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Le Pékin Express de Macron, un moment clé du quinquennat

Gaël Brustier, mis à jour le 08.01.2018 à 10 h 36

Avec sa visite à Pékin, Emmanuel Macron affronte un enjeu déterminant: la définition de la relation à construire entre une France membre de l’UE et une Chine qui s’affirme explicitement comme une puissance à vocation mondiale.

Emmanuel Macron et le président chinois Xi Jinping au sommet du G20 à Hambourg (Allemagne), le 8 juillet 2017 | Ian Langsdon / Pool / AFP

Emmanuel Macron et le président chinois Xi Jinping au sommet du G20 à Hambourg (Allemagne), le 8 juillet 2017 | Ian Langsdon / Pool / AFP

La géopolitique mondiale semble de plus en plus incertaine. L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001 puis la crise de 2008 ont redessiné la carte du monde et fait de la Chine une puissance économique de premier plan. Du point de vue financier et potentiellement monétaire, mais aussi en matière militaire, il s'agit aujourd'hui d'une puissance qui fait quasiment jeu égal avec les États-Unis.

Le mythe d’une paix assise sur l’entente de la Chinamerica a, semble-t-il, vécu. Les accélérations des évolutions du commerce mondial et les déséquilibres au sein de sociétés d’Amérique du Nord et d’Europe –liés à la fragilisation de leurs classes moyennes depuis 2008– ont induit à la fois des difficultés stratégiques nouvelles pour les différentes puissances de premier plan et des bouleversements idéologiques, politiques et électoraux dans nos pays. L’élection de Donald J. Trump ou le Brexit en sont deux aperçus.

C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron tente, selon l’esprit réaffirmé lors de ses vœux, de déterminer un projet pour une France présentée comme une nation «et en même temps» comme une start-up. Comme la France du général de Gaulle, la France d’Emmanuel Macron peut-elle être «Tintin», c’est-à-dire «le petit qui n’a pas peur des grands»?

Réaffirmer la vocation mondiale de la France

Le voyage d’Emmanuel Macron en Chine revêt une dimension presque historique. La France de la Ve République, sous l’impulsion du général de Gaulle, a reconnu la République Populaire de Chine (RPC) en 1964. André Malraux ministre, l’auteur de La Condition Humaine se rendit à Pékin rencontrer Mao Zedong.

Cette fois, il ne s’agit pas simplement de revenir en France avec dans l’escarcelle quelques (parfois très beaux) contrats signés –Emmanuel Macron et la diplomatie française ne peuvent que le savoir–, même si la Chine y sera elle-même attentive, tant elle accorde de l’importance –les voyages de Xi en Europe l’ont montré– au resserrement des liens entre les trois pôles du continent eurasiatique: Europe-Russie-Chine.

Il s’agit pour Emmanuel Macron, dans un contexte de panne politique de l’Europe, d’une évolution de la relation sino-américaine et de tension croissante en Mer de Chine, de repenser la relation entre notre pays –et plus largement l’Union européenne– et la RPC.

Si Time met comme condition au leadership macronien sur l’Europe la capacité d’Emmanuel Macron à gouverner une France fracturée, il ne faut pas détourner le regard de l’enjeu que représente pour le président, mais surtout pour la France et pour l’Europe, le grand chambardement géostratégique en cours.

Surtout, dans cette perspective, les choix stratégiques du président auront pour conséquence non seulement de réaffirmer la vocation mondiale de la France mais, potentiellement, de remobiliser son peuple par un dessein global.

D’une certaine façon, Emmanuel Macron est en quête de son discours de Phnom Penh, c’est-à-dire moins de résultats commerciaux que d’un retour de la France à une symbolique évoquant la «grandeur» maintes fois invoquée par le général de Gaulle. Ce ne serait pas le moindre des éléments de ce macronisme à la fois triomphant et évanescent.

Profiter de la disgrâce des États-Unis pour tirer son épingle du jeu

Emmanuel Macron a été élu en mai 2017, quelques mois après l’élection Donald Trump à la Maison-Blanche. La personnalité du président des États-Unis ne cesse d’étonner le monde. Tant sur le plan politique que personnel, ce président septuagénaire féru de réseaux sociaux trahit, tant par son élection que par sa présidence, le trouble qui saisit les États-Unis et l’hésitation stratégique qui s’insinue dans les différents secteurs du pouvoir et des élites américaines.

Trump s’est fait élire sur un nationalisme économique forgé par les paléoconservateurs américains qui a été martelé, Facebook et le 2.0 aidant, à des publics fragilisés par la désindustrialisation. Cette idéologie hantée par la peur du déclin américain mais possible accélérateur de celui-ci peut, malgré la personnalité de Trump, constituer le ciment d’une coalition électorale relativement stable.

