Culture

«Résiste», l'hymne qui traverse les époques et les arts

Thomas Messias, mis à jour le 07.01.2018 à 14 h 57

La chanson écrite et composée par Michel Berger restera comme l'une des plus mémorables de France Gall, disparue le 7 janvier à l'âge de 70 ans. Appel à la résistance individuelle et à la remise en question, cet hymne doux et universel a même inspiré le monde du cinéma.

La pochette du 45 tours de Tout pour la musique / Résiste

La pochette du 45 tours de Tout pour la musique / Résiste

Il n'était sans doute pas prévu que «Résiste» traverse à ce point les décennies. D'abord sorti en face B du single «Tout pour la musique», qui donne également son titre à l'album de France Gall sorti en 1981, cet appel à vivre son existence dans la liberté et l'affirmation de soi est pourtant toujours présent. Que la comédie musicale qui fit le tour de la France en 2015 et 2016 s'appelle d'ailleurs Résiste n'a absolument rien d'un hasard. Difficile d'établir une hiérarchie parmi tous les succès pop composés par Michel Berger à partir de 1974; en revanche, s'il fallait désigner une chanson ayant touché le plus grand nombre de Françaises et de Français en plein coeur, «Résiste» serait sans doute celle-là.

 

De la groupie du pianiste à Babacar, de Mademoiselle Chang à Ella Fitzgerald, Michel Berger a souvent écrit (pour lui et pour les autres) sur des personnages fictifs ou des personnalités existantes. Rien de toute cela dans «Résiste», hymne motivationnel qui puise son universalité dans sa façon d'utiliser l'impératif sans verser dans l'injonction, d'employer l'air de rien l'écriture inclusive pour mieux parler à toutes et à toutes. Le «tu» chanté par France Gall, c'est vous, c'est moi, c'est une amie ou un frère, ce sont toutes ces personnes dont on a le sentiment qu'elles passent lentement mais sûrement à côté de leur vie.

Résister pour soi

La chanson politique sauce Michel Berger ne fait de mal à personne. Hormis dans l'immortelle comédie musicale Starmania, il n'est pas question dans son oeuvre de s'en prendre aux puissantes et aux puissants. Berger, c'est avant tout une main tendue aux plus faibles, une oreille et une épaule offertes aux personnes esseulées ou en difficulté. «Résiste» est le parfait résumé de tout cela: chaque ligne ou presque invite à ne pas se laisser faire, à dire non aux existences calibrées («Si on t'organise une vie bien dirigée / Où tu t'oublieras vite»), au métro boulot dodo («Si tu réalises que la vie n'est pas là / Que le matin tu te lèves sans savoir où tu vas»), aux relations sans passion («Si tu réalises que l'amour n'est pas là / Que le soir tu te couches / Sans aucun rêve en toi»). Plus que de se heurter aux autres, il convient avant tout de résister pour soi, chante France Gall.

En outre, «Résiste» est la chanson idéale à beugler en solitaire chez soi ou bien au bout d'une nuit blanche festive. Elle accompagne idéalement le dernier verre et la dernière clope, comme pour se faire une énième fois le serment qu'on ne se laissera plus faire, que demain on changera tout. 

Pouvant simultanément être considéré comme féministe et (gentiment) révolutionnaire, l'hymne colle dans presque toutes les situations.

Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri l'ont bien compris. Dans le scénario de On connaît la chanson d'Alain Resnais, qui sortira en novembre 1997, le tandem de scénaristes de Cuisine et dépendances et Un air de famille a savamment incorporé une petite quarantaine de morceaux appartenant au patrimoine français, repris façon lipdub par les protagonistes du film. Parmi les artistes que l'on peut entendre dans le film, citons Téléphone, Arletty, Léo Ferré, Joséphine Baker... mais c'est bel et bien «Résiste» que l'on entend à trois reprises dans le film, leitmotiv motivationnel qui colle à merveille au personnage d'Odile joué par Sabine Azéma.

Qu'elle s'adresse à sa soeur Camille (Agnès Jaoui) en pleine déconfiture sentimentale, à son ami Nicolas (Jean-Pierre Bacri) dont la dépression n'est pas loin, ou à son mari Claude (Pierre Arditi) qui appréhende sa propre existence de façon bien trop passive, Odile n'a que ce mot à la bouche: «Résiste». Pouvant simultanément être considéré comme féministe et (gentiment) révolutionnaire, en fonction de l'identité de la personne à qui il s'adresse, l'hymne colle dans presque toutes les situations. Et il fait forcément réfléchir bien que les idées qu'il véhicule ne soient abordées que de façon assez superficielle.

Les trois apparitions du morceau dans le film de Resnais sont compilées dans la courte vidéo ci-dessous, qui donne bigrement envie de revoir l'intégralité d'un long-métrage qui invitait lui aussi à en découdre avec l'existence tout en permettant à chacun et chacune d'assumer son vague à l'âme.

 

Dans une interview accordée à La Croix en août dernier, le chroniqueur musical Bertrand Dicale décrivit la génération de France Gall et Michel Berger comme «une génération pour qui la pop sera un outil du changement social et moral. Même si ses représentants sont revenus de certaines illusions –ils ne pensent pas qu’une chanson changera le monde–, ils espèrent l’améliorer».

C'est effectivement ce qui se produit avec «Résiste», idéal pour celles et ceux qui ne croient pas au grand soir mais espèrent encore qu'il soit possible de changer le monde et d'améliorer sa propre vie en procédant par petites touches.

Thomas Messias
Thomas Messias (145 articles)
Prof de maths et journaliste
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