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La drôle d'histoire du consulat russe à San Francisco

Le consulat russe de San Francisco (États-Unis), le 29 décembre 2016 | Josh Edelson / AFP

Le consulat russe de San Francisco (États-Unis), le 29 décembre 2016 | Josh Edelson / AFP

Survols du territoire américain, cartographie des réseaux de fibre optique, «activités étranges»… Les espions russes de la côte ouest ne chômaient pas avant la fermeture brutale par l'administration Trump, le 2 septembre 2017, du consulat de Russie à San Francisco.

Zach Dorfman, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 17.01.2018 à 8 h 37

La première chose que vous devez savoir à propos du bâtiment qui, jusqu’à encore très récemment, abritait le consulat russe à San Francisco –une ville où la topographie a un sens et où la richesse et le pouvoir se concentrent, au sens le plus littéral du terme, sur les sommets– est précisément son caractère élevé.

Situé sur les hauteurs de Pacific Heights, l'un des endroits les plus cossus de la ville, il est pourvu d'une façade en briques et ses six étages lui donnent des allures de sentinelle. Il trône dans un quartier qui semble auréolé du genre de faste, de pouvoir et de prestige qui a longtemps précédé la vague actuelle des millionnaires de la nouvelle technologie, ou la vague d'avant cette dernière –ou celle d'avant encore.

C’est un quartier ancien, cohérent et qui n’a aucun problème à faire étalage de sa puissance; ses habitants se savent en droit et en position de régner. Depuis les hauteurs de Pacific Heights, le regard embrasse simultanément la ville, la baie, le Golden Gate et, au-delà, les étendues glaciales de l’océan Pacifique.

Fumée noire s'échappant de la cheminée

La deuxième chose que vous devez savoir à propos de la fermeture du consulat russe à San Francisco, c’est que dès l’annonce brutale par l'administration Trump, le 31 août 2017, que sa fermeture serait effective quarante-huit heures plus tard, la couverture médiatique de l’évènement se concentra presque uniquement sur deux choses: la chaleur étouffante (cette ville est certes en Californie, un État où il peut faire très chaud l’été, mais ce n'est habituellement pas le cas à San Francisco) et la fumée noire qui s’échappait de la cheminée du consulat, signe que les employés devaient être en train d’y brûler, du moins le supposait-on, tous les documents confidentiels ou potentiellement incriminants.

Les passants avaient raison de regarder vers le haut du bâtiment, vers son toit, mais ils ne regardaient pas au bon endroit: ce qui comptait le plus en réalité, c’était cette panoplie hétéroclite d'antennes, de satellites et de dispositifs de transmission électronique qui couvrait le toit –des appareils considérés depuis des décennies avec un mélange de suspicion et de consternation par les responsables américains de la communauté du renseignement [des responsables qui, à Paris, ont peu ou prou les mêmes appareils installés sur le toit de leur ambassade, mais qui ont l’élégance de les dissimuler sous des bâches, ndlr]. Ces appareils racontaient bien mieux l'histoire du consulat russe à San Francisco que les cendres qui se répandaient alors sur les maisons voisines.

De la fumée s'échappe du consulat de Russie à San Francisco, le 1er septembre 2017, veille de sa fermeture | Justin Sullivan / Getty Images / AFP 

Le jour où l'annonce de la fermeture a été faite, je me suis précipité devant le consulat, qui semblait totalement imperméable à la chaleur écrasante et devant lequel de nombreuses équipes de télévision faisaient le pied de grue, à l’ombre. Un nombre étrange et inhabituel de camionnettes de livraison circulait à proximité, ainsi qu’un nombre tout aussi étrange et inhabituel de curieux (assis dans leur voiture, devant leur ordinateur; en tenue de cycliste, de l’autre côté de la rue), alors que le reste du quartier semblait très calme. Des piétions passaient en continu, en prenant des photos avec leurs iPhones.

San Francisco, la chose ne faisait désormais plus de doute, se trouvait au cœur d’une confrontation diplomatique de plus en plus dure entre les deux grandes superpuissances nucléaires.