Très tôt, les États-Unis de Nixon ont développé une relation particulière avec la Chine Populaire. Le néolibéralisme, élément central du thatchérisme et du reaganisme, a bien reconfiguré l’économie mondiale, mais il ne l’aurait pas fait sans l’accord et la participation du Parti Communiste Chinois et de Deng Xiaoping (ainsi que de la grande distribution).

Le journalisme économique a ainsi pu parler d’un accord entre Wall Street, la grande distribution (Walmart) et le Parti Communiste Chinois. À partir des années 1990, les États-Unis ont consenti une importante sous-évaluation du yuan, la monnaie chinoise. Ainsi, avec des coûts très réduits en main d’œuvre, la Chine a gagné en compétitivité.

Toute la problématique des États-Unis, que la personnalité de Donald Trump rend évidemment plus complexe, tient au déséquilibre des échanges commerciaux entre la RPC et eux.

Trump ou non, les États-Unis ont opéré des choix stratégiques importants depuis plusieurs années: ils ont fait «retour» dans le Pacifique. Cependant, l’élection de 2016 a révélé la crise de leur leadership mondial. Le gendarme du monde est de plus en plus perçu comme un garde-champêtre au comportement erratique.

Derrière la question du libre-échange qui a dressé contre lui, mais aussi contre les démocrates de Clinton et l’establishment républicain, le monde ouvrier américain, c’est l’angoisse du déclassement des États-Unis qui se profile.

Dans ce contexte magmatique qui voit l'hégémonie des États-Unis perdre la force de son évidence, le jeu de la France en mer de Chine et en Europe ne sont pas écrits.

Parmi les conseillers du soir d’Emmanuel Macron, ceux qui influencent le pouvoir français sur ces questions, on peut citer Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et homme clé de la relation franco-chinoise, mais également Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense et analyste constant des rapports de forces mondiaux, qui joue le rôle de l’homme des rapports franco-russes.

Comprendre les difficultés économiques de la Chine

Sur le plan de sa diplomatie, la République Populaire n’a pas manqué de faire muter des fondamentaux hérités de Deng Xiaoping. Longtemps, la RPC a en effet mené de front une politique d’expansion de ses capacités productives et une politique extérieure faisant, selon les prescriptions de Deng, «profil bas».

La Chine n’a donc pas, pendant le temps de son ascension économique, joué de rôle diplomatique volontariste. A prévalu un vrai mercantilisme, dépouillant –il faut le dire– l’Europe et l’Amérique du Nord d’un tissu industriel et ambitionnant d’attirer dans son giron les centres de recherche et développement.

La Chine s’est contentée, par méfiance devant le redéploiement américain dans le Pacifique, d’un rapprochement avec Moscou et d’une accentuation de sa politique d’influence dans les pays occidentaux.

Aujourd'hui, la Chine semble embrasser une politique assumée de «grande puissance», mettant un terme au mythe d’une Chinamerica offrant au monde une paix durable.

La Chine souffre, de façon persistance et malgré les discours sur l’essor de la classe moyenne du pays, d’une très faible consommation intérieure, en dépit de l’effort visant à la développer. La Chine est forte mais dépendante de l’extérieur.

Avec une forte épargne orientée sur l’immobilier et une perte de compétitivité, la Chine peine à être dominante dans le domaine des hautes technologies. La Chine donne la priorité à son proche voisinage, entre intensification des échanges et instauration d’une forme de tension sinon d’agressivité liée à son souci permanent de sécuriser ses frontières… et au-delà (en témoignent les îlots bétonnés sur sa façade maritime).

Dans le même temps, elle lance de nouvelles routes de la soie pour affermir son tout jeune dessein politique de façon pragmatique. Le sentiment nationaliste qui semble prévaloir dans la République populaire n’est pas sans rappeler celui rencontré dans l’Europe de la fin du XIXe siècle ou d’avant 1914, mais il ne doit pas camoufler le fait que la Chine n’est pas seule. Les BRICS s’affirment dans son sillage et contribuent à redessiner la géopolitique mondiale.

Rendre l'Europe «great again» 

Emmanuel Macron peut-il affirmer son leadership en Europe? Cela semble possible si une vision stratégique s’affirme; Pékin peut en être le chemin.

Avec des États-Unis en difficulté, la France macronienne, qui n’a rien d’un nain politique, peut œuvrer à trouver un accord avec la Chine si la conviction opère sur une réorientation de la politique économique de la zone euro.

C’est au fond de cela qu’il est question. Emmanuel Macron cherche comment faire de la France un acteur majeur de la marche du monde. N’oublions pas non plus que cette ambition internationale est une des voies devant mener à l’hégémonie que le président entend exercer dans la vie politique française.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (121 articles)
Chercheur en science politique
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