Science & santéBoire & manger

Ce qu'il faut répondre à un omnivore qui vous sort l'argument du «cri de la carotte»

Daphnée Leportois, mis à jour le 14.02.2018 à 8 h 04

C’est le point Godwin de tout débat (houleux) entre végétariens et «carnistes». Tous ceux qui, dans l’optique de ne pas faire souffrir les animaux, refusent de consommer de la viande se sont déjà vu rétorquer que les plantes aussi souffrent. Sauf que c’est un peu plus compliqué que ça.

Les carottes sont cuites (aussi). | Pat David via Flickr CC License by

Les carottes sont cuites (aussi). | Pat David via Flickr CC License by

Pas besoin de chercher longtemps pour tomber dessus: le «cri de la carotte», c’est l’argument fétiche des omnivores fanatiques qui ne supportent pas que d’autres, végétariens, végétaliens ou vegans, ne fassent pas les mêmes choix alimentaires carnés qu’eux. Logique imparable: puisque les plantes aussi sentent qu’on les mange –oui, elles ne meurent pas à la récolte, il faut attendre qu’elles pourrissent ou (que les carottes) soient cuites– à quoi bon alors se soucier de la souffrance animale et, surtout, se priver de délices de viandards? Et toc.

Trêve de sarcasme. Si l’expression et sa résurgence à tous les coups au beau milieu de débats enflammés (ou de dialogues de sourds éternellement recommencés) font figure d’arguties, pas question de l’évacuer sans réfléchir. La question mérite en effet d’être posée.

«Il n’y a pas si longtemps, on pensait que les bébés pleuraient par réflexe et ne ressentaient pas la douleur. On a dit la même chose du homard plongé dans l’eau bouillante. Maintenant, on se pose la question à propos des plantes», constate le physicien des plantes Stéphane Douady, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Et ce, d’autant que, ces dernières années, on n’a eu de cesse de s’étonner des capacités des végétaux, à communiquer entre eux par exemple ou encore à stocker des informations. Alors, si les plantes semblent douées d’intelligence (encore que cette notion d’intelligence fasse débat au sein de la communauté scientifique) pourquoi ne sentiraient-elles pas qu’on les cueille et croque, voire en souffriraient? Hein? Pourquoi pas, après tout. Sauf que tenir ce raisonnement revient, au fond, à faire preuve d’anthropomorphisme. Et ce, même si beaucoup d’éléments scientifiquement prouvés montrent que le règne végétal est sensible, et parfois bien plus sensible que nous autres humains.

À bout de nerfs

Ainsi, des chercheurs ont établi, en ce qui concerne les animaux, une liste de critères permettant d’attester l’existence de la douleur.

«Si on les passe tous en revue, il y en a un tiers voire plus que l’on retrouve aussi chez les plantes. On est au milieu du gué», pointe Bruno Moulia, directeur de recherche à l’Institut de la recherche agronomique (Inra) et spécialiste de la mécanobiologie des plantes.

Par exemple, pas de traces de nocicepteurs côté végétal: «Ces récepteurs particuliers qui conduisent à la douleur, on n’en a jamais trouvé chez les plantes pour l’instant.»

Sauf que, fait remarquer son collègue Stéphane Douady, «cette liste n’est pas là pour dire “Est-ce qu’il y a douleur?” mais “Est-ce que ça fonctionne comme pour nous?”». Un constat avec lequel Bruno Moulia est d’accord: «Il ne faut pas sous-estimer les différences entre nous et les plantes; nous nous sommes séparés il y a 3,2 milliards d’années. C’est énorme: la Terre a 4,5 milliards d’années. Nous avons une évolution séparée depuis longtemps.»

Retenez donc qu’il ne suffit pas d’objecter que les plantes n’ont ni cerveau ni système nerveux pour affirmer qu’elles ne ressentent pas la douleur.

«Effectivement, les plantes n’ont pas de neurones ni de ganglions neuronaux, mais ce n’est pas pour ça qu’elles n’ont pas de sensibilité», appuie son confrère du CNRS. La preuve: des signaux électriques «qu’on peut comparer à des influx nerveux» se propagent à l’intérieur de la plante et entre les plantes, développe Bruno Moulia.

Bons vivants

Résultat: «Si on parle de la sensibilité d’un point de vue physiologique, de la faculté de percevoir par les sens, de capter des choses de son environnement et d’y réagir, c’est une propriété générique du vivant», insiste le chercheur. Et donc des végétaux, et pas seulement du règne animal.

