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Facebook: moins de nouvelles, bonne nouvelle

Will Oremus, traduit par Adélaïde Blot, mis à jour le 17.01.2018 à 17 h 04

Facebook fait machine arrière dans le domaine de l’actu. Enfin!

Facebook et les médias, une relation d'interdépendance déséquilibrée | Digitalpfade via Pixabay CC0 License by

Facebook et les médias, une relation d'interdépendance déséquilibrée | Digitalpfade via Pixabay CC0 License by

Depuis cinq ans, Facebook redéfinit les infos, la façon dont elles sont racontées, leur format, leur mode de distribution et la manière de les lire ou de les regarder. Cela a suscité une défiance du public à l’égard des médias, ravivé les divisions politiques et alimenté les dysfonctionnements dans les sociétés démocratiques –tout en permettant à Facebook de s’enrichir.

Facebook souhaite aujourd’hui faire machine arrière et s’exonérer de toute responsabilité. Cette semaine, le réseau social a annoncé une série de changements portant sur son système de classement des actualités.

Moins de faits d'actualité couverts et lus

Le nouveau système fera primer les publications des amis et des membres de la famille sur celles des médias et des entreprises, et donnera plus de visibilité aux publications provoquant beaucoup de réactions qu’à celles que les utilisateurs se contentent de lire, regarder ou liker.

Cela signifie que les entreprises médiatiques qui ont passé les cinq dernières années à se réinventer dans le but d’atteindre leur audience sur Facebook vont bientôt tomber de haut.

Les lecteurs vont déserter. Des journalistes vont perdre leur emploi. Des organes de presse vont devoir fusionner ou mettre la clé sous la porte. Moins de faits d’actualité seront couverts et moins seront lus, au moins à court terme, voire à moyen terme.

Ce changement de modèle semble totalement irresponsable de la part de Facebook et, d’une certaine manière, il l’est. Se renouveler est cependant la bonne chose à faire pour le réseau social, même si cela implique de mettre en danger son propre business model –pour des raisons en partie motivées par l’intérêt public et la défense de la démocratie, mais plus encore par l’effet démoralisant du fil d’actualité actuel sur ses utilisateurs.

Un électrochoc dont ont besoin les médias

On pourrait également penser que le fait que Facebook change encore la donne pour les entreprises de médias qui dépendent du réseau social est une catastrophe pour le journalisme et le débat démocratique. Mais ce n’est pas le cas: c’est même précisément l’électrochoc dont ont besoin les médias pour se remettre au service de leurs lecteurs et cesser de leur lécher les bottes.

Facebook a considérablement modifié la façon de travailler des médias. Par le passé, les organes de presse écrivaient pour un lectorat relativement stable et loyal. Leur objectif était d’inspirer confiance à leurs lecteurs et de leur proposer un contenu qu’ils pensaient intéressant et utile. Ce modèle a commencé à s’étioler lorsque les médias sont arrivés sur internet, et pas seulement du fait de Facebook –qui porte néanmoins sa part de responsabilité.

Tout d’abord, en encourageant l’audience à accéder à toutes les sources d’information à un seul endroit, le réseau social a mis tous les éditeurs sur un pied d’égalité. Si cela a permis à de nouvelles formes de médias de se développer, comme les listicles de BuzzFeed, c’est aussi ce qui a effacé la frontière entre les sources fiables et les sources bidons, frontière qui était pourtant au fondement du journalisme.

Ensuite, alors que les rédacteurs en chef étaient formés pour sélectionner et mettre en avant les actualités en fonction de leur pertinence, l’algorithme de Facebook accorde la priorité aux clics, vues, likes et partages. Les informations sont devenues des objets de viralité, si bien que, pour survivre, les rédacteurs en chef ont été obligés de produire du contenu suscitant des réactions primaires chez les lecteurs.

