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Plus le verre est grand, plus l'ivresse guette

Clément Guillet, mis à jour le 17.01.2018 à 20 h 17

Selon une étude britannique parue dans le très sérieux British Medical Journal, augmenter la taille des verres pour servir la même dose d'alcool pousserait à la consommation.

Eh mais combien y a de verres? | qimono via Pixabay CO License by

Eh mais combien y a de verres? | qimono via Pixabay CO License by

«Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse», écrivait Alfred de Musset. Et si, justement, le flacon importait? Vous avez peut-être déjà eu cette impression: plus le verre est grand, plus vous buvez d'alcool. Une impression qu'ont interrogée des chercheurs de l'Université de Cambridge qui ont publié la première étude sur le sujet dans le très sérieux British Medical Journal.

Il est déjà prouvé que la taille des assiettes et des emballages influence la quantité de nourriture consommée. Ceci serait dû en partie à l'illusion d'optique, appelée illusion Delboeuf: avec la même quantité de nourriture, plus l'assiette est grande, moins on a l'impression d'en avoir. Et donc... plus l'on se sert. Depuis 1900, la taille moyenne des assiettes américaines a ainsi augmenté de 23%.

Autre phénomène, depuis les années 1970, les proportions des aliments vendus dans les fast-foods ont explosé: le normal d'hier est devenu "small" et les menus "supersized" se généralisent. Ce qui contribue à l'explosion de l'obésité aux États-Unis. Mais qu'en est-il de la taille des verres et donc de la consommation d'alcool?

Une taille multipliée par 6,4

Selon un rapport de l'OMS de 2010, la consommation d'alcool a globalement augmenté au Royaume-Uni depuis 1900. Notamment à cause du vin. Alors que jusqu'à la fin du XXe siècle, l'Angleterre était surtout un pays de buveurs de bière et de spiritueux, la consommation de vin a été multiplié par huit entre 1960 et 2004, jusqu'à égaler récemment la consommation de bière.

Rapport global sur l'alcool et la santé

Et si cette augmentation était en lien avec le verre dans lequel le vin est servi ? C'est l'hypothèse des auteurs de l'étude qui ont analysé la contenance de plus de 400 verres de vin couvrant la période de 1700 –époque à partir de laquelle l'usage du verre pour boire le vin s'est généralisé– jusqu'en 2017. Ils se sont basés pour cela sur plusieurs sources: la réserve du Musée des Arts et de l'archéologie de Ashmolean à Oxford, celle du Palais Royal, sur des exemplaires trouvés sur eBay datant de 1840 à 2016 et sur des catalogues plus récents, celui d'un fabricant (Dartington Crysal) et d'une enseigne de supermarché (John Lewis). Et voilà ce qu'ils ont constaté: en constante augmentation depuis 300 ans, la taille des verres a été multipliée par 6,4, passant de 70ml à 450ml.


L'évolution de la taille des verres de vin à travers les âges via BMJ

Dans deux précédentes études, la même équipe de chercheurs avait constaté qu'en augmentant la taille des verres pour servir la même dose d'alcool dans des bars, il se vendait en moyenne 10% de vin en plus.

Une augmentation en lien avec la consommation?

Face à ces résultats, les chercheurs britanniques prennent toutefois des pincettes: «Nous ne savons pas si les verres que nous avons choisis sont représentatifs de leur époque», écrivent-ils. Ils reconnaissent que les petits verres sont plus facilement cassables que les grands, ce qui expliquerait les résultats sur les verres retrouvés sur eBay et au musée, mais pas ceux du Palais Royal (où chaque verre cassé est remplacé), ni ceux des catalogues du fabricant de verres, qui tous deux confirment la tendance.

L'une des explications de cette augmentation peut être l'amélioration des techniques de fabrication. De plus, au XXe siècle, la tendance à la dégustation du vin s'est développée et avec elle, le besoin de verres plus larges. Par ailleurs des verres plus grands peuvent augmenter le plaisir à boire, et en retour augmenter le désir d'en boire plus.

Cependant, les chercheurs se gardent de tirer des conclusions trop hâtives: «Nous ne pouvons pas corréler cette augmentation de la taille des verres et celle de la consommation de vin.» En Angleterre, l'augmentation de la consommation de vin est sûrement aussi en partie due à la publicité et à la réduction du coût de ce type d'alcool.

Mais contrairement au reste de l'Europe occidentale, les verres de 125ml sont très souvent absents de la liste des menus anglais. Les verres de 250ml –soit un tiers d'une bouteille standard– sont souvent les plus petits verres utilisés dans les bars... En se basant sur les mêmes recommandations qui sont données pour réduire les portions des fast-food, les chercheurs suggèrent que réduire la taille des verres dans les débits de boissons pourrait participer à la diminution de la consommation totale de vin.

Et pour la France?

Ces réflexions sont-elles transposables dans l'Hexagone? Les auteurs s'en gardent bien. «Nous ne savons pas si les tendances que nous observons en Angleterre se vérifient dans d'autres pays», écrivent-ils.

«Aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Italie ou encore en Espagne, la moyenne des verres est beaucoup plus grande qu’en France: on est en retard à ce niveau là», explique Philippe Guillon, directeur exécutif chez Riedel, fabriquant de verres présent sur les marchés mondiaux.

«Plusieurs raisons peuvent expliquer ce retard: il y a d'abord le traditionnel service à la française, avec un grand verre pour l'eau, un verre moyen pour le vin blanc et un petit verre pour le vin rouge. De plus, en France, le vin a toujours été populaire et se trouvait sur la table tous les jours: donc pas besoin d’un accessoire extraordinaire pour le consommer –n'importe quel type de verre convenait.»

En France, l'évolution de la consommation de vin est l'inverse de celle de la Grande-Bretagne. Selon l'OMS, dans l'Hexagone, on est passée de vingt-six litres d'alcool pur en 1960 (par an et par personne), à 12,9 litres en 2010. Plus précisemment, 18,4 litres en moyenne pour les hommes et 7,7 litres pour les femmes. Cette diminution est surtout due à une baisse de la consommation du vin de table, qui reste malgré tout l'alcool majoritairement consommé.

Rapport global sur l'alcool et la santé

«Aujourd’hui, les gens consomment moins de vin en quantité, peut-être plus en qualité. S’associe à cela un cérémonial plus important. Une consommation plus orientée vers la dégustation», suggère Philippe Guillon.

«La consommation est plus occasionnelle, du coup on fait attention à plus de détails, en ce qui concerne le choix du vin, la température et les accessoires autour qui permettent de l'apprécier: c’est une tendance nette.»

Même si ce n'est pas la dynamique française, Philippe Guillon n'écarte pas le fait que de plus grands verres à vin –plus adaptés à la dégustation– peuvent pousser à consommer plus.

«Cela ne me surprendrait pas: il y a plus de plaisir dans un verre plus grand. Quand on aime bien le vin, on peut mieux apprécier le nez, les arômes ou l'équilibre en bouche. Si toutes ces étapes sont plus agréables, on peut imaginer qu'il peut y avoir plus de consommation.»

Selon les dernières estimations de l'OMS en 2017, la France se classe au 18e rang de pays européens consommateurs d'alcool, un classement où arrivent en tête la Lituanie (18,2L), la Biélorussie (16,4L) et la Moldavie (15,9L). Santé. Mais attention hein, grand verre ou pas: «L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération».

Clément Guillet
Clément Guillet (21 articles)
Médecin psychiatre et journaliste
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