Affaire d’espionnage d’une ampleur sans précédent

Au mois de juillet 2017, le président russe Vladimir Poutine annonce, lors d’une interview accordée à la télévision d'État, une réduction de 755 du nombre total de personnes autorisées à travailler dans les bâtiments diplomatiques américains en Russie. L’administration Trump réplique aussitôt en annonçant la fermeture du consulat de San Francisco (et deux petites annexes diplomatiques).

Poutine, pour sa part, affirme qu'il ne fait que répondre à la décision de l'administration Obama, en décembre 2016, de fermer deux complexes hôteliers russes sur la côte est (soupçonnés d’abriter des activités d’espionnage), à l'expulsion du territoire américain de 35 diplomates russes identifiés comme espions (cette liste comprenait quatre employés du consulat de San Francisco, dont celle du responsable des cuisines du consulat) et à une nouvelle série de sanctions votées par le Congrès. L'administration Obama avait pris ces mesures de représailles suite à l'ingérence sans précédent de la Russie dans l'élection présidentielle américaine de 2016.

Mais pourquoi se concentrer sur San Francisco? Pourquoi ne pas fermer l'un des trois autres consulats russes, à New York, Seattle ou Houston? Et pourquoi au mois d’août?

Les espions russes étaient soupçonnés «de faire des choses étranges dans des endroits où ils n’auraient pas dû se trouver».

La réponse à ces questions, ai-je découvert, semble liée à une affaire d’espionnage d’une ampleur sans précédent et dont l’origine se trouve au cœur même du consulat russe à San Francisco.

Selon plusieurs anciens responsables des services de renseignement, si ces «activités étranges» ne se limitaient pas à la ville San Francisco et à ses environs, le consulat russe de San Francisco semble y avoir joué un rôle beaucoup plus prépondérant que n'importe quelle autre représentation diplomatique russe aux États-Unis, ambassade russe à Washington comprise.

Comme l’a raconté un ancien du renseignement, les espions russes étaient soupçonnés «de faire des choses étranges dans des endroits où ils n’auraient pas dû se trouver». Les responsables russes à Washington n'ont pas répondu à mes multiples tentatives de les joindre par mail ou par téléphone.

Plaque tournante majeure pour la collecte de renseignements

Durant la préparation de cet article, j'ai pu parler à une demi-douzaine d'anciens hauts responsables du renseignement américain. Certaines de ces personnes, dont la quasi-totalité travaillaient au contre-espionnage à San Francisco, m’ont parlé d'une manière générale des pratiques de l'espionnage russe dans le nord de la Californie; de longues conversations avec d'autres ex-responsables des services m’ont permis d’aborder ce sujet sur le fond, afin de mieux comprendre ces questions délicates liées aux récentes activités russes dans la région, et au-delà.

Ces sources m’ont confirmé que le consulat de San Francisco jouait un rôle unique dans les opérations russes de collecte de renseignements aux États-Unis et servait de plaque tournante majeure –et peut-être inégalée– pour recueillir des renseignements techniques. Comme je l'ai découvert, ce sont ces activités qui expliquent pourquoi le consulat russe de San Francisco, le plus ancien installé aux États-Unis, a fait l’objet de cette fermeture décidée par l’administration américaine.

Depuis des décennies, les représentants du gouvernement américain ont pleinement conscience qu’au vu de la proximité du consulat avec la Silicon Valley, avec des universités telles que Stanford ou Berkeley et du grand nombre de chercheurs et de contractuels travaillant dans le domaine de la défense –dont notamment deux laboratoire du département de l’Énergie travaillant sur les armes nucléaires–, la Russie utilise son consulat à San Francisco comme plateforme de ses activités d’espionnage.

Un ancien cadre supérieur du contre-espionnage se rappelle du «nombre disproportionné» d'agents de renseignement russes spécialisés dans les sciences et la technologie basés à San Francisco.

Les modalités mêmes de l’espionnage russe dans la baie de San Francisco sont bien connues, et depuis longtemps, par les services de contre-espionnage américains, dont les membres savent (au moins grossièrement) ce que les Russes recherchent et comment ils s’y prennent pour collecter des informations.

