Culture

Le meilleur de la comédie américaine est certainement derrière nous

Michael Atlan, mis à jour le 06.02.2018 à 14 h 01

En 2008, dans la foulée d'une révolution de la comédie américaine engagée par Judd Apatow et d'autres, sortaient de nombreux grands classiques du genre. Dix ans plus tard, le bilan est pourtant très décevant.

Seth Rogen et Katherine Heigl dans «En cloque, mode d'emploi» (2007) | Capture vie YouTube

Seth Rogen et Katherine Heigl dans «En cloque, mode d'emploi» (2007) | Capture vie YouTube

Février 2003. J’étais scotché à la petite télé de ma chambre d’étudiant de l’Université Laval à Québec. Alors que Colin Powell brandissait un flacon d’anthrax à l'ONU, mentait sur la soi-disant présence d’armes nucléaires et chimiques sur le sol irakien et ne tarderait pas à faire entrer ses chars dans Bagdad quelques semaines plus tard, j'avais l'impression d'assister en direct aux débuts d'une troisième guerre mondiale. À l’extérieur, le froid était polaire et je n’étais franchement pas rassuré.

Heureusement, chaque samedi soir, la chaîne de télévision Global diffusait le nouvel épisode du «Saturday Night Live», suivi de plusieurs épisodes «vintage». Avec le climat anxiogène de l’actualité, ces moments ont scellé mon amour pour la comédie américaine et pour une génération de comédiennes et comédiens qui faisaient les beaux jours de l’émission à cette époque là: Will Ferrell, Jimmy Fallon, Amy Poehler, Tina Fey, Will Forte, Maya Rudolph, Tracy Morgan ou Seth Meyers.

Nouvelle page

Will Ferrell en particulier. Je ne pense pas avoir plus ri qu’en découvrant le génie de ce géant bouclé, qu'il imite l'acteur et chanteur Robert Goulet, l'animateur Alex Trebek dans «Celebrity Jeopardy», parle de son «Luvah» ou joue de la sonnaille.

En pleine crise irakienne, le 22 février 2003, je me rappelle même avoir pleuré de rire en le voyant annoncer live se reconvertir avec sa nouvelle fiancée Britney Spears dans l’agriculture.

Alors en rentrant à Paris, l’été suivant, je me suis précipité au cinéma voir Retour à la facdans lequel Will Ferrell incarnait Frank The Tank, un trentenaire marié revivant ses jeunes années de débauche en créant une fraternité universitaire. Il n’y jouait qu’un second rôle, mais le film allait installer durablement le comédien au sommet du box-office comique en Amérique.

Suivront alors des dizaines d’autres au cours de la décennie: Elfe, Présentateur vedette: La légende de Ron Burgundy, Serial noceurs, Frangins malgré euxRicky Bobby: roi du circuit ou Les rois du patin.

Will Ferrell s’inscrit dans une tendance lourde. La comédie américaine est en train d’écrire une nouvelle page de son histoire et de vivre un âge d’or qu’elle n’avait pas connu depuis plus de vingt ans, quand la jeune génération de comiques américains et canadiens –issus du théâtre d’improvisation et des premières saisons du «Saturday Night Live»–débarquaient au cinéma avec des classiques comme Blues Brothers, American College, Les Bleus, Le Golf en folie, Arrête de ramer, t’es sur le sable et, bien sûr, SOS Fantômes.

L'OPA Apatow

Quand sort 40 ans toujours puceau en 2005, le scénariste-réalisateur-producteur Judd Apatow met les chars dans la rue. Les thèses pensées et écrites à la télé quelques années plus tôt, avec les séries Freaks & Geeks puis Undeclared –toutes les deux annulées après une seule saison–, deviennent une révolution très concrète.

Avec sa comédie bavarde et naturaliste, plus humaine et tendre, empruntant davantage à James L. Brooks ou Mike Nichols qu’au burlesque absurde de Zucker-Abrahams-Zucker ou de Mel Brooks qui occupe alors les écrans (via les franchises Scary Movie et Austin Powers notamment), Apatow fait une OPA sur un genre entier et le marque de son empreinte, comme autrefois John Hughes l’avait fait avec le teen-movie. Avec un milliard de dollars récoltés au box-office américain entre 2004 et 2008, impossible alors de parler d’humour et de comédie sans évoquer son nom.

Pas mal pour un ancien comédien de stand-up raté qui a vu tous ses vieux amis (Adam Sandler était son coloc) réussir avant lui. «Je me rappelle un moment quand j’avais 21 ans, que je vivais avec Adam et que je buvais beaucoup: je me suis dit que c’était pénible qu’il soit beaucoup plus drôle que moi», disait-il au Guardian en 2009.

