Culture

Le Français derrière «General Elektriks», le groupe que le monde entier écoute

Eric Nahon, mis à jour le 12.02.2018 à 16 h 20

Le musicien Hervé Salters a créé son projet «General Elektriks» à San Francisco. Il y est resté quinze ans avant de continuer son chemin, toujours hors de l’hexagone. Portrait d’un «Français de l’étranger» qui fait danser le monde entier.

Hervé Salters, alias General Elektriks, à Berlin. Photo: Tim Deussen.

Hervé Salters, alias General Elektriks, à Berlin. Photo: Tim Deussen.

Malgré un succès réel (titres en playlist radio, tournées françaises, festivals), on a toujours l’impression que General Elektriks est plus connu à l’étranger qu’en France, malgré cinq disques studios et un live. Le Français Hervé Salters a sorti ses albums aux États-Unis, au Brésil ou en Russie, ce qui a permis des passages radio et des concerts. «Mais nous n’avons pas bénéficié de grosses sorties internationales comme Daft Punk ou Phoenix», explique le musicien. La «conquête de l’international» de General Elektriks s’est plutôt faite au cas par cas, de manière artisanale, grâce à des promoteurs qui ont envie d’importer ce groupe funk aux sons électroniques dansants dans leur pays.  Et pas de raison que cela change avec l'arrivée du cinquième album Carry No Ghost.

 

San Francisco l'allume

Le projet ne serait sans doute pas né si Hervé n’avait pas déménagé aux États-Unis pour y faire de la musique. Nous sommes juste avant l'an 2000 et il emménage à San Francisco avec sa femme et sa petite fille. Hervé était clavier dans un groupe pop-funk qui avait marqué les esprits: Vercoquin. Il jouait aussi avec M, DJ Medhi ou Femi Kuti. Derrière ses machines, «RV» (comme il se faisait appeler alors) avait commencé à développer son personnage de claviériste bondissant. 

Arrivé à San Franisco, il fait la connaissance de l’immense collectif hip-hop electro Quannum Projects, l’un des tout meilleur du moment (et de la décennie). Ces musiciens deviendront la famille d’accueil d’Hervé qui montera alors Général Elektriks. Faire de la musique avec Blackalicious ou DJ Shadow vous change directement de catégorie. Hervé Salters :

«Cela a eu un impact sur la perception de ma musique, je suis un Français qui est allé voir tout seul comment cela se passait ailleurs.  Je suis parti sans label, sans tourneur… C’est peut-être ça qui a interpelé les Français.»

Le projet General Elektriks ne pouvait que se développer à l’étranger. Quand le premier album est sorti, largement soutenu par Radio Nova, le groupe a été pleinement identifié comme «copain» des stars de Quannum Projects, avec en invités Lateef the Truthspeaker et Chief Xcel

«Ça m’a fait un bien fou de déménager à San Francisco», se rémémore Hervé. La ville ouverte et l’époque tranchent complétement avec une France qui parait alors un peu plus grise. Il dit : «J’ai la sensation que Paris ne m’allait pas très bien». Bondissant sur scène, Hervé se vit timoré dans la vie, en retrait, et ne se sent pas son aise professionnellement.

«Je pense qu’à Paris on attend certaines choses de toi et si tu veux en sortir, c’est compliqué. À San Francisco, on encourage les gens à créer leur projet.»

Hervé est catégorique: «Je ne serais jamais passé derrière le micro si j’étais resté à Paris». Et c’est tant mieux car General Elektriks est un projet musical formidable, aujourd’hui porté par un chanteur qui sait se faire ironique et punk à l’image d’un LCD Sound System, ou suave comme un Phoenix

 

Berlin

Alors pourquoi un français qui part et qui se développe à ce point, choisit de rentrer en France? Pour mieux repartir ensuite bien entendu. La famille a senti le besoin de changer d’air après douze ans sur la côte Ouest. L’explication n’est pas musicale mais sociale pour Hervé Salters:

«La gentrification a vraiment changé San Francisco, qui n’est plus du tout celle que j’ai connue. Les employés de la tech ont vraiment poussé hors de la ville les gens qui faisaient que cet endroit était intéressant…»

Avec tous ses amis loin dans le sud de la baie à Oakland ou à Los Angeles, la famille Salters fait ses bagages et profite d’une longue tournée de GE pour chercher un nouveau point de chute.