Un ancien cadre supérieur du contre-espionnage se rappelle du «nombre disproportionné» d'agents de renseignement russes spécialisés dans les sciences et la technologie basés à San Francisco, dont certains experts en chiffrement chargés de surveiller les nouveaux développements de ces technologies dans la Silicon Valley.

Un deuxième ancien agent des services de renseignement a souligné devant moi l'intérêt que manifestent depuis longtemps les agents russes à San Francisco à l'établissement de relations avec des experts en technologie et des sociétés de capital-risque locales.

Mais comme me l’ont fait remarquer de nombreux ex-fonctionnaires du renseignement, ce qui a changé, c'est l'intensité des efforts russes. Selon Kathleen Puckett, qui a passé deux décennies à travailler sur le contre-espionnage dans la région de San Francisco, «les Russes se sont montrés bien plus agressifs dans la collecte de renseignements durant les années 2000 qu’ils ne l’étaient durant les années 1980».

Comportements inexplicables dans des lieux apparemment aléatoires

Il y a environ dix années de cela –et peut-être un peu plus longtemps, selon de nombreux anciens responsables des services–, quelque chose a changé. Les agents de renseignement russes suspectés, souvent conscients qu'ils étaient surveillés par le FBI, ont commencé à se comporter de manière inexplicable, bizarre, dans des lieux éloignés, perdus ou apparemment aléatoires.

Selon certaines sources, il est fort probable que la fermeture du consulat soit liée au travail de fonctionnaires des services de renseignement américains, qui auraient pu confirmer de manière irréfutable des soupçons de longue date relatifs aux objectifs de ces activités russes –ou plus simplement que les autorités américaines ne pouvaient plus tolérer ces collectes de renseignements extrêmement agressives et ont donc saisi l'occasion de les interrompre ou de les perturber après la dernière salve diplomatique de Poutine.

Ce qui semble ne faire aucun doute, c'est qu’en matière d'espionnage russe, San Francisco était à la pointe de l'innovation.

Vue du consulat de Russie à San Francisco le 31 août 2017, jour de la décision de l'administration Trump de le fermer |  Justin Sullivan / Getty Images / AFP 

Imaginez que vous vous rendiez en voiture au mont Tamalpais, l'emblématique pic situé juste au nord de San Francisco, avant d’en redescendre en empruntant une route au fond d’un ravin bordé de séquoias, jusqu’à ce que vous aperceviez à l'horizon un gigantesque front de mer aux lignes sinueuses. Vous êtes à Stinson Beach, à quarante-cinq minutes en voiture de la ville.

Imaginez maintenant qu'au bord de l'eau, sur la plage, se trouve un homme en costume –un homme connu des services de renseignement américains comme étant un agent de renseignement russe. Vous remarquez qu’il tient dans sa main un petit appareil. Il contemple l'océan pendant quelques minutes, se retourne, marche jusqu’à sa voiture et s'en va.

Ce récit, qui m’a été raconté par de nombreux ex-responsables américains du contre-espionnage, n’est qu’un exemple de cette série de comportements bizarres observés par nos services.

On a ainsi pu voir des agents de renseignement russes suspectés –sous couverture diplomatique ou «illégaux», comme on disait à l’époque du KGB pour désigner les espions vivant en Occident sous une fausse identité et donc sans la moindre protection en cas de découverte de leurs activité– en train de rouler au ralenti au milieu des champs de blé ou dans les montagnes du nord-ouest du Pacifique.

«Cela fait des décennies que la Russie utilise les illégaux sur notre territoire», m’a confié Steven Hall, un ancien chef des opérations russes au sein de la CIA. «Cela va du type qui obtient un visa pour travailler au touriste qui veut visiter la Napa Valley.»

Certains agents de renseignement russes soupçonnés d’espionnage ont été aperçus en train de s’adonner à des comportements aussi bizarres que répétitifs sur les stations-services de l'Interstate 5, la principale artère nord-sud de la Californie.

