Parents & enfants

Les sessions piscine en cours d'EPS, ce moment de malaise

Lucile Bellan et Thomas Messias, mis à jour le 26.01.2018 à 9 h 53

Ah, les sorties piscine en primaire ou au collège. S'éclabousser gaiement, apprendre à bien nager, à aimer évoluer dans l'eau. Sauf que certains élèves s'en souviennent plutôt comme des séances de torture.

Nan mais à l'eau quoi! |
FREDERIC J. BROWN / AFP

Nan mais à l'eau quoi! | FREDERIC J. BROWN / AFP

Un matin comme les autres, nous amenons nos enfants à l'école. Sur le trajet, l’aînée (cours préparatoire, 7 ans dans quelques jours) sautille de joie: aujourd'hui, c'est le premier jour de piscine. Elle porte sous ses vêtements son maillot de bain bariolé, se réjouissant par avance de partager avec ses copines ce moment qu'elle associe aux vacances d'été.

Chez moi Lucile, sa mère, c’est pourtant le malaise qui monte. L'image de cette petite fille heureuse se heurte à mes souvenirs de piscine scolaire. Je m’interroge: qu’est-ce qui fait qu’un même événement constitue une source de joie pour une gamine de 6-7 ans et un cauchemar tenace pour sa maman? Il faut alors remonter plusieurs décennies en arrière. Au collège, les filles font l'objet de classements: du pire au plus beau corps, des plus petits aux plus gros seins.

À sa façon, chacune en souffre. Celles du haut de classement se font mater outrageusement pendant toute la durée du cours, celles du bas de classement sont moquées plus ou moins discrètement et en ressortent avec une pile de complexes qui les suivront pendant des années, voire pour toute leur existence.

Chez moi Thomas, son père, les souvenirs ne sont guère meilleurs. Il y a la stigmatisation liée à mon piètre niveau dans tous les sports (qui me fait alors comprendre ce que doivent vivre les élèves qui sont à la traîne dans les matières où je me débrouille). Il y a ces quelques secondes de panique pendant lesquelles j’ai cru me noyer dans un bassin où je n’étais pourtant pas loin d’avoir pied. Je me réveille encore la nuit en repensant à cet instant de honte où j’ai dû appeler un camarade au secours.

Il y a aussi cette cicatrice sur mon ventre, souvenir d’une opération destinée à soigner une maladie du nourrisson. Cette cicatrice a grandi avec moi. Peu gracieuse, elle mesure aujourd’hui près de douze centimètres. Torse nu, j’ai longtemps eu l’impression qu’on ne voyait qu’elle, à tel point que je ne me souviens pas avoir eu peur qu’on scrute mon slip de bain.

Pas tout le monde dans le même bain

La piscine, c'est d'abord une excellente manière de mettre en avant les disparités sociales, et ce bien avant que la compétence «savoir nager» ait été intégrée au socle commun de connaissances et de compétences, qui regroupe tout ce qu’un élève doit savoir et maîtriser à la fin de sa scolarité obligatoire.

Il y a les enfants qui savent nager, et les enfants qui flottent à peine. La partie de la classe qui maîtrise la brasse (voire le crawl) parce qu’on a pu lui offrir des cours, et la partie qui hésite encore à mettre la tête sous l’eau. Et puis le clivage filles-garçons. À la piscine, tout le monde, absolument tout le monde, fait l’objet de jugements liés au physique. Pour ne pas être en reste au royaume des classements, les filles commentent le degré de remplissage du bien humiliant slip de bain obligatoire.

Dans les vestiaires aussi, de nouvelles luttes se mettent en place. Pas étonnant que les scènes les plus traumatisantes d'un certain cinéma tourné sur l'adolescence se passent dans les vestiaires (filles ou garçons y souffrent équitablement avec la même violence: du petit gros fouetté à coup de serviettes mouillées à Carrie torturée psychologiquement quand elle découvre ses règles). Des cinéastes comme Céline Sciamma (Naissance des pieuvres) ou Marco Berger (Absent) ont également pris le temps de se pencher sur la piscine et ses vestiaires, leurs casiers, leurs bancs en plastique, afin de saisir le trouble et le malaise qui peut s'emparer des jeunes nageuses et nageurs.

Bande-annonce de Naissance des pieuvres (2007) de Céline Sciamma via YouTube

Menstrues

Parlons-en, des règles. À l'âge où chacun (et surtout chacune) est à la merci de la nature pour chaque passage d'étape, les filles qui assistent aux cours de natation depuis un banc sont à la fois ostracisées et sources d'admiration. À notre époque, il arrivait que les profs d’EPS autorisent chaque fille réglée à choisir une amie pour lui tenir compagnie. Avec le recul, cette méthode permettait aussi de brouiller les pistes et d'éviter aux autres camarades de savoir exactement qui avait ses règles ou pas.

Il y a les seins, il y a les règles, et il y a aussi l'épilation. À l'heure du cours de natation, de nouvelles questions se posent: qui s'épile? Où et comment? Celle à qui ses parents l'ont interdit font face aux premières hontes. Lorsqu’on est une fille de 12 ans, oui, on se demande même si on ne devrait pas faire comme sa copine Émilie et s'épiler le maillot afin que des camarades (et notamment des garçons) ne découvrent par mégarde un poil récalcitrant. Il faudra des années pour accepter que, non, nager quelques mètres devant un homme placé dans la même ligne d’eau ne risque pas de lui permettre d’apprécier la perfection ou l'imperfection d’une épilation du maillot. Et quand bien même.

«J’adore nager, et j’aime beaucoup les piscines et leur ambiance… sauf pendant mes quatre années de collège», résume Sarah. «Mon corps a changé plus tôt que celui de mes copines. Ça n’avait rien à voir avec des questions esthétiques, mais je n’avais pas envie d’être à moitié nue devant mes camarades, dont certains étaient assez machos. Ça avait un sens pour moi parce que j’avais mes règles depuis déjà un moment, et que mon corps était déjà sexualisé. Pendant quatre ans, à chaque séance de piscine, je me suis donc défilée en prétextant que j’avais mes règles.»

Des poils et des bourrelets

Si vous avez bien vécu les sorties scolaires à la piscine, vous faites partie d’une infime minorité. Avec un peu d’empathie, on le vit non seulement mal pour soi, mais aussi pour les autres. Cette camarade de classe dont l’échancrure du maillot laissait entrevoir une pilosité sans doute abondante a traîné derrière elle des surnoms dégradants pendant des années. Ce copain un peu bourru, un peu brutal, n’a jamais semblé aussi malheureux que quand il a dû se mettre torse nu devant le reste de la classe, laissant apparaître des bourrelets jusque là bien dissimulés sous ses vêtements. Terrible.

Spécialiste des questions liées à l’enfance, auteure de Quand la vie fait mal aux enfants, le docteur Hélène Romano va plus loin:

«Le plus fréquent dans le retour des enfants et des adolescents qui ont des activités de piscine dans le cadre scolaire, c’est l’absence de tout respect de leur intimité et de leur nudité, puisqu’il est généralement interdit d’aller en cabine et que les enfants doivent se changer devant leurs camarades.

 

Tout ce qui touche l’intimité est violent pour un enfant, et se forcer à se déshabiller et à se changer devant les autres peut être un véritable traumatisme trop souvent banalisé par les adultes. Cela peut être un temps de moqueries pouvant donner lieu à du harcèlement, mais il y a également des risques d’attouchements, voire d’agressions sexuelles, le tout de façon très banalisée.

 

Si l’adulte n’intervient pas, c’est un vécu d’abandon très violent pour l’enfant à tous les âges; les questions d’intimité et de respect de la différence sont universelles et concernent tous les enfants.»

Adultes responsables

Si notre fille de 7 ans semble bien vivre les séances de piscine (pourvu que ça dure), c’est aussi parce que le vécu n’est sans doute par le même qu’à l’adolescence, où le rapport au corps est plus violent et où les jugements sont impitoyables.

«Les ados ont ceci de plus particulier en termes d’agression qu’ils se mettent davantage à plusieurs, mais ont aussi des stratégies pour se changer et protéger leur corps que n’ont pas les plus jeunes », indique Hélène Romano.

La spécialiste insiste sur le rôle capital des adultes dans cette affaire, et notamment des personnes chargées d’encadrer les séances:

«On en revient toujours à cette question fondamentale de la place de l’adulte pour faire tiers, faire respecter les interdits fondamentaux, transmettre les valeurs essentielles que sont le respect et l’intimité. Il n’y a pas de petits traumas à hauteur d’enfant. Des victimes de moqueries en séance piscine vont vivre très longtemps avec cette blessure invisible, dans l’indifférence générale.»

Du dialogue, toujours du dialogue. Mère de quatre enfants, Clémence se montre particulièrement ouverte au dialogue lorsqu’un de ses enfants revient de la piscine avec l’école ou le collège.

«Personnellement, je n’y ai pas vécu de traumatisme particulier, juste une sensation de gêne un peu permanente, le corps qu’on montre, la chair de poule, le pédiluve. J’ai envie de faire comprendre à mes gosses qu’on peut parler de ça si nécessaire, que leurs sensations, je les ai connues également. Ça peut aussi ouvrir la porte à d’autres échanges si jamais des évènements ont été particulièrement mal vécus, même si chaque semaine je croise les doigts pour que ça n’arrive pas».

Que jeunesse se passe

Maître-nageur en région parisienne, M. est conscient du problème mais semble fataliste.

«On vérifie évidemment qu’il n’y ait pas de comportement répréhensible. Mais il n’y a pas grand-chose à faire. Il est nécessaire d’apprendre à nager, c’est presque vital, et je ne pense pas que forcer tout le monde à enfiler des combinaisons intégrales soit plus sain. Tout le monde en est passé par là: je comprends que ce ne soit pas facile pour certains jeunes, mais on ne peut pas privatiser la piscine pour qu’ils apprennent à nager en solo, sans personne pour les observer.»

Certes, mais quelques paroles allant au-delà du «on ne court pas au bord du bassin» seraient sans doute les bienvenues et pourraient contribuer à rassurer une partie des élèves.

Ou en tout cas à leur faire comprendre, comme le dit Hélène Romano, que nous sommes là pour veiller au grain, mais aussi pour dialoguer, pendant et après les séances, afin que la piscine ne soit plus vécue comme un lieu d’humiliations potentielles, mais comme le théâtre d’un nouvel apprentissage essentiel, qui pourra même finir par procurer du bien-être.

«Rien ne me fait plus de bien qu’une heure de natation», dit Marie. Quand on n’a rien vécu de trop traumatisant à l’adolescence, la piscine finit par redevenir un lieu où l’on peut se sentir bien».

C’est tout ce que l’on peut souhaiter à notre fille –ainsi qu’à absolument tous les autres enfants et ados.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (185 articles)
Journaliste
Thomas Messias
Thomas Messias (147 articles)
Prof de maths et journaliste
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