General Elektriks fait ce qu’un artiste fait rarement, il embarque sa femme et ses deux enfants avec lui dans le bus de sa tournée pendant un an. En France, beaucoup, mais aussi à l’étranger bien sûr. Paris est devenu une sorte point de chute, antichambre de la prochaine destination.

Ce sera Berlin. Et cela fait maintenant cinq ans que Hervé et famille y ont pris leurs marques. Même s’il ne connait personne en Allemagne quand il y arrive, l’artiste ne jette pas aux orties ses années en tant que General Elektriks.

«Je fais mes albums tout seul en studio, je n’ai pas eu l’impression d’avoir eu à faire un reboot de ma carrière comme je l’ai fait quand j’ai déménagé à SF.»

D’une certaine manière l’ambiance relax et ouverte lui rappelle la Californie:

«Berlin est une ville rendue belle par ceux qui y habitent. La plupart des grandes villes multiculturelle sont sous cloche, Berlin continue de respirer comme un poumon. Il y a toujours des terrains vagues, ce n’est pas un endroit figé. Pour un artiste, c’est rassurant.»

Cela rapproche de la France. Cela s’entend sur le dernier album de General Elektriks, Carry No Ghost, où la voix est plus que jamais en avant et la rencontre avec un vieux synthé lui inspire des sonorités électroniques plus poussées… plus allemandes.

À Berlin, Hervé lit Libé et écoute la radio française: «Avant quand je rentrais de tournée, j’étais immergé dans l’anglais.» Maintenant, il y a l’allemand, l’anglais mais surtout le français qui a repris une grande place. C’est donc naturellement qu’une idée de chanson «Au tir à la carabine» lui est venue dans sa langue maternelle.

 

«On n’entend pas beaucoup parler d’amour»

«Jusqu’à maintenant mes disques étaient un travail intérieur. Là, comme les idées sont venues pendant cette longue tournée, j’ai eu l’impression d’être toujours avec le public, même quand j’étais tout seul. Quand j’écoute le disque, je trouve l’énergie dégagée propre à la scène.»

Des morceaux comme «Different Blue» ou «I Can’t Relate» sont inspirés par ESG ou Liquid Liquid, des groupes post punk qui ont influencé LCD Sound System et mettent le public en transe.

«C’est un moment intéressant dans la musique dance où les musiciens n’ont gardé que l’essentiel: la pulsation et la voix. C’est une musique pour le dancefloor mais c’est une musique jouée.» 

Tout le cœur de General Elektriks est là, dans cette internationalisation de la musique sans écran technologique entre les musiciens et l’expérience avec le public. Il est aidé d’un groupe, stable depuis 2009, un gang quasi exclusivement composé de musiciens français, avec qui il a d’ailleurs parcouru récemment en Australie.

 

Quand il tourne au Brésil, en Russie ou en Europe, GE n’a pas forcément l’impression de «représenter la France», même s’il se sent bien entendu français: 

«Je n’ai pas la sensation de faire de la musique “ultra identifiée française”. Ce n’est pas du franco-français comme Zaz, même si ma musique est continentale. Quand on me demande si je suis dans la French Touch, je ne sais pas quoi répondre… J’ai fait le choix de ne pas choisir et de tout mettre dans ma musique. Il y a des éléments de français, mais ce sont des ingrédients. Je suis très fier de cet héritage mais j’ai la sensation de le mâtiner d’autre chose. Le français n’est qu’un des parfums de General Elektriks.»

Sur ce nouveau Carry No Ghost, on trouve une chanson qui en est le parfait exemple sur un beat funk soul. C’est «Amour Uber Alles», un foutoir joyeux, cosmopolite, chanté en toutes les langues. Cette bombe dansante qui encense l’amour est né d’un constat amer et d’une envie d’optimisme:

«J’ai l’impression que le langage de la haine s’est libéré avec le Brexit, l’élection de Trump ou la dernière présidentielle française. Resultat: on n’entend pas beaucoup parler d’amour. Mais dans mon microcosme ce n’est pas du tout comme ça. J’avais envie de chanter le contraire de la haine de son voisin.»

Pour Hervé, l’usage de plusieurs langues dans un même morceau correspond à quelque chose de très réel. Il ne pouvait pas exister autrement qu’en plusieurs langues. Musicalement, c’est emballant comme un tube international.

À découvrir au plus vite... sur les scènes du monde entier.

Eric Nahon
Eric Nahon (35 articles)
Journaliste
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