Comme le rapporte un ancien agent du renseignement, lors d’un incident particulièrement étrange, deux espions russes présumés ont été aperçus dans une station-service. Le chauffeur se tenait à côté de sa voiture, sans prendre un litre de carburant. La passagère s'est approchée d'un arbre et en a fait le tour à plusieurs reprises. Puis ils ont tous deux regagné leur voiture et sont partis. D’autres agents russes suspectés ont été vus plusieurs fois effectuer ces mêmes rituels étranges, dans les mêmes stations-services.

Cartographie du réseau de fibre optique

Pourquoi? Plusieurs théories ont émergé. L'une était que les Russes essayaient de tromper et de déborder de travail les équipes du FBI chargées de les surveiller, afin d'évaluer jusqu’à quel point ils étaient contrôlés –en d'autres termes, pour tester les compétences des personnels qui les traquent.

Une autre théorie s'articule autour d'une technique de communication ancienne entre espions russes, connue sous le nom de «transmissions en rafales», selon laquelle les agents du renseignement se transmettent des données entre eux par le biais d’appareils à ondes courtes. Mais pour cela, déclare un autre ex-agent des services, il faut que les deux agents puissent se voir, et de telles transmissions ne sont efficaces qu’à des distances relativement courtes.

Mais nombre de ces comportements ne semblaient pas correspondre à un moule. Le FBI n’a pas pu établir que ces agents de renseignement russes soupçonnés –certains d'entre eux ont été vus avec de petits appareils dans les mains et d'autres sans– se livraient à des communications.

Le FBI a fini par en conclure que la Russie s’était lancée dans une opération massive de collecte de données.

Selon de multiples sources, l'une des caractéristiques récurrentes et inquiétantes de ces activités est qu'elles se déroulent souvent à proximité de hubs souterrains des réseaux de fibre optique (dans un article paru en juin, Ali Watkins de Politico rapporte quelques exemples de ces comportements étranges, remontant à l'été 2016, ainsi que leur connexion potentielle au réseau de fibre optique).

Au bout d’un moment, comme de nombreux ex-responsables du renseignement me l’ont dit, le FBI a fini par en conclure que la Russie s’était lancée dans une opération massive de collecte de données, une opération de longue haleine et en continu: une mission visant à localiser de manière exhaustive tous les nœuds de communications souterrains des États-Unis et à cartographier puis cataloguer les points du réseau de fibre optique où ces données étaient transférées. Ils ont «évidemment essayé de déterminer le niveau de sophistication de notre réseau de renseignement», comme me l’a déclaré un ancien fonctionnaire, et ces activités «les ont aidés à s’en faire une idée plus précise».

Guerre hybride et cyber-outils

Plusieurs ex-responsables du renseignement aux États-Unis m'ont dit que les agents russes semblaient chercher activement à pénétrer dans l'infrastructure des communications américaines, en particulier là où les câbles sous-marins rejoignent la terre, sur les côtes de l'Atlantique et du Pacifique.

Ils sont «presque certains», selon un ancien responsable des services, qu’à au moins une reprise, dans le cadre de ces opérations de pénétration des systèmes de communication, un agent russe est parvenu à s’introduire avec succès dans un centre de données (un lieu où des données sont stockées physiquement).

Mais ce qui est «vraiment inquiétant», d'après l'ex-cadre supérieur du contre-espionnage, c’est l'accent mis par les Russes sur les nœuds de communication à proximité des bases militaires.

«S'ils peuvent couper notre réseau et nous rendre aveugles, lors ils sont en mesure de faire jeu égal avec nous.»

Un ancien responsable du renseignement

Selon de multiples sources, les responsables américains ont conclu que l'objectif ultime de Moscou était de disposer, en cas d'affrontement entre les deux puissances, de la capacité de couper ces communications, paralysant ainsi les systèmes de commandement et de contrôle de l'armée américaine.

«S'ils peuvent couper notre réseau et nous rendre aveugles, comme me l’a fait remarquer un ancien responsable du renseignement, alors ils sont en mesure de faire jeu égal avec nous», car chacun considère généralement que les États-Unis possèdent des capacités de commandement et de contrôle supérieures qui feraient la différence en cas de conflit.

