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David Bowie a aidé mon fils autiste à se connecter au monde et à lui-même

Priscilla Gilman, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 27.01.2018 à 15 h 12

Ground Control to Major «Benj»... Le sublime récit d'une mère qui raconte comment Bowie a ouvert son fils à la vie.

Can you hear me, Major Tom?
Justin Tallis / AFP

Can you hear me, Major Tom? Justin Tallis / AFP

À 4 et 5 ans, alors que mon fils Benj n’avait quasiment pas de vrai langage, ni la capacité ou le désir de jouer de manière conventionnelle, nous avons créé un lien entre nous par le biais de la musique. Je mettais «Rebel Rebel», «Suffragette City» ou «Changes» et voilà qu’il devenait soudain alerte, souriait jusqu’aux oreilles et se mettait à chanter vigoureusement –chaque note, chaque parole: absolument juste. Il dansait même, maladroitement mais sans complexe, et bien qu’il répugne ordinairement au moindre contact, il me laissait alors lui tenir les mains pendant que nous bougions ensemble.

David Bowie - «Changes» (Live, 1973), un chef d'oeuvre | Via YouTube

Lorsque je mettais «Space Oddity» il se calmait, se figeait, se mettait à fredonner ou à chanter doucement en fixant les enceintes d’où sortait la musique.

David Bowie - «Space Oddity» (Live, 1969), un classique | Via YouTube

Comme il souffrait d'un grave retard de développement de la motricité fine, nous n’avons pas pu inscrire Benj à un cours d’instrument avant ses 6 ans et demi, âge auquel il a commencé la guitare classique. Il est rapidement devenu un très bon guitariste et à dix ans il était capable de s’accompagner lui-même. Ses chansons préférées étaient toujours «Changes» et «Space Oddity».

Mais même alors que son talent de chanteur devenait de plus en plus évident, Benj ne se sentait jamais à l’aise à l’idée de se produire en public. Lors des représentations à l’école, il fallait qu’un psychologue scolaire reste à côté de lui pour le calmer. Il ne jouait que des pièces classiques et ne chantait jamais. Les applaudissements le perturbaient, à la fois parce qu’il était hypersensible au bruit et parce qu’il détestait, comme il le disait, «se faire remarquer». À la maison, parfois, je restais derrière la porte fermée de sa chambre à l’écouter chanter «Changes» à tue-tête, de sa petite voix rauque. C’était à la fois fascinant et déchirant: trouverait-il un jour sa voie dans le monde? Mais c’était aussi –absolument, totalement– merveilleux. De cette manière, si improbable, il travaillait déjà ce qu’il avait le plus besoin d’apprendre: comment s’adapter au changement, comment prendre des risques, comment s’ouvrir à l’imprévu.

David Bowie - «Survive», une tuerie. Via YouTube

Le lycée a été un moment d’immenses progrès pour Benj, et son épanouissement a pris des formes que nous n’aurions jamais prévues. La musique a joué un rôle central dans son développement. Un peu avant ses 16 ans, il a été accepté dans un camp de vacances d’été pour adolescents autistes. Pour le concours de bourses de ce programme, il a réalisé une vidéo de lui en train de jouer de la guitare et de chanter une chanson qu’il avait écrite sur l’air de «ABC» des Jackson 5. C’était la première fois qu’il se sentait à l’aise en chantant à pleine voix, pour un public, sans que je l’accompagne. Je crois que c’est aussi une des premières fois que Benj s’est rendu compte qu’il dépassait ses propres limites. Ce moment a déclenché une petite révolution dans sa perception de lui-même, une avancée à l’aune de laquelle il pouvait mesurer ses progrès de façon consciente, en tant que personne autiste, dans l'univers de sa propre humanité.

