France

Abdelkader Merah s'est-il radicalisé en Égypte?

Marie et Slug News, mis à jour le 09.01.2018 à 14 h 43

[Épisode 7] Pendant le procès, la Cour s'est penchée sur les séjours en Égypte d'Abdelkader Merah. Sa fréquentation d'écoles islamiques et la présence simultanée au Caire de certains membres de la bande de Toulouse laissent planer le doute quant au but exact de ses voyages.

Dans le quartier al-Attaba, au Caire (Égypte), le 12 décembre 2017 | Mohamed el-Shahed / AFP

Dans le quartier al-Attaba, au Caire (Égypte), le 12 décembre 2017 | Mohamed el-Shahed / AFP

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le septième et dernier volet de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

Retrouvez les épisodes précédents:
Abdelkader - Mohamed Merah: le procès de l'un, l'ombre de l'autre
Les rendez-vous manqués du procès Merah
- Enquêteurs vs terroristes, les policiers racontent
Les moyens de communication des frères Merah au coeur des débats
Les Merah, frères et sœurs de sang
Zoulikha Aziri, une mère bien peu coopérative

Palais de justice de Paris

Mardi 17 octobre. Anne, l’ex-compagne d’Abdelghani Merah, a les deux mains agrippées à la barre. Elle s’y accroche depuis plus d’une heure. La tête relevée, Anne avoue tout ce qu’elle a vécu avec sa belle-famille, les Merah, elle qui a connu celui qui deviendra le père de son enfant alors qu’elle n’avait que 16 ans.  

Le président de la Cour l’interroge: quand son beau-frère Abdelkader a-t-il, selon elle, épousé le salafisme? Lors de son séjour en prison ou quand il a rencontré sa compagne, Yamina? Anne explique: «Quand [Abdelkader] est entré dans la religion, je me suis dit que c’était bien, qu’il n’allait pas être dans l’alcool comme Abdel [Abdelghani]. Sauf qu’on est devenu des mécréants, des kouffars. C’est après son départ en Égypte qu’il a nettement amplifié la chose».

Le Caire, haut lieu d’enseignement islamique

Lors d’une interview accordée le 3 août 2016, Abdelghani Merah nous racontait cette période égyptienne: «Abdelkader, à son retour d’Égypte […], il respirait l’intelligence. C’était un autre Abdelkader. Plus l’Abdelkader fou “ouais les mécréants, ceci, cela”. Il était plus dans la retenue, la psychologie, la manipulation et tout ce qui s’en suit.»

Que s’est-il passé? Selon l’aîné de la fratrie, «il aurait aimé être guerrier au départ, mais avec l’Égypte, il s’est trouvé une vocation d’endoctrinement […]. Lui qui n’avait jamais ouvert un livre, avec cette idéologie et ce sectarisme, il a commencé à s’instruire...» 

Abdelkader Merah commence à séjourner régulièrement en Égypte l’année de son «entrée» en religion, soit, selon sa propre chronologie, en 2006. Le premier voyage a lieu en août; il enchaîne ensuite les aller-retours jusqu’en février 2011.

En Égypte, il n’ira pas n’importe où: il part au Caire, à l’époque haut lieu d’enseignement islamique –version salafiste radicale– pour les jeunes Européens en quête de conversion.  Le voyage est facile; un simple visa touristique suffit, contrairement à la Syrie, l’Irak ou l’Arabie Saoudite. La vie y est bon marché, les hôpitaux sont facilement accessibles.  Abdelkader Merah se revendique alors simple «musulman orthodoxe», qui voyageait pour apprendre l’arabe.

À ceux qui, comme son grand frère Abdelghani, pensent que c’est là-bas qu’il est devenu «un endoctrineur», Abdelkader Merah répond: il est allé au Caire pour le «divertissement», au moins lors de ses deux premiers voyages.

Lors de son dernier séjour, il se consacre à l'étude de l'arabe littéral, jusqu’à neuf heures par jour: «Comme on ne peut pas comprendre le Coran sans connaître l’arabe, je voulais absolument apprendre l’arabe», explique-t-il à l’audience. Le président de la cour, Franck Zientara, évoque un élément du dossier qui renforce cette version: «Dans une note déclassifiée par la DGSI, l’institut dans lequel vous avez étudié est considéré comme salafiste». 

Croquis d'Abdelkader Merah lors de son procès, réalisé le 2 novembre 2017 | Benoît Peyrucq / AFP

Cet institut, c’est l’école al-Fajr, du même nom que la prière du matin. Abdelkader Merah y a été inscrit. Hassan, l’agent de la DCRI spécialiste de l’islam radical qui a mené les négociations avec Mohamed Merah au printemps 2012, raconte: «Il y a différentes écoles au Caire. Beaucoup de musulmans sont venus faire des études, essentiellement de théologie. Il y a des cours intensifs d’arabe, car les cours de théologie sont uniquement en arabe.»

