France

Mélenchon veut gagner seul sa bataille contre Macron

Olivier Biffaud, mis à jour le 02.02.2018 à 17 h 04

Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon critique la stratégie de rassemblement adoptée par la France insoumise dans la législative partielle de Belfort. La consigne, dorénavant, est: «On y va seul». Une réédition de la stratégie de Mitterrand?

C'est comme ça. |
Alain Jocard / AFP

C'est comme ça. | Alain Jocard / AFP

«L'union de la gauche est morte! Vive...». Non, qu'elle reste défunte, il est inutile de la ressusciter! Tel est en substance le message stratégique envoyé par Jean-Luc Mélenchon après le premier tour des deux élections législatives partielles inaugurales du quinquennat d'Emmanuel Macron. L'une et l'autre, dimanche 28 janvier, dans le Val d'Oise et dans le Territoire de Belfort, ont placé les candidates de La France insoumise (FI) en troisième position.

Les deux femmes sont éliminées du second tour mais, points positifs pour l'ancien candidat «rebelle» de l'élection présidentielle, elles soufflent toutes deux la troisième position au Front national –les candidats d'extrême droite occupaient cette place dans les deux circonscriptions aux élections générales de juin 2017– et les représentants du Parti socialiste (PS) sont relégués loin derrière les insoumises. Du coup, même dans des partielles, la FI s'affirme comme la force dominante à gauche face au PS. De quoi être fier et s'en féliciter!

Mais c'est une réjouissance en demi-teinte qu'exprime Mélenchon dans le dernier post de son blog, intitulé «Des élections partielles, mais parlantes». Autant il se félicite du résultat obtenu par Leïla Saïb dans la Val d'Oise (95), autant il est critique vis-à-vis de celui d'Anaïs Beltran du côté de Belfort (90). Ce n'est évidemment pas la personnalité des candidates qui est jugée mais les stratégies politiques mises en oeuvre dans chacune des circonscriptions. À bien lire le patron de la FI, la stratégie était bonne dans le 95 et mauvaise dans le 90. Son message s'adresse donc aux cadres du mouvement insoumis. Pour l'avenir.

«La gauche rassemblée est un étouffoir, un tue la joie»

Dans la première circonscription du Territoire de Belfort, les résultats des élections de 2017 ont incité les cadres locaux de la FI à convaincre les autres forces de gauche de s'effacer, cette fois-ci, devant leur candidate. Leur démarche a été couronnée de succès: le MRC (chevènementiste) et le PCF se sont retirés. Anaïs Beltran a affiché cet avantage sur son compte Facebook. 

Il faut préciser, question cuisine locale, que le candidat du MRC en juin 2017 avait l'investiture du PS. En janvier 2018, les socialistes ont donc investi un autre candidat, compte tenu du changement d'alliance du MRC.

Las, la candidate insoumise n'a pas tiré profit de cette union... un peu bricolée. Elle a obtenu 1.568 voix (11,62% des suffrages exprimés), avec une abstention de l'ordre de 70%, contre 2.821 voix et 12,17%, l'an dernier, avec une abstention de l'ordre de 50%. Soit un recul de 1.253 bulletins (-44,4%) et une perte de 0,55 point en pourcentage.

«Ce résultat fonctionne donc comme un message clair: dans une élection nationale, “la gauche rassemblée” est un étouffoir, un brise lame, un tue la joie», en conclut Mélenchon sur son blog.

Selon lui, le thème de «la gauche rassemblée» défendu par le MRC dans la nouvelle campagne a fonctionné «comme un rayon paralysant, gelant en partie les votes dégagistes que nous devions mobiliser». Et il met ce constat en regard du résultat décroché par Leïla Saïb dans la première circonscription du Val d'Oise. Là, écrit-il, «chacun allait chacun pour soi. Pas de tambouille. Ce fut un facteur entrainant». De fait les cadres val-d'oisiens de la FI n'avaient noué aucune alliance avant le premier tour. Face à l'insoumise, il y avait le PS, le PCF et une écologiste EELV (Europe Ecologie-Les Verts).

Dans cette configuration, la candidate insoumise a obtenu 1.867 suffrages (11,47%), avec une abstention d'environ 80%, contre 3.895 voix (10,13%), en juin 2017, avec une abstention de l'ordre de 52%. Elle a perdu 2.028 bulletins (-52,1%) et elle a gagné 1,34 point en pourcentage.