Il en gardera une humilité lui permettant d’endosser le rôle de mentor pour une génération entière de comédiens, que la presse ne tardera pas à surnommer «Frat Pack». «Une des raison pour laquelle je continue de travailler avec eux est que je me sens responsable d’eux, car certains ont arrêté l’université pour être dans ma série!», racontait-il.

Comme les jeunes acteurs des teen-movies de John Hughes (le «Brat Pack»), Seth Rogen, Steve Carrell, Paul Rudd, Jason Segel, Vince Vaughn, Jonah Hill, James Franco, Owen Wilson, Will Ferrell, Jack Black ou Ben Stiller s’imposeront dans un paysage comique aux airs de grande famille, en apparaissant sans arrêt dans les films des autres.

Millésime 2008

Quant à moi, je m’enfonçais dans les tréfonds du Forum des Halles chaque samedi après-midi pour découvrir ces films et ces acteurs qui n’avaient souvent la faveur ni de leur distributeur, ni des grandes salles d’un multiplexe.

Avec les souris qui circulaient entre les sièges et le bruit du métro, c’est à l’Orient Express (ou au plus confortable mais non moins confidentiel Publicis des Champs-Elysées) que j’ai découvert, avec ma propre petite famille d’amateurs de comédies, ces films régulièrement boudés par la critique et le public français: Supergrave, Rien que pour vos cheveux, Dodgeball, Lolita Malgré moi, I Love You, Man ou American Trip.

Et comme une apothéose, comme le symbole de la fin d’un cauchemar, cette comédie américaine des années 2000 vivait en 2008 –la dernière année du mandat de George W. Bush– sa plus belle et riche année avec quelques uns de ses chefs d'œuvre: Frangins malgré eux, Sans Sarah rien ne va, Rien que pour vos cheveux, Délire express et Tonnerre sous les tropiques.

C’était il y a dix ans. Depuis, Barack Obama a été élu président des États-Unis et la comédie américaine a commencé à manquer de souffle, comme si le besoin de rire était moins prégnant. Et ce n’est pas tant la faute de l’assez peu anxiogène président que des Chinois et de Michael Bay.

Exportabilité

D’année en année, si le pourcentage d’Américains allant au cinéma diminuait, celui des Chinois ne cessait, lui, d’augmenter. En 2017, les spectateurs américains ne représentaient plus que 28% du box-office mondial; ils étaient 37% en 2007.

Dans le reste du monde, en Chine, en Asie du Sud-Est ou au Moyen-Orient (et dans une moindre mesure, en Europe et en Amérique du Sud), on n’est pas intéressé par les pitreries de Will Ferrell et les blagues impossibles à traduire en mandarin ou en arabe; on est intéressé par des robots qui se transforment, par des courses-poursuites en sous-marin et par des créatures jaunes en forme de tic-tac au langage plutôt limité. C’est ce que montrait une étude de 2014: les comédies américaines ne représentaient alors que 10% du box-office chinois (contre 44% de films d’action), comparé aux 25% du box-office américain.

Le calcul coulait de source, par exemple, pour le studio Paramount, au moment de donner en 2010 le feu vert à une suite de Présentateur vedette: La légende de Ron Burgundy. À l’époque, malgré l’enthousiasme des fans et l'excellent box-office de l'original, produire la suite d’un film qui n’avait rapporté à l’étranger que 6% de ses recettes globales n’était pas un risque que le studio était prêt à prendre, en tous les cas pour un budget de soixante millions de dollars (il sera finalement fait trois ans plus tard, pour cinquante millions).

Comme le racontait son réalisateur Adam McKay au Hollywood Reporter, Paramount préférait donner son argent à The Dictator, la comédie de Sacha Baron Cohen, dont le Borat avait gagné 51% de ses revenus à l’étranger. Un calcul qui s’avérera économiquement payant, le film récoltant 67% de ces recettes à l’étranger.

«Nous essayons de trouver des comédies qui voyagent à l’international, celles qui reposent plus sur un humour physique ou de situation. Les comédies basées sur les dialogues et les blagues ont plus de mal à l’international», disait le président de la Paramount au Los Angeles Times, en 2011.

La blague pour la blague

Du coup, la corde sensible et élégante sur laquelle s’appuyait la comédie de Judd Apatow et ses poulains a fini par progressivement lâcher, au profit de leur filon le plus grossier. Du discours sur la nouvelle masculinité et les formes de virilité, Hollywood a préféré ne garder que la partie où les hommes vont se murger à Las Vegas pour échapper aux femmes. Un concept beaucoup plus exportable.