David Bowie - «Heroes», un chef d'oeuvre. Via YouTube

Début mars 2017, alors que son dix-huitième anniversaire approchait, j’ai eu mon dernier rendez-vous pour Benj avec le service de l’éducation spécialisée de la ville de New York. Tous les acteurs présents se sont réjouis de son développement socio-émotionnel, qu’il ait été accepté dans plusieurs universités excellentes et –par-dessus tout– qu’il soit devenu un garçon heureux, aimant, ouvert, avec des centres d’intérêt, des passions et un groupe d’amis qui le soutenait.

«Je veux rendre hommage à David Bowie»

Benj

Ce soir-là, Benj m’a confié qu’il avait décidé de jouer et de chanter «Space Oddity» lors de sa dernière représentation de l’école avant de recevoir son diplôme en juin. Ses raisons:

«La chanson me donne un sentiment de sublimité, je sais ce que ça fait d’être bizarre, je suis prêt à chanter et pas juste à jouer de la guitare pour l’école, et je veux rendre hommage à David Bowie.»

Je me suis dit «il va falloir que je prévoie un bon stock de kleenex pour ce spectacle!» La volonté de rendre hommage à quelqu’un qui est mort, un désir de transcendance, un sentiment de solidarité conscient avec les gens différents et les excentriques, la volonté de sortir de sa zone de confort et de surmonter une peur ancienne: tout cela parlait au jeune adulte mature, apte à l’introspection et à l’empathie que Benj était devenu.

Son désir de rendre hommage à Bowie m’a particulièrement touchée. Sa mort l’année précédente nous avait fichu un méchant coup à tous les deux.

Nous avions repassé ses chansons en boucle, avions regardé des vidéos (celle où Bowie chante «Little Drummer Boy» avec Bing Crosby nous parlait tout particulièrement), avions lu les notices nécrologiques et en avions discuté. Benj s’était précipité pour me consoler lorsque les larmes m’étaient montées aux yeux en entendant la nouvelle de sa mort, avait passé un bras consolateur autour de mes épaules lorsque je m’étais étranglée en racontant comment j’étais tombée amoureuse de Bowie au collège, et avait insisté pour que nous recommencions à chanter ses chansons.

David Bowie et Bing Crosby - «Little Drummer Boy», moment de bravoure. Via YouTube

Pendant le mois qui suivit, en répétant, Benj me révéla le chanteur et ses chansons sous un jour nouveau. Le musicien talentueux en lui souligna les complexités de la composition, des arrangements et de la production des chansons. Leur sens aussi prit une profondeur nouvelle. Analysés au microscope, les textes devinrent l’évocation de situations vécues en tant que parent et enfant: la tension entre le confort de la sécurité et le besoin de s’ouvrir et d’oser, en se préparant à affronter de nouveaux défis, la lutte pour la liberté et l’indépendance, les sinistres vérités de l’isolement. Je vis converger plusieurs facettes de l’existence: Benj petit garçon, hors du monde, renfermé et musicien; Benj grandissant, différent, joyeux, toujours musicien et découvrant qu'il l'était. J’ai pensé à moi, et à ma vie jalonnée par la carrière et la mort de David Bowie.

David Bowie - «Lazarus», chef d'oeuvre ultime. Via YouTube

Comme il était étrange, et presque inexplicable, que mon fils, cet enfant fredonnant et limité, ait trouvé son inspiration dans ce personnage fou tout droit sorti de ma jeunesse!

J’ai grandi dans l’Upper West Side dans les années 1970 et 1980, et en bonne théâtreuse je considérais Bowie –à la fois glamour et dangereux– comme l’incarnation de la coolitude. J’avais punaisé des cartes postales de la rock star d’une beauté stupéfiante, clope au bec, au tableau d’affichage surplombant le bureau blanc où je faisais mes devoirs de maths. Je passais ses albums en boucle sur ma platine. Ses chansons étaient la bande-son des patins que je roulais aux garçons dans des fêtes enfumées. À ses concerts, je dansais comme une folle avec mes amis. Bowie était le messager d’une dimension séduisante et étrangère qui ouvrait une faille dans notre monde ordinaire et coincé et le contredisait de plein fouet.

