Sports

Pourquoi il est si difficile pour un footballeur de faire son coming out

Julien Marival, mis à jour le 19.01.2018 à 8 h 40

Combien de gays murés dans le silence parmi les joueurs pros de la Ligue 1? À quelques mois de la diffusion du documentaire «Footballeur et homo, l’un n’empêche pas l’autre», les footballeurs prêts à faire leur coming out manquent à l'appel.

Des joueurs du Stade rennais, lors d'un match contre Toulouse au Roazhon Park, le 10 janvier 2018 | Jean-Sébastien Évrard / AFP

Des joueurs du Stade rennais, lors d'un match contre Toulouse au Roazhon Park, le 10 janvier 2018 | Jean-Sébastien Évrard / AFP

Ce ne sera pas encore pour cette fois. En tournage depuis l’été dernier dans la France du football pour un documentaire sur l’homosexualité, Yoann Lemaire n’a pas recueilli LA confession qui briserait le dernier grand tabou du sport roi: le coming out d’un joueur en activité(1).

«Ce n’était de toute façon pas le but», assure ce footballeur amateur des Ardennes qui s’est fait connaître en 2009 en racontant son coming out sportif dans un livre (Je suis le seul joueur de foot homo… enfin j’étais). «L’objectif du film, c’était surtout d’évoquer le sujet avec tous les acteurs du football français. Didier Deschamps, Laurent Blanc, Noël Le Graët [le président de la FFF], la Ligue de football professionnel… Ils ont tous accepté de parler, ce qui n’était pas le cas il y a encore quatre ans.»

Coming out hautement improbable

Intitulé Footballeur et homo, l’un n’empêche pas l’autre et coréalisé avec Michel Royer (Being W, Dans la peau de Jacques Chirac), le documentaire sera diffusé le 17 mai prochain, lors de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie.

France Télévisions et Canal Plus sont déjà intéressés. «Ce n’est pas dans ce film qu’on aura un coming out, mais je sens que l’on est à la bascule, poursuit en prophétisant Yoann Lemaire. Dans l’élite, le sujet est mûr et quelqu’un va finir par se lâcher!»

Il est permis d’en douter. Si le football professionnel ne semble plus aujourd’hui craindre d’évoquer l’homosexualité au nom des sacro-saints principes de tolérance et de respect de l’autre, l’hypothèse d’un coming out dans ses propres rangs reste hautement improbable.

Ancien international devenu consultant télé, Olivier Rouyer est toujours le seul footballeur professionnel français à avoir révélé publiquement son homosexualité, à 52 ans. C’était en 2008, dans les pages de L’Équipe Magazine, dix-huit ans après la fin de sa carrière de joueur. Un document unique en France en matière de coming out à crampons et qui est amené à le rester… avant tout faute de représentants.

«Il y en a forcément, mais ils se cachent plus qu’ailleurs»

À écouter les uns et les autres, c’est en effet comme si –Olivier Rouyer mis à part– il n’y a pas et il n’y a jamais eu de footballeurs gays dans l’élite du football tricolore. «Je ne sais pas s’il y avait d’autres joueurs gays à mon époque, amorce Rouyer. En tout cas, moi, je n’en ai pas croisé au cours de ma carrière» –soit tout de même plus de 400 matchs entre 1973 et 1986. 

Actuel coprésident de l’UNFP, le syndicat des footballeurs professionnels, Sylvain Kastendeuch a vécu vingt saisons chez les pros entre 1982 et 2001: un point de vue imprenable sur le foot français. «Je n’ai jamais entendu quelqu’un dans le milieu parler d’homosexualité, assène-t-il. C’est une démarche très personnelle et je ne sais pas si se confier à un vestiaire pourrait leur apporter quelque chose. Mais si un joueur décidait de faire son coming out, l’UNFP le soutiendrait.» 

Sylvain Kastendeuch serait-il trop exposé pour parler librement du sujet? Ex-attaquant de Rennes, Lorient et Bordeaux rentré en Guyane pour y finir sa carrière à 36 ans, Jean-Claude Darcheville a davantage le profil du bon client. «Des gays dans le foot? Il y en a forcément, mais ils se cachent plus qu’ailleurs, juge-t-il de l’autre côté de l’océan. C’est un sport de machos. Ils ont intérêt à ne rien dire sinon ils pourraient s’exclure du groupe. Moi, ça ne me dérangerait pas d’avoir un partenaire gay du moment qu’il me respecte. Mais vous savez, déjà qu’on évite par pudeur d’évoquer les religions entre nous, alors l’homosexualité…» 

Quelques rumeurs en Ligue 1

À qui donc se confier si ce n’est à ses coéquipiers, dans le secret du vestiaire? À son agent, qui fait souvent office de second père?

Christophe Hutteau est agent sportif depuis 1995. Ancien journaliste, il a géré plus d’une centaine de joueurs, dont Mathieu Valbuena. Mais, en vingt ans de carrière, aucun d’entre eux n’aurait abordé le sujet avec lui.

«Je n’ai jamais eu l’occasion de connaître un joueur gay, clame-t-il. Ça ne doit pas être facile à vivre au quotidien, à cause des clichés stupides qui persistent dans le monde du foot. C’est pour ça que je ne sais pas si je leur conseillerais de faire leur coming out. Par contre, pour les sponsors, ce ne serait pas un souci, car c’est une démarche tellement peu courante qu’il y aurait un énorme buzz autour. Après, savoir combien ils sont… Les rumeurs se comptent sur les doigts d’une main, alors qu’il y a un millier de joueurs pros en France.» 

