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La Cité des Femmes: Fellini avait tout prédit

Marc Rozenblum, mis à jour le 20.01.2018 à 14 h 46

Dans ce film sorti en 1980, Fellini explore avec outrance et acuité les différents rapports de pouvoir et de domination qui se jouent entre les hommes et les femmes. Quarante ans plus tard, l'écho avec l'actualité est parfait.

La Cité des femmes. | Capture d'écran

La Cité des femmes. | Capture d'écran

La Cité des femmes, chef-d’œuvre de Federico Fellini sorti en 1980, est d’une déroutante actualité. Le film met en scène un homme balloté par les désirs et les rejets de femmes souvent opposées, des antagonismes dont nous sommes aujourd’hui les témoins dans les différents manifestes exclusivement féminins qui fleurissent depuis le début de l’année.

Affiche du film

Ce film onirique, frisant parfois le burlesque, est la satire d’un monde féminin en pleine révolution, avec ses féministes et ses stripteaseuses, ses misandres et ses séductrices, ses castratrices et ses nymphomanes. Il se veut un voyage initiatique dans l’inconscient masculin, représenté par Marcello Mastroianni (Snaporatz) incarnant l’Italien beau parleur dans un pays où la drague spontanée est chose commune. Fellini en fait le prototype du mâle narcissique –qu’il ridiculise. Cette comédie sur le sexe révèle les différentes expressions de la féminité qui sont autant de moyens de prendre le contrôle des hommes.

Une femme avec une femme. | Capture d'écran

Le pouvoir aux mains des femmes

Tout commence dans un train, où le quinquagénaire Snaporatz croit parvenir à ses fins en suivant une femme aux toilettes. Mais bientôt cette dernière l’attire dans les méandres de la sexualité féminine. Il se retrouve prisonnier d’un congrès de féministes survoltées contre le machisme et la masculinité, où différents types sont représentés: une polyandre exhibant ses six époux, des différentialistes faisant l’apologie du vagin tout en condamnant la position du missionnaire et même la pénétration, des détractrices de la fellation et des partisanes de la masturbation. Pour finir sur un entrainement de karaté où les testicules d’un mannequin sont la cible des coups de pied.

Date. | Capture d'écran

Tout est inversé dans cette œuvre de Fellini où le pouvoir est aux mains des femmes. Snaporatz devient leur jouet contraint de se plier à leurs moindres volontés. Il devient leur souffre-douleur, véritable proie de femmes désinhibées, victime de propos androphobes, de menaces de castration, d’une poursuite la nuit en pleine campagne, et même d’une tentative de viol.

#Balancetatruie? | Capture d'écran

Qui domine qui?

Snaporatz finit par trouver refuge chez un certain Katzone, grossier Don Juan qui multiplie les conquêtes féminines. Celui-ci vit barricadé avec armes et chiens de garde pour se protéger de ces nouvelles amazones qui viennent bousculer sa virilité. Il représente le phallocrate par excellence vouant un culte idolâtre à sa mère défunte et statufiée. Snaporatz découvre le reliquaire de ses différentes conquêtes, dont les orgasmes ont été enregistrés.

Lors d’une soirée mondaine que Katzone organise pour fêter sa 10.000e maîtresse, des femmes aussi nombreuses que les hommes applaudissent ses performances sexuelles et son culte masculiniste. Fellini montre que les femmes peuvent aussi être les faire-valoir volontaires de la domination masculine. Plus tard, deux danseuses de cabaret exhibant leurs fesses viennent à la rescousse de Snaporatz, alimentant ses fantasmes, avant de s’éclipser en le laissant insatisfait. Après une descente en toboggan géant où il se remémore les différents souvenirs sexuels de son enfance (la bonne, l’infirmière, la poissonnière, son dépucelage par une prostituée), il finit par être capturé dans une cage et conduit devant un tribunal de femmes qui dressent alors un réquisitoire implacable.

Fellini montre dans son film la vulnérabilité masculine dans un monde contemporain où le pouvoir est passé aux mains des femmes, représentant une mosaïque d’individualités contradictoires. Cette société devient dans son film un labyrinthe au centre duquel se trouve une mante religieuse (connue pour dévorer son mâle après le coït) qui prend la place du Minotaure, ancien symbole de la virilité. Ici le piège se referme sur l’homme désorienté par ces nouveaux codes.

La brûlante pertinence de Fellini

La Cité des femmes montre des personnalités féminines très différentes: des militantes prêtes à émasculer/démasculiniser les hommes, et des femmes au contraire au service du patriarcat, qui affirment se soumettre à tous les désirs masculins. Ces femmes, imposant leur conception de la féminité aux autres, rejoignent le débat actuel. Ce sont des antinomies qu'on retrouve aujourd’hui: celles qui exècrent le pouvoir masculin sur leur corps et celles qui l’encouragent; celles qui dénoncent le harcèlement sexuel et celles qui revendiquent pour les hommes le droit d’importuner les femmes, comme le montrent les différents manifestes publiés sur le web. Que ce soit dans la tribune outrageante dite des «100 femmes» publiée dans Le Monde du 9 janvier, ou dans la riposte des 30 féministes, les hommes se trouvent instrumentalisés, exclus des signataires et écartelés par des femmes qui pensent pour eux, leur attribuant des intentions sexuelles contradictoires. Tout comme Snaporatz, ils deviennent les jouets de ces nouvelles conquérantes de l’opinion publique et finissent par être dominés par elles. Par leurs différentes tribunes, ces femmes imposent une belle revanche sur les hommes, qu’elles soient opposantes ou consentantes, dans l’affrontement ou dans la séduction, actives ou passives.

À noter pour les partisans de l’exception française: La Cité des femmes a été très mal accueilli par la critique hexagonale lors de sa présentation au 33e festival de Cannes, contrairement aux autres pays. Cela rappelle qu’en France, on ne touche pas à la masculinité. Et peut expliquer pourquoi l’affiche du film et sa bande-annonce françaises n’en sont pas représentatives. La critique de la masculinité est esquivée pour laisser place à un Snaporatz séducteur et jouisseur de la nudité féminine. Alors que cette séquence n'est qu'une courte trêve dans la série des persécutions qu’il subit de la part des femmes.

 

 

Bande-annonce de La Cité des Femmes

Marc Rozenblum
Marc Rozenblum (3 articles)
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