Là-dessus, aucun débat.

«Pour être vivant, il faut savoir percevoir son environnement, souligne Hervé Sentenac, également directeur de recherche à l’Inra et spécialiste de l’adaptation des plantes aux conditions environnementales. Il est évident qu’une plante perçoit son environnement, probablement plus que d’autres êtres vivants: elle est immobile, elle y a donc intérêt pour s’adapter à l’avance. Si elle ne s’adapte pas, elle meurt. Les plantes ont ainsi la capacité de percevoir des variations très pointues, comme les variations atmosphériques, et d’y réagir; par exemple, s’il fait chaud et sec, elles ferment leurs stomates afin d’éviter de souffrir de stress hydrique.»

On vous voit venir. Vous allez dire que les végétaux réagissent par automatisme, qu’il s’agit de banals réflexes. C’est vrai qu’«on a toujours envie de dire que c’est un réflexe, une réponse mécanique, stéréotypée, toujours la même, comme quand on tape le ligament du genou et que la jambe remonte», admet Stéphane Douady. Sauf que vous faites chou blanc: de nombreuses expériences ont montré que ce n’était pas le cas. Ne serait-ce parce que les réactions des plantes varient en fonction de leur vécu.

Vent debout

Ainsi, explicite Bruno Moulia, qui étudie depuis plus de trois ans la perception par les arbres du vent et leurs réactions au sein de l’unité mixte de recherche «Physique et physiologie intégratives de l’arbre en environnement fluctuant» joliment abrégée en Piaf (Inra-Université Clermont-Auvergne), les arbres augmentent leur croissance en diamètre en fonction du vent qu’ils perçoivent. Mais… «La plante fait varier sa sensibilité de manière à exclure les vents thermiques courts dont elle a l’habitude et ne prendre en compte que les coups de vent, ceux qui sont inhabituels.» Sinon, ce serait une perte d’énergie d’envoyer des signaux d’alerte pour réagir en conséquence à chaque doux zéphyr.

Ce mécanisme d’habituation va donc bien au-delà d’une réponse immédiate et stéréotypée. «La plante fait plus que sommer un ensemble de réponses automatiques; il s’agit d’une réponse intégrée qui tient compte de tout ce que ses cellules perçoivent, de combinaison des stimuli», accentue Jacques Tassin, chercheur en écologie végétale au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, par ailleurs auteur du livre À quoi pensent les plantes? (Odile Jacob, 2016).

Coup de stress

Reste désormais à savoir si l’on peut passer de la sensation à la douleur. Et, pour cela, à savoir ce que recoupe le terme «douleur». Les recherches de Stéphane Douady au sein de l’unité mixte de recherche «Matière et systèmes complexes» (CNRS-Université Paris-Diderot) l’amènent à formuler les choses ainsi:

«La douleur, c’est la perception d’une menace grande qui implique une réponse aussi très grande. Et, si on prend la douleur comme une sorte de sensation d’urgence, je pense que les plantes ressentent de la douleur.»

Il cite l’exemple des koudous tués par des acacias en Afrique, preuve que, en situation de danger, les plantes envoient des signaux. «C’est une réaction intense rapide. Ça s’assimile à un stress et probablement à une douleur.»

Le chercheur, qui est par ailleurs végétarien, évoque aussi la réaction des pins lorsque leur écorce est arrachée par des ruminants. «On observe une réaction de la plante qui s’apparente à la peur de la mort. Le pin, ça le stresse. S’il survit, l’année d’après, il va faire énormément de pommes de pin pour essayer de se reproduire au lieu d’investir dans sa croissance. C’est un peu comme s’il se disait “oh là là, je vais mourir, j’investis dans ma descendance”.»

Un exemple parlant mais qui, pour son confrère Bruno Moulia, est davantage une réponse intégrée à un gros stress qu’une manifestation de peur –question, importante, de définition et d’acception des termes. «Les cris des plantes existent, sauf qu’ils ne sont pas exprimés sonorement, résume-t-il. Mais ce n’est pas parce qu’il y a cri qu’il y a douleur.»

À la racine

Il ne faudrait en effet pas faire l’impasse sur une différence essentielle entre les végétaux et les animaux, signale Stéphane Douady:

«Pour nous, la notion d’individu s’applique bien. On a beau avoir des organes, on est un ensemble cohérent difficilement divisible et l’on peut être anéanti. Alors que la plante peut être cassée en morceaux et cela peut même être pour elle une manière de se propager.»