Mais pour Benj, l’important n’était pas le côté glamour de Bowie, sa beauté ou sa décadence; l’important était le message essentiel de sa carrière et de sa vie: soyez sincèrement vous-même, forgez votre propre identité unique, ayez confiance en votre beauté singulière, cherchez le sublime et l’extase.

David Bowie - «Life on Mars», intemporel. Via YouTube

Une pluvieuse après-midi d’avril, j’ai gravi les nombreuses volées de marches qui menaient au petit gymnase où, témoin des progrès de Benj, je l’avais vu gratter sa guitare miniature lorsqu’il était petit, taper sur les touches de son clavier lorsqu’il faisait partie du Rock Band Club, puis étirer de longs solos de guitare classique. En général, j’éprouvais une immense angoisse avant ses représentations. Mais ce jour-là j’étais bien, sereine.

Lorsque son tour est venu, Benj s’est avancé devant tous les spectateurs installés dans le gymnase. Sans la moindre hésitation, sans nous lancer des regards inquiets, sans le moindre embarras, sans la moindre angoisse visible. Il a dit «à mes camarades, où que l’avenir vous mène» et a commencé à chanter en s’accompagnant à la guitare, avec un timbre feutré, presque solennel. Sur son visage se lisait le mélange complexe d'émotions de la chanson; c’était sa propre histoire qu’il interprétait, et sa maîtrise était totale. Lorsqu’il a joué la dernière note, il a ouvert les yeux. Et reçu avec un grand sourire le tonnerre d’applaudissements qui a suivi.

Cela fait un peu plus de deux ans que David Bowie est mort, le 10 janvier 2016, et sept mois se sont écoulés depuis la remise de diplôme de Benj. Toutes les apothéoses ont leurs lendemains.

Dans son discours aux terminales qui obtenaient leur diplôme en même temps que lui à l’école spécialisée qu’il a fréquentée pendant douze ans, Benj a de nouveau évoqué «Space Oddity». C’était devenu pour lui une référence par laquelle il interprétait sa propre expérience, et qui lui servait aussi à se propulser plus loin, de manière imaginative, dans l’avenir.

D’où venait Benj? Quelles falaises avait-il dû escalader? Il s’était extirpé des limites de sa propre nature, avait trouvé une voix pour parler aux autres puis était monté sur scène pour engager la conversation, et tout cela avec les chansons de Bowie dans la tête. Que ces deux natures si opposées aient trouvé un moyen de communiquer me bouleverse.

Je ne crois pas aller trop loin en suggérant que Bowie a aidé Benj à découvrir son humanité. Comme nous tous, ses parents, ses thérapeutes, ses enseignants, il a attiré l’esprit de cet enfant dans la lumière de relations capables de le nourrir. Mais l’inverse est également vrai. Bowie, l’homme sauvage, l’extravagant, l’extra-terrestre, avait désespérément besoin d’être humanisé, d’être compris comme étant tout simplement, pleinement humain, et il en avait conscience. Tout ce qu’il faisait était en lien avec l'idée qu’être soi-même n’est pas un problème –c’est le message que Benj a entendu et, dans le miroir qu’il tenait devant lui, c’est ce qu’il a permis à Bowie de redevenir. C’est dans ce genre d’actes de reconnaissance que toutes les différences se retrouvent et peuvent se surmonter. C’est ce qui a permis à Benj de trouver la force de gravir sa montagne et de s’élancer en avant, et c’est comme ça qu’il a contribué à faire revenir Starman, l’homme qui vivait dans les étoiles, sur notre Terre.

David Bowie - «Starman»: Let the children lose it / Let the children use it / Let all the children boogie...

Priscilla Gilman
Priscilla Gilman (1 article)
Auteure
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