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Pourquoi j'ai signé la tribune «Des femmes libèrent une autre parole»

Bérengère Viennot, mis à jour le 15.01.2018 à 13 h 58

Déjà parce que je l'ai lue, contrairement à un bon paquet de ses détracteurs.

Jeux de miroirs | Women's eNews via Flickr CC License by

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Mais quelle idée de signer cette tribune?

J’ai signé la tribune parue dans Le Monde et intitulée «Des femmes libèrent une autre parole» après avoir été sollicitée par une de ses rédactrices. Je l’ai lue avant, évidemment, soigneusement.

Après sa parution, j’ai vu déferler sur ses auteures et ses signataires une vague violente et haineuse, et je me suis dit “merde, j’ai fait une connerie”. Sur Twitter, dans les journaux, à la radio, j’ai appris avec effroi que j’avais signé une apologie des agressions sexuelles, que j'absolvais les frotteurs du métro, que j’étais une ennemie du mouvement #MeToo. J'ai pensé que je n’aimerais pas croiser une fille comme moi dans la rue.

Seule explication: j’avais dû mal la lire. Alors je l’ai relue.

Mélange des genres

Et j’ai constaté que je la re-signerais si c’était à refaire. Pourquoi? Parce que je trouve qu’il est excessif de mettre dans le même sac des violeurs et des connards de la rue ou du métro qui tripotent plus ou moins furtivement ce qui leur tombe sous la main quand l'envie leur en prend (je ne suis pas en train de dire que c’est bien de tripoter plus ou moins furtivement. C’est mal. Toutes les femmes qui ont signé la tribune pensent que c’est mal. Merci de votre attention).

Or, le mouvement #MeToo, qui a «libéré» la parole des femmes (en réalité, il l’a rendue plus audible. Il en a libérées pas mal, mais certaines femmes avaient déjà parlé. Elles n’avaient juste pas été écoutées), a eu tendance, sans nuance aucune, à mettre sur le même plan des criminels et des pauvres types qui méritent sans doute une amende/une baffe/une humiliation immédiate sur le lieu de leur forfait/un coup de pied dans les couilles (cochez la mention de votre choix). Ce n’est pas la même chose. Les deux sont répréhensibles, mais pas au même degré. Ce mélange des genres est compréhensible: ce mouvement est devenu un exutoire salutaire de toutes les souffrances subies par des femmes aux mains des hommes.

Résilience

D’autre part, je défends la liberté de «ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro» (citation de la tribune, si mal reprise un peu partout sous la forme «se faire frotter n’est pas traumatisant». Bien sûr, que ça peut être traumatisant. Ou pas).

Cela ne veut pas dire que je donne raison aux frotteurs du métro. En janvier 2016, j’ai écrit chez Slate un article qui ne parlait justement que de cela: des agressions dont les femmes étaient victimes dans l’espace public et du fait que personne ne les écoutait. Je crois qu’à l'époque, je n’ai pas été écoutée.

Cette citation ne veut pas dire non plus qu'un acte pareil n’est pas grave. C’est grave. En revanche, ce qu'elle veut dire, ce que je veux dire, c'est qu’il est possible de s’en remettre. Ou pas. J’ai lu des témoignages, notamment sur Twitter: certaines femmes ont été traumatisées par ces expériences. Leur douleur est réelle, elle suscite mon empathie, je les prends au sérieux et j’espère de tout cœur qu’elles pourront s’en remettre.

Mais parce que leur traumatisme les poursuit, pourquoi vouloir m’obliger à cacher, moi et celles qui comme moi ont fini par traiter ces épisodes par le mépris que leur auteur mérite, que je peux y penser sans que ça ne me fasse rien?

Ce n’est minimiser la douleur de personne que de dire qu’à traumatisme égal, certaines font preuve d’une grande résilience et que d’autres n’ont pas cette chance, sans que ce soit de leur faute. S’il y a une faute, c’est toujours celle de l’agresseur. Il y a un seuil de tolérance au traumatisme, comme il y a un seuil de tolérance à la douleur.

Belle idée forcément bordélique

On peut espérer que nous vivrons un jour dans une société où il n’y aura plus d’agressions, de harcèlement, de frotteurs et autres méprisables, mais qui est assez naïf pour croire que nous y arriverons un jour? Moi aussi, je voudrais vivre dans ce monde-là, mais je suis juste réaliste: ça n’arrivera pas. Il faudra toujours se contenter d'y tendre. Les lois sont faites pour ça, d’ailleurs: pour réglementer et sanctionner les comportements intolérables.