Quand j'ai décrit cette tentative possible de cartographie du réseau de fibre optique à un ex-haut fonctionnaire de la CIA, ce dernier ne m’a pas paru troublé. «Dans un contexte où les Russes tenter de mener une guerre hybride contre les États-Unis, en utilisant des cyber-outils, rien de ce que vous me décrivez ne m’étonne vraiment», m’a-t-il déclaré.

Plusieurs anciens responsables des services m'ont également dit que les autorités craignaient que les agents de renseignement russes ne fournissent ces coordonnées à des «illégaux» ou à des voyageurs qui pourraient mener une campagne de sabotage. On craint également que la Russie ne partage ces coordonnées avec d'autres services de renseignement étrangers hostiles, comme un possible réseau iranien illégal opérant dans le pays.

Correlation entre les activités étranges et les vols «Ciel ouvert»

Selon certains ex-responsables du renseignement, ces activités étranges ont poussé le FBI à compiler et à comparer les rapports de surveillance en provenance des quatre coins du pays, en les superposant aux trajectoires de vols russes effectués dans le cadre du programme de collecte du traité Ciel ouvert.

Ce traité, entré en vigueur en 2002, permet aux États-Unis et à la Russie –comme aux trente-deux autres pays signataires– d'effectuer un nombre limité de vols de surveillance et de reconnaissance non armés au-dessus de leurs territoires respectifs chaque année (d'après le département d'État, les États-Unis avaient effectué en 2016 196 survols de la Russie en tout, contre 71 survols des États-Unis par les Russes).

Les méthodes de collecte –vidéo, photographie, infrarouge et radar– sont très réglementées et circonscrites, et le pays dont le territoire est survolé doit approuver le plan de vol demandé. Les vols sont surveillés par des représentants du gouvernement hôte embarqués à bord. Par la suite, et sur demande, les données recueillies peuvent être partagées avec tous les signataires du traité.

Les agents russes suspectés avaient été vus dans des endroits récemment survolés ou plus tard intégrés à des plans de vols russes.

Le traité Ciel ouvert a été essentiellement conçu comme un accord de contrôle des armements: une tentative de réduire, grâce à une plus grande transparence, les incertitudes entourant l'ensemble des forces militaires de chaque grande puissance, ce qui permet d’éviter autant que possible une confrontation nucléaire déclenchée par erreur.

Les services américains ont remarqué une corrélation inquiétante entre les fameuses «activités étranges» et le traité Ciel ouvert: les agents russes suspectés avaient été vus dans des endroits récemment survolés ou plus tard intégrés à des plans de vols russes.

Des responsables du renseignement pensent que lorsque des agents se rendaient sur le terrain avant le vol, ils aidaient probablement à marquer des coordonnées pour les futures missions du traité Ciel ouvert. Quand ils s’y rendaient après, c’était peut-être pour confirmer la présence d’un objet d'intérêt potentiel (comme un nœud du réseau de fibre optique) détecté lors d’un survol.

«Rien ne saurait se substituer à la présence sur place d’une personne pour enregistrer les coordonnées GPS d’un point aussi précis qu’un nœud de communication réseau, m’a déclaré un ex-cadre supérieur du contre-espionnage. Quand vous volez à 10.000 mètres au-dessus du sol, vous avez besoin de coordonnées précises pour frapper un point particulier.»

Le renseignement américain a également établi une autre série de corrélations: certes, les espions présumés visitaient des endroits que les avions de surveillance russes avaient survolés ou allaient survoler dans le cadre de leurs missions Ciel ouvert, mais il arrivait également qu’ils s’y rendent au moment même où les avions survolaient ces points, en temps réel donc.

«Une sorte de communication aurait ainsi pu être établie entre l’avion et l’agent, m’a dit un ex-agent des services de renseignement. Le plus difficile a été d’évaluer exactement ce qu'ils faisaient» (nous ne sommes pas parvenus à savoir si les responsables américains étaient en mesure d'établir de manière définitive si et comment de telles communications ont effectivement eu lieu).

Opérations illégales de collecte de données

Une théorie, qui m’a été relayée par de multiples sources, est que les Russes auraient utilisé les vols comme plateforme de communication –les avions peuvent servir d’antennes-relais, recevoir et transmettre des données.