Abdelkader Merah s’inscrit dans plusieurs écoles, dont al-Ibaanah, qui annonce sur son site internet n’enseigner que l’arabe littéral. Al-Fajr, elle, déclare être affiliée au ministère de l’Éducation égyptien: on y apprend l’arabe classique et des dialectes égyptiens. Nulle question de leçons coraniques, de salafisme et encore moins d’islam radical sur ces vitrines en ligne. 

Pourtant, selon Hassan, pour entrer à al-Fajr, il faut déjà avoir des connaissances sur la religion musulmane. «Il y a des épreuves d’entrée bien poussées. Par exemple, il faut maîtriser au moins les deux tiers du Coran», précise-t-il lors de son témoignage. 

Au Caire, ces établissements sont réprimés par le gouvernement Moubarak: descentes dans les centres islamiques, arrestations et fermetures de certaines écoles –dont al-Ibaanah en 2005, qui rouvrira ses portes peu après.

La bande de Toulouse dans le même quartier cairote

Le 22 février 2009, l’attentat au souk change la donne pour la bande des Européens «barbus» et des Européennes «voilées». Une jeune Française y est tuée, Cécile Vannier. Elle était en voyage scolaire avec ses camarades de Levallois-Perret. L’attentat n’est pas revendiqué, mais la piste islamiste est privilégiée. 

Les arrestations se multiplient, par centaines. Parmi les suspects, une Française d’origine albanaise, deux Britanniques et un Belge, en contact avec les frères Clain et la bande de Toulouse. L’instruction est toujours en cours.

Abdelkader Merah fréquentait-il déjà ses amis toulousains pendant ces périodes cairotes? À l’audience, sa femme Yamina le martèle: «Quand on y était [en Égypte], on ne voyait personne, on n'était que tous les deux.» Mais Abdelkader Merah reconnaît face aux enquêteurs avoir parlé à des frères, sans vouloir communiquer leur identité, lors de ces nombreux voyages.

Les services de renseignements français constatent qu’entre la seconde moitié des années 2000 et le début des années 2010, les membres de la filière djihadiste toulousaine résident dans le même quartier francophone du Caire et fréquentent les mêmes écoles d’enseignement islamique, des madrassahs.

«Les madrassahs sont un haut lieu de l’endoctrinement religieux», raconte Bernard Squarcini, directeur de la DCRI de 2008 à mai 2012, lors de son témoignage à la barre. Mais il ajoute: «Nous n’avons aucun élément matériel, ce sont des déductions par rapport aux autres dossiers qu’on a dû gérer.» Ces autres dossiers qu’il évoque sont ceux de l’attentat du Caire, où l'on retrouve encore une fois le nom de Jean-Michel et de Fabien Clain, amis d’Abdelkader et de Mohamed Merah.

Les Clain, deux frères incontournables à Toulouse et dans la sphère djihadiste francophone. En août 2005, Jean-Michel Clain veut partir au Yémen, mais n’en obtient pas l’autorisation. Il est bloqué à l’aéroport du Caire et décide d'y rester.

Une partie de la bande toulousaine va alors venir «s’instruire» au Caire. Ils logent dans le quartier El Madina Nasr et suivent les enseignements des mêmes instituts qu’Abdelkader Merah et d’autres «frères» en lien avec les Clain. 

Aucune preuve matérielle de conversion au djihadisme

Est-ce suffisant pour établir un lien clair entre l’accusé et la mouvance djihadiste toulousaine? Hassan, l'expert en islam radical, explique qu'il existe trois grandes versions du salafisme: le quiétiste, qui va simplement s’orienter vers une formation religieuse, la version politique où l'on se rattache à un parti et la version révolutionnaire: «On reprend une vision ultra-orthodoxe des écrits, mais ça passe par l’usage de la violence pour un changement social.»

Pour lui, Abdelkader Merah «embrasse cette mouvance-là», puisqu’il suit les traces de la bande toulousaine et son cursus théologique. Seulement, la preuve qu’attend la cour d’assise spéciale doit être matérialisée. Hassan le sait. Alors, probablement pour appuyer son propos, il souligne pendant l’audience que Merah «a forcément tissé des liens en Égypte». 

Antoine Vey, l'un des trois avocats d’Abdelkader Merah, interroge l’analyste de la DCRI: «Quand vous dites “il a forcément tissé des liens”, c’est votre opinion?». Hassan détaille: «Ce qu’on sait, c’est qu’Abdelkader Merah a reçu pendant son séjour en Égypte la visite de salafistes toulousains.»

«Il avait une volonté de parfaire ses connaissances pour atteindre une certaine aura. Il avait ainsi plus d’emprise sur les jeunes convertis ou les jeunes délinquants qui voulaient se convertir.»