Il nous faut donc faire avec le monde dont nous disposons. Et dans ce monde-là, parce qu’il existe une domination par la masculinité dans l’espace public et privé (et là, je vais à l’encontre de l’avis de certaines rédactrices ou signataires de la tribune –on peut signer une tribune et ne pas être d’accord avec absolument tout ce que disent ou pensent les autres cosignataires), il faut que nous le gérions. #MeToo est à mon sens un bon début, mais c’est un début impulsif, brouillon, collectif et désorganisé; il s'agit d'une belle idée parce qu’elle vise à faire cesser un état de choses insupportable, mais bordélique, forcément bordélique, puisqu’elle ne peut à elle seule régler toutes les situations, dans toute leur diversité.

Sens des mots

Comme l’a dit Peggy Sastre face à Laurence Rossignol lors de leur rencontre sur BFM le 10 janvier, cette prise de parole ne s’est pas faite contre les autres, contre les femmes victimes ou celles qui les aident. Elle s’est faite en plus. Elle vient ajouter une couche de réflexion supplémentaire au débat.

Beaucoup de celles et ceux qui la critiquent semblent ne pas l’avoir lue (cette tribune n’est pas une apologie ni du viol, ni des agressions, ni des frotteurs et elle ne justifie aucune forme de violence); la force des réactions justifie à elle seule son existence. De toute évidence, il fallait un débat, il fallait définir ce contre quoi nous voulions nous battre: débattons!

Cela ne veut pas dire qu’il faille être forcément d’accord: c’est l’essence même du débat que d’avoir des opinions contradictoires. Je comprends que l’idée de «liberté d’importuner» (importuner ne veut pas dire violer, agresser, harceler, tripoter, sortir son sexe devant une personne non consentante ou le frotter contre elle mais «déranger, fatiguer en intervenant mal à propos, ennuyer par une présence ou un comportement déplacé») choque celles et ceux qui l’interprètent comme une liberté de harceler. Ce n’est pas le cas. Ce n’est pas ce que ça veut dire. Comment ne pas penser, en lisant et en entendant toutes les réactions indignées, que les détracteurs de cette tribune y ont lu ce qu’ils avaient envie d’y lire? Comment parler ensemble si nous n’attribuons pas le même sens aux mots? Où est-il écrit, dans cette tribune du Monde, qu’importuner et harceler était synonyme?

Je ne l’aurais pas signée si cela avait été le cas, et cela ne l’est pas. J’accorde tant d’importance à la valeur des mots et à la précision de leur sens que je n’aurais pas pu signer une lettre excusant ce que j’ai passé mille cinq cents mots à condamner il y a deux ans.

Expliquer n'est pas excuser

Donc oui, il faut laisser ces points de vue s’exprimer, en débattre et s’y opposer, bien sûr, si on en a envie. Mais j’ai beau lire la litanie des condamnations égrenées à l’égard de cette lettre ouverte, à aucun moment je ne reconnais dans ce qui lui est reproché ce que ces femmes y ont écrit.

Lorsqu’elles disent qu’une femme «peut envisager [un frotteur de métro] comme l’expression d’une grande misère sexuelle» (gras et surlignage de moi: elle peut, donc elle peut ne pas, cela ne veut pas dire qu’elle doit), il ne s’agit pas de justifier de tels comportements mais de les expliquer. Car expliquer n’est pas excuser, n’en déplaise à Manuel Valls. On peut donner des explications sur un comportement, surtout si cela peut aider la victime à s’en remettre, sans pour autant considérer que ce sont des circonstances atténuantes. Quand on choisit de nier les causes d’un problème, on se prive des moyens de les régler.

Spectre d'un orthoféminisme

J’ai signé cette tribune parce que je considère qu’il n’y a pas qu’une seule manière de régler le problème des violences, graves et moins graves, faites aux femmes. Parce que l’unanimité des points de vue a toujours un côté douteux et qu’il faut des angles différents, des voix discordantes pour faire avancer les mentalités. Il existe autant de féminismes que de féministes: je ne me reconnais pas dans celui de Brigitte Lahaie ou de Catherine Millet, mais je le suis néanmoins et je le revendique. Décider qu’il n’y a qu’une seule sorte de féminisme et qu’il doit convenir à tout le monde sans que personne ne puisse y déroger, c’est risquer de virer à l’orthoféminisme. Et celui-ci, qui en dessinera les contours?

Enfin, dans ce combat des mots et de la surenchère où tout le monde est en train de laisser des plumes, je prends la mienne et je re-signe: en tant que victime de violences sexuelles –comme le sont ou l’ont été la majorité des femmes–, je revendique le droit de me définir autrement que par ce qu’on a fait à mon corps. Je respecte et je pleure avec celles qui souffrent encore, mais je veux qu’on me laisse le droit d’avoir guéri.

Bérengère Viennot
Bérengère Viennot (12 articles)
Traductrice
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