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Les Palestiniens ont droit à la 3G après des années de blocus israélien

Salomé Parent, mis à jour le 31.01.2018 à 11 h 13

Depuis le 23 janvier 2018, les opérateurs palestiniens offrent un service mobile haut débit à leurs clients, une prestation jusque-là interdite par les autorités israéliennes pour des «raisons sécuritaires».

Pour certains Palestiniens, fini les cafés wifi comme passage obligatoire pour utiliser leurs applis | Andrew via Flickr CC License by

Pour certains Palestiniens, fini les cafés wifi comme passage obligatoire pour utiliser leurs applis | Andrew via Flickr CC License by

«Un café et le code internet s’il vous plaît?!» Au restaurant, chez le coiffeur ou dans n’importe quel autre lieu ouvert au public dans les territoires palestiniens, le réflexe était presque devenu automatique: à peine arrivé quelque part, il fallait s’empresser de demander le code wifi pour s’éviter la galère de devoir compter sur sa seule 2G pour accéder à internet.

En effet, malgré des discussions entamées en 2006 et la signature d’un accord de principe en 2015, jusque-là les autorités israéliennes ont toujours empêché les opérateurs palestiniens d’offrir un service internet haut débit à leurs clients. Officiellement justifiée par des «raisons de sécurité», l’interdiction d’utiliser la 3G était considérée comme un frein au développement de l’économie locale.

La 3G mais sous conditions

Mais tout ça c’était avant. Car depuis le 23 janvier, l’accord entre les autorités palestiniennes et israéliennes est enfin entré en vigueur, du moins en partie. Si Jawwal et Wataniya, les deux compagnies de téléphone palestiniennes, proposent désormais de la 3G à leurs clients, la mesure ne s’applique pas à la bande de Gaza, ce que déplore Sulaiman Zuhari, le vice-ministre des Télécommunications palestinien.

«Nous avons d’ores et déjà sollicité plusieurs organisations internationales pour faire pression sur Israël. Cela prendra du temps, mais j’espère qu’un jour prochain les Gazaouis auront eux-aussi accès à l’internet haut débit partout où ils le souhaitent.»

Même chose pour la 4G, les autorités palestiniennes attendent toujours le feu vert des Israéliens.

En Cisjordanie, l’heure est au matraquage publicitaire intensif. «La 3G vous apportera de la joie et du plaisir»«rejoignez Jawwal et son réseau». À la radio, à la télé ou sur les panneaux publicitaires, impossible de passer à côté de la nouvelle. Chez Wataniya, la plus jeune des deux compagnies palestiniennes, on est fier de présenter les efforts fournis par la firme. «On a investi 50 millions de dollars dans notre nouveau réseau. Désormais les clients auront accès à un service 3G de bonne qualité, partout en Cisjordanie!», s’enthousiasme Shadi Al Qawasmi, directeur de communication de la firme, qui poursuit: «On espère que les gens qui avaient pris l’habitude d’utiliser des cartes SIM israéliennes pour avoir accès à l’internet mobile vont changer d’opérateur».

Deux cartes SIM au lieu d’une

Car dans ces territoires où le conflit israélo-palestinien est présent jusque dans les moindres détails du quotidien, il existait déjà un moyen pour les Palestiniens d’accéder à la 3G: acheter une carte SIM israélienne et profiter des antennes-relais présentes dans les nombreuses colonies disséminées à travers toute la Cisjordanie. Mais par principe ou par simple impossibilité de s’en procurer une, la majorité de la population est restée dépendante de l’internet bas débit et tributaire du wifi pour pouvoir utiliser leur smartphone correctement.

«J’ai dû me résoudre à acheter une carte SIM israélienne car mon travail nécessite que je puisse consulter mes mails à n’importe quel moment de la journée. J’ai besoin d’avoir accès à internet tout le temps», explique Ashraf Awawda en pianotant sur son téléphone. À 26 ans, le jeune homme ultra-connecté est le cofondateur d’une start-up qui propose des cours de langue en ligne. Il voit dans l’arrivée de l’internet haut débit une bonne occasion pour sa toute jeune entreprise, Yalla talk, de développer une application smartphone de sa plateforme de discussion.