Ainsi, les titres et articles provoquant instantanément indignation, rire ou solidarité s’en sont mieux sortis que ceux qui avaient pour seul objectif d’informer ou de donner à réfléchir. En résumé, l’algorithme favorise le sensationnalisme, le tribalisme et le soutien partisan.

Un renversement de vapeur

Les médias sont sans aucun doute en partie responsables. Mais avaient-ils vraiment le choix? Alors que de plus en plus de lecteurs utilisaient Facebook pour s’informer, les rédacteurs en chef qui refusaient d’entrer dans ce jeu voyaient leur lectorat et leur pertinence diminuer.

Les chercheurs n’ont pas fini de s’interroger et de débattre sur la responsabilité de Facebook dans la polarisation et le bouleversement politiques auxquels on assiste depuis plusieurs années. Mais il ne fait aucun doute que le réseau social a joué un rôle. Et c’est la prise de contrôle de l’actualité par Facebook qui a donné aux agents russes les outils grâce auxquels ils ont influencé les élections et le débat politique dans des démocraties du monde entier.

Aujourd’hui, Facebook renverse à nouveau la vapeur et les entreprises qui comptaient le plus sur son algorithme seront sans doute les plus durement touchées.

Il est difficile de prévoir les effets exacts qu’auront les derniers changements du réseau social sur les éditeurs de contenu, en partie parce que Facebook n’a pas pour intention de leur nuire. L’objectif du réseau social est plutôt, au moyen de son algorithme, de redonner de l’importance aux interactions personnelles et de favoriser la recherche au détriment de la consommation passive de contenu, source d’insatisfaction. En d’autres termes, Facebook ne cherche pas à réparer le tort qu’il a causé à la démocratie, mais à limiter celui qu’il cause au bien-être de ses utilisateurs.

Vers l’éradication des effets toxiques de l’algorithme

Les infos ne vont pas disparaître d’un seul coup du fil d’actualité; les utilisateurs continueront à voir les vidéos et les articles que leurs amis partagent et dont ils parlent. Mais rien ne garantit qu’ils seront plus crédibles ou utiles que ceux que l’algorithme Facebook proposait auparavant. Ils le seront peut-être même encore moins.

Néanmoins, ce nouveau modèle aura pour effet de réduire le rôle de l’actualité sur Facebook en général. Si difficile cela soit-il pour les rédacteurs en chef sur le court terme, c’est une étape importante vers l’éradication des effets toxiques de l’algorithme Facebook sur le journalisme.

Les utilisateurs ne vont pas arrêter de lire ou de regarder les informations juste parce qu’ils en voient moins sur Facebook. À terme, ils les trouveront ailleurs. Peut-être qu’ils s’inscriront à plus de newsletters, qu’ils utiliseront des applications comme Flipboard, Twitter et Apple News, ou tout simplement qu’ils rallumeront leur télé. Il serait un peu présomptueux de penser qu’ils s’abonneront à un magazine ou à un journal papier, mais ça ne coûte rien d’espérer.

Une désintoxication qui prendra du temps

En conséquence, Facebook pourrait enregistrer une baisse de sa fréquentation. C’est un risque que le réseau social est apparemment prêt à prendre, après avoir passé une année à s’interroger sur ses effets sur la société, sous l’impulsion de ses détracteurs et même du Congrès américain.

Cela ne signifie pas pour autant que Facebook agit par pur altruisme. Alors que ses actions ont chuté vendredi dernier, Facebook a plus intérêt à se comporter comme un véritable réseau social que comme un agrégateur massif de contenu chronophage et abrutissant. 

De même, les organes de presse ont tout à gagner à se défaire de leur addiction aux clics, même si la désintoxication leur prendra du temps. Plus important encore, les lecteurs seront mieux servis par une presse qui ne court pas après les utilisateurs Facebook. Et pour aller plus loin: les démocraties ne pourront que mieux se porter si leurs électeurs obtiennent leurs informations ailleurs que sur Facebook.

Will Oremus
Will Oremus (153 articles)
Journaliste
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