Parler, comme le fait Mélenchon, d'un «facteur entraînant» qu'aurait provoqué l'absence de rassemblement à gauche, pour illustrer une progression de 1,34 point et un recul de 52,1% en voix –soit supérieur à celui du Territoire de Belfort (44,4%)– est peut-être un peu excessif. Sinon éloigné de la vérité des chiffres. Mais l'exactitude semble être un facteur secondaire dans cette affaire qui, pour le chef de file des députés insoumis, est moins mathématique que politique. Elle ressort même totalement du registre de la stratégie politique.

«Pour l'instant, c'est Macron qui a le point»

Ce post de blog est la conclusion logique de l'attitude pensée et adoptée par le leader insoumis bien avant le début de la campagne présidentielle. Elle s'est d'abord traduite par la rupture avec le PCF au sein du Front de gauche qui réunissait, outre les communistes, le PG (Parti de gauche de Mélenchon) et une myriade de groupes indépendants issus de l'extrême gauche et de la gauche de la gauche. Mélenchon considérait que le PCF ne jouait pas le jeu au sein du Front et qu'il avait une politique d'alliances à géométrie variable, ne voulant pas rompre l'unité municipale qu'il avait dans de nombreuses villes avec le PS.

Il est vrai que feu le PG ayant très peu d'élus locaux, il se souciait comme d'une guigne de ce type d'alliance. Il faut croire que cette stratégie de rupture a été payante puisque les communistes sont passés sous les fourches caudines de Mélenchon, en ne présentant pas de candidat à l'élection présidentielle de 2017.

Après les élections législatives, la France insoumise a logiquement constitué son propre groupe, sans les députés communistes, à l'Assemblée nationale. Ses dix-sept représentants ont multiplié les interventions et «les coups» pour avoir la meilleure visibilité possible dans l'opinion. Les sondages ont confirmé que les Français plaçaient Mélenchon comme «meilleur opposant» à Macron. Au grand dam de Marine Le Pen qui avait été présente, contrairement à lui, au second tour de la présidentielle.

À la rentrée, Mélenchon a pris la tête de la contestation sociale contre les ordonnances sur la réforme du code du travail. Non seulement, il a appelé à une mobilisation de la rue, sans consulter les autres formations de gauche, mais il a, en plus, tenté de damer le pion aux syndicats, en voulant jouer leur rôle. Il a froissé les premières et a fâché les seconds. Au final, sa tentative de tenir les deux bouts de la chaîne –animer l'opposition politique dans l'Hémicycle et conduire la contestation sociale sur le pavé– s'est révélée être un échec. Il l'a lui même admis, en reconnaissant, à propos de Macron, que «pour l'instant, c'est lui qui a le point

Ne surtout pas oublier Hegel et Marx

Mais si le président de la République a le point, Mélenchon, lui, veut avoir la mise à gauche. Et sa stratégie est dans le prolongement du parcours des dernier mois: moi et les autres, seul contre tous! La stratégie du Val d'Oise, c'est bien. La stratégie de Belfort, c'est mal. Au fond, il veut remettre au goût du jour la stratégie qui a permis au Parti socialiste de dominer la gauche entre 1981 et 2012.

En 1971, Mitterrand ramassait une SFIO (Section française de l'Internationale socialiste) qui était à terre après la présidentielle calamiteuse de 1969. Au congrès d'Épinay, il se promettait de faire du PS la première force de gauche à la place du PCF, en plumant à son tour les communistes qui, dans le temps, avait voulu «plumer la volaille socialiste». Dix ans plus tard, il parvenait à son but en entrant à l'Élysée.

Dès lors, bon an mal an, le PS allait occuper une position dominante, voire hégémonique, à gauche –ce que ses partenaires ne manquèrent jamais de lui reprocher. C'était le cadet de ses soucis, il distribuait les miettes dont, il faut bien le reconnaître, communistes, radicaux de gauche ou écologistes finissaient par se contenter. Mélenchon donne l'impression de se mettre dans les pas de Mitterrand à qui il voue une réelle admiration stratégique et tacticienne.

Mélenchon et Mitterrand. Via Youtube.

Dorénavant, la France insoumise ira seule au combat électoral. Après, les autres se rangeront derrière elle... s'ils le veulent. En clair, la consigne donnée aux cadres du mouvement est «stop à la tambouille pré-électorale, fin des alliances de circonstances».

Avec un PS dans les limbes, un PCF lilliputien, une extrême gauche invisible et des écologistes intermittents de la scène politique, la stratégie solitaire de Mélenchon peut-elle être victorieuse? Peut-être devrait-il se rappeler cette réflexion attribuée à Hegel et reprise par Marx: «Les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce.»

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (36 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte