, patatras. Sur certaines marques de calculatrices, on a vu s’afficher un message expliquant que le mode examen ne pouvait être activé, faute d’un niveau de batterie suffisant. Comme personne n’avait prévu cela, ni les profs ni les élèves, nous avons laissé tout le monde composer malgré tout. Au mois de juin, je ne sais pas ce que nous aurions fait.»

Et puisqu’il faut que le mode examen ne soit activé qu’au début de chaque épreuve, cela implique qu’il soit ensuite désactivé avant la prochaine épreuve au cours de laquelle la calculatrice sera autorisée. Là aussi, les craintes de Muriel sont légitimes.

La débandade

«Dans le cas de la série scientifique, il faudra désactiver le mode examen chez soi entre la fin de l’épreuve de physique, soit le jeudi à 11h30, et le début de l’épreuve de maths, qui a lieu le vendredi à 8h. Dit comme ça, ça n’a pas l’air insurmontable. Mais il n’est pas dit que tout le monde parvienne à mettre la main sur son câble, à se brancher sur la calculatrice du voisin ou de la voisine, ou à utiliser le logiciel adéquat sur l’ordinateur familial. Quand il y a un ordinateur… Et que fera-t-on le vendredi matin, à 7h50, quand on réalisera qu’un tiers des élèves n’a pas le droit d’utiliser sa calculatrice pour les maths? Dans mon lycée, on est en train de tout planifier pour disposer du matériel nécessaire à débloquer ce genre de situation le jour J, mais je doute que tous les lycées de France aient ce réflexe.»

Ce genre d’incident pourrait effectivement faire du dégât le jour du «vrai» bac, d’autant que le corps professoral n’a pour l’instant pas été formé à bien briefer ses élèves, ni à surveiller correctement les épreuves où la calculatrice est autorisée.

Du côté des forums internet, ce sont d’autres questions qui se posent. À l’image des spécialistes du dopage, qui semblent toujours avoir au moins une longueur sur les scientifiques qui tentent de les démasquer, les pros de la triche et esthètes de la bidouille échangent depuis bien longtemps des méthodes présentées comme pouvant permettre de contourner le mode examen, et donc d’avoir accès à ses contenus habituels.

Une affaire de diode

L’enjeu principal, c’est d’arriver à faire croire aux surveillants et surveillantes que le mode examen a été activé alors qu’il ne l’est pas. Et pourquoi pas en utilisant l’autre mode caché des calculatrices, généralement appelé «mode diagnostic». Ce menu dissimulé permet aux entreprises qui fabriquent les calculatrices de vérifier en fin de chaîne que la diode fonctionne. Pour l’activer, il faut utiliser une nouvelle combinaison de touches, qui permet d’allumer la diode. Sur certains types de machines, la lumière ne s’allume que brièvement. Sur d’autres, elle reste allumée et fixe jusqu’à désactivation. Pas le clignotement attendu, donc; mais pour peu qu’on tombe sur un personnel de surveillance pas ou peu formé, la confusion peut profiter au candidat ou à la candidate.

L’une des limites de ce procédé, c’est que la sortie du mode diagnostic dans le but d’utiliser la calculatrice provoque l’extinction de la diode. En cas d’envie absolue de tricher, il faudra donc passer l’intégralité de l’épreuve à scruter le personnel surveillant et à rallumer la diode dès qu’on les voit approcher. Pas très efficace.

La poule et le couteau

À ce stade, rappelons que, comme l’indiquait déjà cet article du Monde, rien ne prouve qu’utiliser des formules planquées dans sa calculatrice ait déjà permis à un candidat ou à une candidate de cartonner à une épreuve. Même bien conçu, un fichier de triche ne remplacera jamais des heures de pratique. Lorsqu’on dispose des formules mais pas des méthodes qui vont avec, on se sent comme une poule qui a trouvé un couteau (souvenir de mon épreuve de physique-chimie du bac 2001). Prendre autant de risques pour aussi peu de bénéfices relève de la pure inconscience, voire de la bêtise totale.

Rappelons également que toute personne surprise en train de tricher à un examen peut notamment se voir interdire de passer tout examen pendant 5 ans, et risque également des sanctions pénales (9.000 euros d’amende et/ou 3 ans d’emprisonnement). Certains forums font d’ailleurs preuve d’une intransigeance absolue sur le sujet, comme chez Planète Casio où l’on n’a clairement pas envie d’avoir des problèmes avec Jean-Michel Blanquer.

Chez TI-Planet, en revanche, le parti pris est différent. Sur ce forum, on indique à la fois tous les moyens plus ou moins techniques de contourner le mode examen, mais également les astuces que peut utiliser le personnel de surveillance pour démasquer tricheurs et tricheuses. Ici, l’objectif est surtout de démontrer l’absurdité de la mesure, qui va rendre la surveillance des épreuves impossible, et risque également d’engendrer des inégalités croissantes entre les élèves. Jusqu’à l’an dernier, les programmes disponibles sur internet ou fournis par le corps enseignant permettaient aux élèves au budget limité de compenser l’absence de certaines fonctionnalités de leur calculatrice bon marché. Désormais, il faudra payer trois ou quatre fois plus cher que le prix de base pour avoir droit à la panoplie complète.

Catastrophe en vue

Se dirige-t-on vers une gigantesque catastrophe durant les épreuves de mathématiques et de physique-chimie du bac 2018? «C’est plus que probable», commente Anne-Marie, qui enseigne les mathématiques dans un lycée des Deux-Sèvres.

«Les lycées ne sont absolument pas préparés à cette nouvelle forme de surveillance, les problèmes de batterie ou de tricherie vont se multiplier, je pressens même des demandes d’annulation d’épreuves de la part de candidats qui n’auraient pas pu utiliser leur machine à cause d’un dysfonctionnement quelconque...»

Notre ministre de l’Éducation nationale s’apprêtant à mettre le bac actuel à la poubelle pour en proposer sa version à lui, on lui suggèrerait bien d’en profiter pour trouver une solution à ce marasme annoncé. L’une d’elles, qui n’est certes pas gratuite, consisterait à empêcher purement et simplement les élèves d’utiliser leurs propres calculatrices. Prêtées par le centre d’examen le temps de l’épreuve, les machines seraient vides de tout contenu personnalisé, et vraisemblablement impossibles à trafiquer.

«En formant correctement les profs de maths et de physique, je pense que cela peut suffire», modère Muriel. «Il faut créer des brigades capables de vérifier efficacement chaque calculatrice avant le démarrage de l’épreuve. Mais je pense que nous allons devoir nous former nous-mêmes.»

Il y a un peu moins de trois ans, quand nous avons prévenu nos élèves de seconde que ce serait leur tour d’essuyer les plâtres du mode examen, nous pensions naïvement qu’une procédure méthodique allait nous être communiquée suffisamment tôt pour que tout se passe bien, et que le stress lié à la calculatrice ne viendrait pas s’ajouter à celui créé par l’examen lui-même. À quatre mois de l’échéance cruciale, on n’est pas loin de la panique à bord.

Thomas Messias
Thomas Messias (147 articles)
Prof de maths et journaliste
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