Hassan

Si rien ne montre quel genre de lien Abdelkader Merah entretenait avec ces «frères», on sait par contre que lors de son dernier séjour au Caire, en 2011, les frères Clain n’étaient pas en Égypte. Fabien était en détention dans le cadre de l’affaire dite d’Artigat, cette filière qui acheminait des combattants français en Irak. Jean-Michel, lui, était à Toulouse. On sait aussi qu’un certain Sophian a appelé un certain Abdelouali (kounya utilisée par Jean-Michel Clain) avant de prendre l’avion de la Belgique vers l’Égypte en 2009, afin qu’il le mette en contact avec Abdelkader Merah, déjà au Caire.

Sophian admet pendant l’instruction avoir fréquenté un temps la même école qu’Abdelkader Merah, qu’ils se saluaient dans le quartier: rien de djihadiste, ni de guerrier, juste des cours d’arabe.

Alors à l’audience, les avocats des parties civiles interrogent Hassan, encore: «Avec une telle formation en Égypte, Abdelkader Merah montait-il en grade?». Symboliquement oui, selon Hassan: «Il avait une volonté de parfaire ses connaissances pour atteindre une certaine aura. Il avait ainsi plus d’emprise sur les jeunes convertis ou les jeunes délinquants qui voulaient se convertir. Il voulait acquérir cette autorité, ce charisme, cette science.»

Une version confirmée par Christian Andui-Balle, l’ancien directeur régional du renseignement, lors de son témoignage Salle Voltaire, le 16 octobre: «En 2008, Abdelkader Merah est formé au rôle de propagandiste et va au Caire. […] Il veut devenir un émir.» Encore une fois, il s'agit de la conviction d'un policier spécialiste du djihadisme mais pas d'une preuve matérielle. 

Les deux séjours égyptiens de Mohamed Merah

Pourquoi vouloir prouver qu’au Caire, Abdelkader Merah tenterait de devenir émir, un chef? Pour l’accusation, c’est un point clef. Si Abdelkader est un émir, un sachant, aura-t-il forcément eu une ascendance sur son petit frère Mohamed? Oui, selon Hassan.

Abdelkader s'en défendra, lors de l’un des interrogatoires menés au cours du procès: «On me dit que je suis l’idéologue de mon frère. J’aurais aimé qu’il me suive en Égypte. Il avait une mémoire impressionnante. On serait allés étudier […], j’aurais aimé qu’on soit ensemble dans la voie de la science.»

Lorsque Mohamed Merah se rend pour la première fois au Caire, en 2006, il n’est pas encore entré en religion. Mais de ce séjour, on retrouve deux photos. La première est celle d’un inconnu posant avec Abdelkader Merah, qui a l’index levé vers le ciel, avec un Coran ouvert, selon les enquêteurs, à une page évoquant le djihad. L’autre représente ce même inconnu aux côtés de Mohamed Merah, un couteau dans une main, l’index de l’autre pointé vers le ciel. Là encore, un Coran est ouvert devant eux, sans que l'on puisse précisément savoir de quelle page il s’agit, la qualité de la photo ne le permettant pas.

«Pouvez-vous expliquer la signification du doigt levé?», demandera le président à Hassan. «Le doigt levé s’inscrit dans l’attestation de foi, la chahada: “Il n’y a de dieu que dieu et son message est le prophète”. [...] Dans la pratique djihadiste, cela veut dire que l'on est prêt à mourir pour dieu, pour sa cause.» 

Mohamed Merah retrouvera une deuxième fois son frère Abdelkader au Caire, en septembre 2010. Le séjour dure alors plus d’un mois. Mohamed Merah part ensuite en Afghanistan, pour tenter de rejoindre al-Qaïda. 

Ces séjours en Égypte semblent aussi déterminants dans l’histoire des Merah que mystérieux. L’ancien patron des services de renseignement, Bernard Squarcini, souligne à la barre que ce passage au Caire est un élément d'influence qui a pu être déterminant pour Mohamed Merah: «Je pense que l’on a dû parler de certains événements à préparer et sans doute d’un autre voyage à faire. Mais je n’ai aucune preuve.»

Les services restent sur leur intime conviction: Le Caire, école du djihad. Aucune preuve. Aucun élément à charge contre Abdelkader Merah.

Au prochain procès, dans quelques mois, les mêmes questions vont se poser: le Caire, les téléphones, la géolocalisation, le match de foot, l’omerta, avoir un frère terroriste fait-il de quelqu'un un terroriste? Et surtout: être un islamiste radical fait-il de quelqu'un un djihadiste?

Marie
Marie (7 articles)
Journaliste pour Slug News
Slug News
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Collectif de journalistes d'investigation
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