Les fameuses rumeurs sur les prétendus gays de la L1... Quelques noms, toujours les mêmes, reviennent avec insistance, sans aucun fondement sérieux. En gros, des beaux gosses qui restent célibataires après 25 ans, dans un milieu où le mariage et la paternité précoces sont la norme. Il est délicat de les contacter sur un sujet qui ne concerne que leur vie privée. 

Folklore homophobe

Pour tenter d’expliquer la prétendue absence de joueurs gays dans l’élite, Jean-Luc Sassus, un ancien pro devenu agent de joueurs jusqu’à son décès en 2015, m’avait confié en 2013 que «les homosexuels sont des gens sensibles, alors que pour être un footballeur de haut niveau, il faut être dur». Un cliché qui en dit long sur le folklore homophobe qui imprègne toujours, inconsciemment ou non, les pelouses.

Selon Pascal Brethes, l’ancien directeur du Paris Foot Gay –une association de lutte contre l’homophobie dans le football dissoute en 2015–,«c’est difficile pour un gay d’assumer sa sexualité dans ce milieu très homophobe. Il y a une pression psychologique très forte. Résultat, quand on est jeune, on est plus fragile dans sa tête et on arrête le foot». Et Pascal Brethes d’évoquer les nombreux témoignages désabusés qu’il reçoit sur internet, d’adolescents ou d’amateurs. Mais jamais de pros.

Le monde du foot serait-il plus homophobe que la moyenne? Selon une enquête réalisée en 2013 par le Paris Foot Gay, 50% des élèves de centre de formation et 40% des joueurs professionnels sondés anonymement avaient manifesté «une attitude négative ou très négative» envers les homosexuels, contre à peine 10% chez les sportifs du dimanche. En proie à un contexte hostile, les jeunes gays s’excluraient donc eux-mêmes des terrains, et c’est pour cette raison qu’ils se feraient si rares en bout de chaîne dans l’élite.

Effectifs très réduits

Dans la dernière étude quantitative de référence sur la sexualité des Français, intitulée «Contexte de la sexualité en France» et publiée en 2007 par l’Inserm, 1,1% des hommes interrogés se définissaient comme homosexuels et 1,6% déclaraient avoir eu une relation sexuelle avec un autre homme au cours des douze derniers mois. Avec le filtre de l’homophobie évoqué par Pascal Brethes, les gays se compteraient effectivement sur les doigts de la main en L1.

«Quand on étudie des pratiques discriminées, les chiffres sont forcément sous-évalués, prévient Nathalie Bajos, l’une des auteures de l’enquête de l’Inserm. Et il y a en plus une grande variabilité selon les caractéristiques sociales. L’âge, le niveau d’études et le lieu de vie vont déterminer sa capacité à se détacher des normes dominantes. Si on considère les 30-35 ans Bac+5 habitant à Paris, on sera plus proche des 10% de gays. Le milieu du foot étant un milieu populaire et très masculinisé, ils devraient être beaucoup moins nombreux.»

Dans ces conditions, identifier puis convaincre un footballeur gay de témoigner relève du miracle, d'autant plus si celui-ci est toujours en activité. De fait, les rares joueurs non retraités qui ont accepté en France d’évoquer leur homosexualité l’ont fait sous couvert d’anonymat.

Témoignages anonymes

Le premier à avoir recueilli leurs confidences fut le sociologue Dominique Bodin, en 2003, au prix d’un long travail d’approche. «J’avais d’abord contacté un athlète par le biais d’un ami commun qui ne vient pas du monde du sport, raconte le sociologue. Et puis sur le modèle du cheval de Troie, j’ai eu accès à d’autres sportifs, dont des footballeurs. Mais ça a pris du temps et j’ai dû m’engager à gommer toute mention de leur palmarès.»

En 2011, deux journalistes avaient eux aussi publié le témoignage anonyme d’une «star de la L1» dans Sexe football club (éditions Fetjaine). Un joueur qui selon Jérôme Jessel, l’un des auteurs, pourrait faire son coming out à la fin de sa carrière. «Si c’est le cas, il fera bouger les lignes, assure-t-il. On oppose souvent homosexualité et virilité, alors que lui symbolise justement la virilité.»

Avec son mètre quatre-vingt dix et ses quatre-vingt dix kilos, Yoann Lemaire, qui s’est ironiquement autoproclamé «seul joueur de foot homo» chez les amateurs, n’a d’ailleurs pas non plus la silhouette gracile.

Tout occupé à passer en revue les effectifs de L1, on manque alors de passer à côté d’un dernier détail d’importance. Sur les 121 joueurs professionnels interrogés dans l’étude du Paris Foot Gay sur l’homophobie dans le football, deux n’avaient curieusement pas renseigné leur préférence sexuelle. Deux face à 119 hétérosexuels déclarés, soit 1,6%: un chiffre comparable avec l’enquête de l’Inserm.

Nous pouvons encore chercher longtemps l’homo invisible dans le football professionnel français, c’est sans doute lui qui nous trouvera le premier.

1 — Dans le monde professionnel, les rares footballeurs «sortis du placard» se comptent sur les doigts de la main: le Britannique Justin Fashanu (1990), le Français Olivier Rouyer (2008), le Suédois Anton Hysén (2011), les Américains David Testo (2011) et Robbie Rogers (2013), et l’ancien international allemand Thomas Hitzlsperger en 2014, quatre mois après sa retraite sportive. Seulement d’entre eux étaient toujours en activité lors de leur coming out: Justin Fashanu et Anton Hysén, actuel joueur de 2e division suédoise. Retourner à l'article

Julien Marival
Julien Marival (1 article)
Journaliste
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