Si Moscou craignait que les services de contre-espionnage américains n'interceptent des données cryptées à partir d'installations de communication sécurisées situées dans leurs locaux diplomatiques, les Russes ont peut-être tenté de contourner le problème en envoyant secrètement des données grâce aux avions en survol.

«Un représentant américain peut surveiller trois écrans lors d’un vol du traité Ciel ouvert, mais peut-être qu’un quatrième écran se trouve hors de sa vue, sans qu’il le sache, et pendant qu’il prend des notes, les transmissions et la réception de données se déroulent sous son nez», s’est inquiété devant moi un ancien du renseignement.

Cela fait des décennies que la Russie exploite de manière agressive sa présence diplomatique à San Francisco, et les États-Unis ont généralement répliqué de manière tout aussi agressive.

Si tel est le cas, de telles actions constituent une violation de l’esprit du traité Ciel ouvert, si ce n'est de sa lettre même. Le traité impose des restrictions strictes concernant le type de collecte de données autorisé et toute communication secrète ou transfert de données entre un espion au sol et l’appareil en survol est en totale contradiction avec l’accord. Et cette opération illégale de collecte de données dans la moitié occidentale des États-Unis a été organisée depuis le consulat russe de San Francisco.

Cela fait des décennies que la Russie exploite de manière agressive sa présence diplomatique à San Francisco, et les États-Unis ont généralement répliqué de manière tout aussi agressive.

En 1983 par exemple, le Département d’État a publié de nouvelles directives interdisant aux journalistes et aux diplomates soviétiques de visiter la Silicon Valley. Sous la présidence de Ronald Reagan, le consulat soviétique a joué le premier rôle dans de nombreuses affaires sordides touchant des agents doubles américains –dont celle de Allen John Davies, un ancien sergent de l’Armée de l’air qui avait offert aux Soviétiques des informations sur un programme secret de reconnaissance, et celle de Richard Miller, le premier agent du FBI à être condamné pour espionnage, qui couchait avec une espionne soviétique à qui il passait des informations.

En 1986, treize diplomates soviétiques basés à San Francisco et accusés d'espionnage ont été expulsés par l'administration Reagan; peu de temps après, les Soviétiques ont publiquement accusé le FBI d'exploiter un système sophistiqué d'écoutes téléphoniques à San Francisco, via un tunnel secrètement creusé sous le consulat («Bien sûr que le bâtiment avait été mis sur écoute à cette époque», dit Rick Smith, qui a travaillé sur le contre-espionnage des Russes au sein du FBI à San Francisco, de 1972 à 1992).

Durant les années 1970 et 1980, l'intérêt des Soviétiques pour San Francisco «concernait principalement le renseignement économique et pas vraiment le renseignement politique», a déclaré Oleg Kalouguine, un ex-général de division du KGB qui fut chef adjoint (et plus tard par intérim) du bureau du KGB à l'ambassade soviétique de Washington, entre 1975 à 1980. «La principale priorité du renseignement russe à ce moment-là était le développement industriel et technologique, pour ne pas être distancé par les États-Unis», poursuit Kalouguine.

Focalisation sur les signaux et le renseignement électronique

Lentement mais sûrement, San Francisco est donc devenu un centre d'espionnage russe. «Ces dernières années, des rapports fréquents ont fait état de la présence de cinquante espions ou plus au sein du consulat général de San Francisco», peut-on lire dans un article de 1984 de l'UPI [l'United Press International, une agende de presse américaine, ndlr]. En fait, comme l’écrivait en 1985 le San Jose Mercury, «les fonctionnaires du FBI pensent que tout l'espionnage soviétique sur la côte ouest est chapeauté par le consulat. Des agents disent que les Soviétiques écoutent la Silicon Valley depuis le toit du consulat, en utilisant des équipements électroniques sophistiqués fabriqués aux États-Unis.»

Même à cette époque lointaine, le toit du consulat en disait long: couvert d'antennes paraboliques et d'abris de fortune, ces appareils indiquaient que les Russes faisaient un grand usage des renseignements électroniques –un ex-agent américain m'a dit que ces abris, encore présents jusqu’à très récemment, avaient été érigés pour dissimuler aux yeux des services de renseignement les différents dispositifs de transmission utilisés par la Russie.