«Maintenant que la 3G est disponible chez les opérateurs palestiniens, je n’en ai plus vraiment besoin», explique-t-il en désignant son smartphone à puce israélienne, avant de préciser: «Je vais quand même attendre un peu avant de m’en séparer car pour le moment les prix proposés par les opérateurs palestiniens sont plus élevés que ceux des israéliens.»

Miser sur les applications palestiniennes

Chez Ibtikar Found, une entreprise qui finance de jeunes start-up palestiniennes pour les aider à développer leurs projets, l’arrivée de l’internet haut débit chez les opérateurs palestiniens est une aubaine. Ambar Amleh en est la cofondatrice.

«Dans de nombreux pays du monde les applications font partie de la vie quotidienne. Que ce soit pour se localiser, appeler un taxi, commander à manger ou encore consulter son compte en banque, on s’en sert tout le temps! En Cisjordanie on a accès à tout ça avec dix ans de retard alors que nos besoins sont les mêmes que partout ailleurs», explique la cheffe d’entreprise en prenant l’exemple de Rocab, un service de taxi à la demande dont le fonctionnement est proche de celui d’Uber.

 

«Avec la  2G on ne pouvait pas bien utiliser ce genre d’application qui nécessite de se géolocaliser. Pour m’en servir, je devais appeler un taxi depuis mon bureau ou depuis n’importe quel endroit avec la wifi. Désormais, je vais pouvoir utiliser Rocab même quand je suis dans la rue!»

Même son de cloche à propos de Red Crow, une application qui permet à ses utilisateurs d’être prévenus en temps réels en cas de «clashs», malheureusement réguliers dans la région. «Quand des affrontements entre forces de l’ordre israéliennes et manifestants palestiniens ont lieu, il arrive que des checkpoints soient fermés. Avec Red Crow, on est au courant et on peut trouver une autre route», explique Ambar Amleh.

Facebook, Whatsapp, Messenger ou encore Instagram, pour le reste, les applications que l’on trouve sur les smartphones des Palestiniens sont les mêmes que partout ailleurs. Du moins celles qui servent à communiquer, car ce dont rêve Ashraf Awawda, c’est de pouvoir commander sa nourriture en ligne, sur le principe des nombreuses applications telles que Deliveroo, Foodora ou Uber eats que l’on voit fleurir en France depuis quelques années déjà. «Tu peux commander tout ce que tu veux, n’importe quand», s’enthousiasme le jeune homme, son smartphone à puce israélienne dans une main, son téléphone à puce palestinienne dans l’autre.

«Par principe, dès que je le peux, j’évite de me servir d’applications créées en Israël. Jusque-là, ce n’était pas forcément facile mais avec l’arrivée de la 3G j’espère que les jeunes Palestiniens vont pouvoir développer leurs propres applications et ainsi, pouvoir être mois dépendants.»

À tout juste trente ans, Younès a toujours refusé de souscrire un abonnement israélien pour avoir internet sur sonsmartphone: «L’occupation israélienne en Cisjordanie est constante et passe aussi par le contrôle des nouvelles technologies. Pour moi refuser d’avoir une SIM israélienne est une manière de résister contre l’occupation.» S’il envisage désormais de prendre un abonnement internet auprès d’une des compagnies palestiniennes, il considère que beaucoup de choses restent encore à faire: 

«Nous on a la 3G quand les colons ont déjà la 4G. L’internet haut débit est une victoire, mais la supériorité technologique d’Israël n’en a pas disparu pour autant.»

Salomé Parent
Salomé Parent (1 article)
Salomé Parent est correspondante en Israël et dans les Territoires palestiniens.
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