«Il est très différent de manger un fruit, qui est fait par la plante pour être mangé, et une racine, qui revient à manger la plante en elle-même.»

Stéphane Douady

Eh oui: «Les plantes ont la capacité de se reconstruire; elles ont développé quelque chose que nous ne savons pas faire, elles remplacent l’élément manquant par une autre tige, une autre feuille…», ajoute Bruno Moulia. C’est bien pour ça que «les plantes qui se font brouter régulièrement dans la nature, malgré l’intensité et la violence des attaques, ne sont pas en danger». Peut-être alors que l’expression «cri de la carotte» est bien trouvée, parce qu’il «est très différent de manger un fruit, qui est fait par la plante pour être mangé, et une racine, qui revient à manger la plante en elle-même», suggère Stéphane Douady. Là, c’est la partie essentielle, vitale, qui est mise à mal.

Reste que, même chez les animaux, il arrive que le corps ne ressente pas de douleur lorsque la Grande Faucheuse se ramène: «Quand il est trop tard, la proie est tétanisée et ne ressent plus du tout de douleur, détaille Bruno Moulia. On peut ainsi imaginer qu’il n’y aurait pas de réaction car la situation est désespérée et qu’il n’y a plus d’avantage à réagir.»

Stéphane Douady acquiesce:

«Les fakirs et d’autres expériences de neuroscience cognitive le montrent. Si on enlève le sentiment d’avoir à réagir, à s’agiter, et si on le remplace par l’acceptation qu’on ne peut rien y faire, alors le sentiment de douleur disparaît.»

Frein à l’évolution

Eh oui, on oublie souvent que la douleur physiologique a une utilité: c’est un signal d’alarme qui nous permet d’avoir des réactions adéquates et de protéger notre organisme. «Si la plante est capable de percevoir certaines choses et d’adapter son comportement, c’est parce que ça lui sert», abonde Hervé Sentenac.

La preuve:

«Si on prend un couteau-greffoir et la “blesse” pour une greffe, il va y avoir un processus de cicatrisation autour du greffon, qui fait partie de sa biologie. Elle s’adapte parce qu’elle a évolué pour cela, sinon son espèce aurait déjà disparu: en effet, la plante ne peut pas vivre à nu, “blessée”, sans risquer des attaques bactériennes. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle ressent de la douleur.»

Tout simplement parce que ça lui serait inutile!

«On peut imaginer qu’éprouver de la douleur n’a pas de sens physiologiquement pour la plante, individu immobile, et n’a pas été développé au cours de l’évolution parce que cela ne lui confère aucun avantage en termes de réponse adaptative à son environnement. La douleur est utile pour engendrer une réponse rapide, susceptible de reposer sur un mouvement ou une fuite. Pour une plante, qui ne peut pas se déplacer, je n’en vois pas l’intérêt au cours de l’évolution. Il n’y a pas besoin de douleur, chez la plante, pour qu’il y ait une réaction.»

Aventure humaine

Une vision partagée par Jacques Tassin: «Notre époque nous pousse vers un certain nombrilisme, narcissisme et anthropocentrisme.» Pas faux. C’est un peu comme si on voulait que les plantes ne ressentent rien à l’instar du règne minéral, ou bien tout de la même manière que le règne animal. Soit tout noir, soit tout blanc. «Mais il y a une zone de gris», poursuit le chercheur au Cirad.

Ainsi, «ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de douleur que rien ne se passe: la plante perçoit l’état et l’altération de son intégrité, dépeint-il. Ce n’est ni de l’automatisme ni de la douleur, mais une forme de complexité du vivant, une capacité d’éprouver son propre soi.» Capacité qu’on appelle la proprioception et dont l’existence chez les végétaux a justement été démontrée par Stéphane Douady et Bruno Moulia. «Même chez les animaux, le ressenti d’une douleur n’est pas systématiquement indispensable à la perception de l’environnement et aux réponses qui en résultent», note aussi Hervé Sentenac.

Alors «pourquoi faudrait-il que les plantes éprouvent de la douleur? demande rhétoriquement Jacques Tassin. On peut s’en passer, on peut vivre autrement». Coupons la poire en deux: oui, les végétaux vont sentir que vous faites d’eux un aliment comestible mais l’opération semble, d’après les recherches actuelles et jusqu’à preuve du contraire, sans douleur. De quoi faire crier la carotte et les viandards sans culpabiliser.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (49 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte