Science & santé

Peut-on vraiment être addict au sexe?

Repéré par Léa Polverini, mis à jour le 19.01.2018 à 18 h 31

Repéré sur 1843 - The Economist

La dépendance sexuelle n'a toujours pas fait son entrée dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

La dernière étape de l'épuisement mental et corporel de l'onanisme ou de l'auto-pollution | Wikimedia Commons

La dernière étape de l'épuisement mental et corporel de l'onanisme ou de l'auto-pollution | Wikimedia Commons

Accusé de viols et d'agressions sexuelles, Harvey Weinstein n'avait pas tardé à aller se réfugier en Arizona dans un centre de désintoxication pour traiter sa supposée «addiction sexuelle». Dans une longue enquête publiée par 1843, le magazine de The Economist, la journaliste Emily Bobrow s'interroge sur l'histoire du phénomène et sa crédibilité scientifique.

Alors que l'addiction brouille la frontière entre coupables et victimes, elle apparaît d'autant plus problématique dès lors qu'elle est invoquée comme circonstance atténuante dans des affaires de crimes ou délits. De nombreux thérapeutes et spécialistes de l'addiction en sont ainsi venus à se demander si ce que l'on appelle l'«addiction au sexe» est vraiment une addiction. Le fait de pathologiser certains désirs sexuels, loin d'apporter une réponse, pourrait au contraire empêcher de régler certaines causes sous-jacentes à ces comportements.

«Étant donné le nombre de fois où ce terme circule dans l'actualité et sur les canapés des thérapeutes, cela vaut la peine d'examiner ce que nous disons vraiment lorsque nous étiquetons quelqu'un comme addict sexuel. Chose plus importante encore: qu'est-ce que le fait d'utiliser cette étiquette nous encourage à ne pas explorer, à ne pas dire?» interroge Emily Bobrow.

L'invention des «sex addicts»

C'est en 1983 qu'est popularisée la notion d'addiction sexuelle, avec le livre Out of the Shadows de Patrick Carnes, un conseiller d'éducation à l'Université du Minnesota. Il y documentait l'histoire de personnes aux comportements sexuels violents (harcèlement, exhibitionnisme...), et expliquait que ces comportements, souvent accompagnés d'effets autodestructeurs, étaient semblables à ceux des alcooliques, inculpant ici l'addiction. Il recommandait alors l'adaptation d'un traitement proposé chez les Alcooliques anonymes pour les nouvellement reconnus addicts au sexe.

«La théorie de Carnes était opportune», remarque Bobrow: Ronald Reagan était alors président et l'épidémie de VIH culminait aux États-Unis, éloignant un peu plus la libération sexuelle des années 1970. «Pendant ce temps, de nouvelles recherches dans la science de l'addiction signifiaient que les addicts, jadis calomniés comme alcooliques ou junkies, étaient traités avec une plus grande compassion.» Ce phénomène apparaissait comme un soulagement, et la possibilité d'une rédemption: s'il s'agissait d'une maladie curable, ce n'était plus, ou plus exclusivement un vice.

Une économie de l'addiction sexuelle

La méthode inspirée des Alcooliques anonymes s'est répandue, jusqu'à compter aujourd'hui aux États-Unis un millier de réunions des Addicts sexuels anonymes (SAA).

Une industrie connexe n'a pas tardé à suivre, avec l'ouverture de programmes pour les accros au sexe dans les centres de traitement contre les addictions, et celle d'un nouvel horizon démographique de clients potentiels pour les thérapeutes et autres spécialistes médicaux. En 2014, une enquête concernant les traitements de patients hospitalisés pour addiction pornographique ou sexuelle en estimait le coût à 677$ (environ 550€) par jour.

La bascule vers un ordre moral

Aux États-Unis, une part des ces réunions se fait dans un cadre idéologique religieux, et cherche à provoquer chez les participants un «réveil spirituel», lequel consiste à se reconnaître d'abord en tant qu'addict, avant de faire voeu d'abstinence et de rejeter la plupart des formes «d'égoïsme sexuel», telles que la pornographie ou la masturbation. «C'est une maladie que seule une expérience spirituelle pourra conquérir», affirme Joe, un coach privé travaillant à Dallas.

Cet infléchissement des questions liées aux troubles du comportement sexuel vers un ordre moral tend cependant à les éloigner du champ pathologique et, quelque part, à les ramener à une histoire de bonne ou mauvaise volonté: de faillite morale.

Comme l'écrit Bobrow, «la plupart de la littérature [scientifique] définit l'addiction sexuelle comme un problème de comportement compulsif, préoccupant et secret, qui laisse l'addict se sentir à la fois déprimé et honteux». L'addiction sexuelle pour autant n'est pas envisagée quantitativement, mais qualitativement. «Les gens n'ont pas nécessairement plus de relations sexuelles que les autres, ils sont juste obsédés par le sexe», affirme Alexandra Katehakis, une thérapeute spécialisée sur ces questions, directrice de la clinique du Centre for Healthy Sex à Los Angeles.

Un phénomène mal documenté

Le flou scientifique qui entoure la définition de l'addiction au sexe rend extrêmement difficile de poser une frontière entre les personnes dont le comportement relève d'un véritable trouble, celles qui cachent leur propre responsabilité derrière un trouble supposé, et celles qui ont honte de leur comportement, pour des raisons souvent idéologiques. Cette difficulté n'est évidement pas prétexte à discréditer une réalité de situation pour une autre.

«J'ai vu des hommes venir qui sont lascifs et qui se décrivent comme des addicts au sexe. J'ai vu des hommes qui veulent simplement avoir plus de relations sexuelles que ne le souhaitent leurs partenaires et qui se décrivent comme des addicts au sexe», raconte Ian Kerner, un sexologue travaillant à New York.

Ces auto-diagnostiques tendent le plus souvent à confondre préférence sexuelle et maladie. Joshua Grubbs, psychologue à l'université d'État de Bowling Green, relevait ainsi que les personnes religieuses avaient plus tendance à considérer qu'elles étaient accro au porno que les non-croyants, indépendamment de leur consommation.

Par revers, moins de 5% des près de 1.600 sexologues certifiés par l'IITAP, l'une des organisations majeures traitant de l'addiction sexuelle, ont suivi une formation en thérapie sexuelle, avance Bobrow.

«En conséquence, beaucoup ont une compréhension limitée de la diversité sexuelle, ce qui les rend plus prompts à pathologiser des comportement qui ne se conforment pas au standard hétérosexuel monogame.»

Valerie Voon, une neuroscientifique de l'université Cambridge, a réalisé plusieurs études sur les réponses du cerveau de personnes diagnostiquées addictes au sexe à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Elle a pu constater que leurs réactions était semblable à celles de personnes addictes aux drogues lorsqu'on les confrontait à certains signaux relatifs à leur addiction. Une autre expérience, menée à l'université de Californie par Nicole Prause à partir de l'électroencéphalographie, montrait quant à elle que les addicts au sexe réagissaient avec des niveaux d'excitation assez bas, à l'inverse d'autres addicts, concluant: «Ces gens peuvent avoir des problèmes, mais ils sont d'un autre type. L'addiction n'est pas une bonne manière de les comprendre.»

L'écart par rapport à la norme

À l'inverse de l'alcoolisme ou de l'addiction aux drogues, la dépendance sexuelle n'a toujours pas fait son entrée dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Due au manque d'études décisives faisant autorité sur ce phénomène, cette absence l'est également au biais moral qui entoure les questions de sexualité.

Aussi discutable qu'elle puisse être, l'échelle de Kinsey, proposée par le professeur au tournant des années 1950, a posé les jalons d'une meilleure compréhension de la variété des désirs et des expériences sexuelles, mettant en garde contre la volonté de rendre pathologique ce qui diffère seulement de la norme dominante. À cet égard, il est bon de souligner que l'homosexualité n'a été retirée par l'OMS de la Classification internationale des maladies qu'en 1992, et le BDSM de l'édition américaine du DSM qu'en 2010. «Un nymphomane, disait Kinsey, est quelqu'un qui a plus de relations sexuelles que vous.»

Les hommes surreprésentés

D'après Bobrow, les études sur la prévalence de ce phénomène sont limitées, mais les chercheurs estiment que 3 à 6% de la population pourrait être affectée par ces troubles du comportement sexuel, dont 80% d'hommes. Le psychologue David Ley, auteur du livre The Myth of Sex Addiction, explique ce déséquilibre par le privilège sexuel masculin: «L'addiction au sexe est devenue une excuse pratique pour les hommes qui sont pris en train de faire quelque chose qui leur attire des ennuis». Inversement, les rares femmes qui sont reconnues comme telles suscitent moins de sympathie dans l'opinion.

Si les normes sociales ont une grande part d'influence sur les comportements, ce genre d'explication tend néanmoins à escamoter toute explication scientifique au profit d'enjeux politiques. Encore mal définie, l'addiction sexuelle demeure un qualificatif englobant pour un ensemble de phénomènes en écart par rapport à la norme sociale et morale. Relative à la sexualité et à ses expressions dans la sphère privée et publique, elle demeure éminemment politique, ce qui ne fait que reconduire ses ambivalences.

«Certains abusent sexuellement parce qu'ils n'ont jamais appris à être intimes d'une façon saine. D'autres ont été abusés sexuellement étant enfants. Beaucoup sont honteux d'un fétichisme. Quelques autres préfèrent cette étiquette plutôt que d'admettre qu'ils ne désirent plus leur partenaire. Et un certain nombre souffrent d'autres problèmes mentaux non traités, comme des désordres obsessionnels-compulsifs ou la dépression, qui peuvent entraver leur capacité à contrôler leurs pulsions», résume Bobrow.

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