Les trois volets de Very Bad Trip ont beau avoir récolté 1,4 milliard de dollars au box-office mondial entre 2009 et 2013, ils ne correspondaient déjà plus à l’idée que je m’étais faite, depuis le début de ma vie de jeune adulte, de la comédie américaine: élégante, subtile et intelligente.

La trilogie avait beau être drôle et parfois même assez subversive, elle était vide, sans âme, basée sur des situations certes bien ficelées mais surtout sur des personnages écrits d’abord comme des archétypes avant d’être des êtres humains de chair et de sang.

C’est une leçon de Judd Apatow dont Jason Segel, auteur de Sans Sarah rien ne va, a souvent parlé en interview:

«La chose qui était vraiment très très importante pour Judd était d’être certain d’écrire un drame en dessous de la comédie. C’est ce qui fait rester les gens. S’il n’est question que de rire, tu ne vas pas retenir l’attention des gens. C’est pourquoi une sitcom ne dure que vingt-cinq minutes: c’est le maximum pour enchaîner les blagues. Être sûr qu’il y a un vrai drame humain sous la comédie était la meilleure leçon que Judd m’a donné.»

Cette leçon, la plupart des comédies de l’ère Obama l’ont oublié, ou ont fait semblant de l’ignorer, aveuglée par les dollars amassés par Very Bad Trip. Elles s’appelaient par exemple Comment tuer son boss?, La Machine à démonter le temps, Bon à tirer, Projet X, Joyeux Bordel, Les Stagiaires, Copains pour toujours dans le pire des cas et Nos Pires Voisins, Les Miller, L’Interview qui tue!, C’est la fin et 21 Jump Street dans le meilleur, mais elles ont toutes en commun ce manque de personnalité, ce jusqu'au boutisme un peu machinal de la blague pour la blague.

Même quand Apatow décidait de féminiser –avec grand succès– l’humour de ses très masculines comédies grâce à Mes Meilleures amies ou Crazy Amy, Hollywood ne gardait que la partie des blagues les plus «situationnelles»: celles du vomi, du caca et du trop plein d’alcool, avec des films comme #Pire Soirée, Girls Trip, Bad Teacher, Sisters ou Bad Moms.

Netflix, sauveur improbable

Avec la chute spectaculaire des ventes de DVD –traditionnellement un énorme relais de croissance pour les comédies– combinée à une aversion au risque de plus en plus pressante, ce ne sont pas seulement les budgets qui se sont réduits, mais aussi le nombre de films projetés: les comédies qui ont eu ce privilège étaient construites sur l’efficacité, parfois extrêmement putassière.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: depuis 2008, la part de marché des comédies au box-office américain a dramatiquement chuté. Cette année-là, le genre comptait pour 21,5% des entrées et connaissait sa meilleure année depuis plus d’une décennie. Dix ans plus tard, ce chiffre est tombé à moins de 7%!

Contrairement aux autres genres, les services de SVOD comme Netflix ou Amazon Prime Video –qui se vantent régulièrement de produire les genres désertés par leurs ancêtres hollywoodiens– ne semblent pas particulièrement enclin à prendre le relais.

L’accord signé entre Netflix et Adam Sandler a accouché de très piètres résultats (The Ridiculous 6, Sandy Wexler, The Do-Over), dans la lignée des derniers films de cinéma du comédien. Dans la poignée de comédies du géant du streaming (David Brent: Life on the road, Little Evil, The Incredible Jessica Williams), peu ont réellement eu l’effet que certains documentaires, drames, films d’horreur ou d’action ont pu avoir. Le rire y est donc essentiellement cantonné aux captations de spectacles de stand-up… dont un de Judd Apatow lui-même.

Reconversions dramatiques

Celui qui a produit plus de vingt longs-métrages pour les studios Columbia et Universal pendant une décennie a fini par plus ou moins se reconvertir et à changer son fusil d’épaule. Face aux budgets en baisse et au manque d’enthousiasme des studios pour le genre qui l’a rendu riche, Apatow a fini par revenir à sa passion originelle pour le stand-up et s’est surtout tourné vers le cinéma indépendant avec The Big Sick (et prochainement Juliet, Naked) et vers la télé avec les séries Girls, Love et Crashing.

«La vraie question est de savoir jusqu’où je peux faire de la télévision. Créativement, on y est tellement libre. C’est assez irrésistible», confiait-il récemment à Variety.

La reconversion est aussi le choix d’Adam McKay, l’autre grand auteur de comédies des années 2000 avec Présentateur vedette: La légende de Ron Burgundy, Ricky Bobby: roi du circuit, Frangins malgré eux et Very Bad Cops. Véritable double de Will Ferrell, il s’est tourné depuis trois ans vers un cinéma plus dramatique avec The Big Short: le casse du sièclequi lui a valu l’Oscar du meilleur scénario adapté en 2015 et sera suivi du biopic de Dick Cheney avec Christian Bale et Amy Adams, et celui d'Elizabeth Holmes avec Jennifer Lawrence dans le rôle de l’entrepreneuse en bio-technologie.

Ce tournant dramatique, la plupart des acteurs l’ont également pris, à l’image de Ben Stiller (The Meyerowitz Stories, Greenberg, La vie rêvée de Walter Mitty…), de Vince Vaughn (True Detective, Brawl in Cell Block 99, Tu ne tueras point…) ou de Steve Carrell (Foxcatcher, Last Flag Flying…). Jason Segel, lui, s’est reconverti dans la littérature et Paul Rudd est devenu un super-héros.

Ron Burgundy à la Maison-Blanche

Le changement de cap de Will Ferrell, pourtant engagé très tôt avec les très beaux Everything Must Go et L'incroyable destin de Harold Crick, lui, n’a pas pris. Et le comédien, qui m’a valu pendant une décennie les plus grands fous-rires de ma vie, ne me fait malheureusement plus beaucoup rire au cinéma.

Funny Or Die, le site qu’il a fondé avec McKay en 2006, au cœur de l’âge d’or de cette nouvelle comédie, a récemment annoncé des licenciements massifs; ses films sont accusés de racisme et d’homophobie quand ils ne sont pas, le plus souvent, jugés pas drôles.

C’est que désormais, le personnage arrogant, bourré d’égo, au comportement d’enfant trop gâté qu’il a construit depuis quinze ans –les fameux Ron Burgundy, Ricky Bobby ou Chazz Michael Michaels–, est aujourd’hui à la Maison-Blanche et est capable de déclencher, en un tweet, une Troisième Guerre mondiale. La fiction a dépassé la réalité.

Le rire, à moindre d’être jaune ou nerveux, n’est plus vraiment d’actualité. Sur le Twitter américain du LOL, les retweets du Washington Post ont remplacé les blagues et les comédiens se sont transformés en activistes. Judd Apatow (très préoccupé par la misogynie et le sexisme) et Adam McKay (très préoccupé par la corruption et les collusions politique/finance) les premiers.

L’information est devenue si anxiogène que les blagues les plus en vogue sont celles qui libèrent la frustration et l’angoisse, à l’image de celles du «Late Show» de Stephen Colbert qui, à force de s’attaquer très frontalement au Président, ont depuis un an largement surpassé en audience et en influence celles du moins politisé et plus léger «Tonight Show» de Jimmy Fallon, le leader historique.

À l'inverse, côté conservateurs, l’humour est devenu un peu partout en Amérique (et ailleurs) la bonne excuse pour exercer ses pires instincts et décomplexer son racisme, son homophobie ou sa misogynie –comme le racontait le Huffington Post. «On ne peut plus rien dire», paraît-il. Alors comment la comédie américaine peut-elle bien survivre à ça?

Cibles verrouillées

En 2003, dans ma chambre d’étudiants de l’Amérique post-11-Septembre, le rire était venu sauver mon moral en m’offrant une sorte de parenthèse enchantée, avec un humour qui arrivait à être aussi tendre que régressif tout en parlant d’un monde en changement. Mais aujourd’hui, alors que la régression s’est imposée en prime-time, ce rire n’a plus de sens.

Cette Amérique de Trump sous tension, ce monde post-Weinstein plus éveillé que jamais, sera peut-être l’occasion de voir émerger une autre forme d’humour: un humour sûrement plus subversif, plus insolent, plus violent aussi, mais surtout plus inclusif et plus divers, un humour qui aurait identifié les vrais ennemis, qui aurait verrouillé ses cibles comme Maverick à bord de son F-16.

La télé, avec Stephen Colbert, Seth Meyers, Trevor Noah ou John Oliver et des séries comme «Broad City», «Will & Grace», «Difficult People» ou «The Bold Type», a montré qu’elle en était capable. Le cinéma est-il prêt à son tour? Rendez-vous dans quelques années pour un nouveau bilan.

Michael Atlan
Michael Atlan (73 articles)
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