Des antennes et des abris de fortune sont visibles sur le toit du consulat russe à San Francisco, le 31 août 2017 | Justin Sullivan / Getty Images / AFP 

Durant toute cette période, «le toit du consulat était donc couvert d’antennes et d’appareils de transmission», se souvient LaRae Quy, un ancien agent du FBI qui a passé près de deux décennies à travailler au contre-espionnage à San Francisco. «C'était vraiment embarrassant de ne rien faire contre, mais après tout, les Russes faisaient de même avec nous, j’imagine.» Quy, qui a pris sa retraite en 2006, m’a également affirmé que durant les années 1980, plus de la moitié du personnel du consulat de San Francisco était constituée d’espions à temps plein ou à temps partiel.

Cette focalisation sur les signaux et le renseignement électronique a persisté jusqu’au bout, pour ainsi dire, m'ont affirmé de nombreux ex-responsables du renseignement. «On aurait dit que presque tout leur personnel était composé de spécialistes du renseignement électronique» –par opposition au renseignement humain–, se souvient un ancien fonctionnaire. «Ces gens étaient vraiment très protégés –on les voyait rarement en ville. C'était travail, maison, travail, maison. Quand ils sortaient pour voir un match de hockey ou pour boire, c’était toujours en groupe. Il était difficile de les contacter.»

Ce même fonctionnaire fait également remarquer que San Francisco a permis aux services américains de faire la connaissance d’une nouvelle catégorie d'agents de renseignement russes: les agents «techniciens» travaillant pour l’équivalent russe de la National Security Agency, avant que cette organisation ne soit finalement versée par Poutine au sein du FSB.

Ce groupe de techniciens, qui n'était pas basé au consulat lui-même, a été identifié grâce aux habitudes de ses membres –ils se rendaient fréquemment dans la région– et aux types d'individus avec lesquels ils cherchaient à entrer en contact: tous travaillaient dans le secteur de la haute technologie. Selon cet ancien responsable américain, ces agents russes s’intéressaient tout particulièrement à la cryptologie et à l’initiative Next Generation Internet.

Avantage non négligeable de l'emplacement du consulat

Il est plus que probable que c’est la localisation même du consulat –au sommet de Pacific Heights, avec une vue directe sur l'océan – qui a déterminé la concentration de l'activité des transmissions.

Certains types de communications hautement cryptées ne peuvent être transmis sur de longues distances, et de multiples sources m'ont affirmé que les responsables américains pensaient que les services secrets russes tiraient parti de l'emplacement du consulat pour communiquer avec des sous-marins, des chalutiers ou des postes d'écoute situés dans les eaux internationales, au large de la côte nord de la Californie (les agents de renseignement russes ont peut-être aussi transmis à distance des données à des stations d'espionnage au large, m'ont dit de nombreux ex-responsables du renseignement, ce qui expliquerait les comportements étranges de certains agents à Stinson Beach).

Il était «très probable» que le consulat russe à San Francisco ait servi de plaque tournante [...] pour toute la partie ouest des États-Unis, voire de toute la partie occidentale de l’hémisphère.

Il est également «très possible», selon un ancien responsable des services, que les Russes aient utilisé le consulat de San Francisco pour surveiller les mouvements, et peut-être les communications, d'une douzaine de sous-marins américains nucléaires lanceurs d’engins, qui patrouillent régulièrement dans le Pacifique depuis leur base située dans l'État de Washington.

Au final, toujours d'après le même représentant, il était «très probable» que le consulat russe à San Francisco ait servi de plaque tournante des réseaux de communications classifiées russes pour toute la partie ouest des États-Unis, voire de toute la partie occidentale de l’hémisphère.

Attitude aussi unique que troublante de Trump

La fermeture du consulat de San Francisco ne saurait naturellement être dissociée des circonstances politiques actuelles. En raison de l’attitude aussi unique que troublante du président Trump à l’égard de la Russie –le seul pays que le président américain traite avec indulgence, alors qu’il n’a de cesse de blesser nos alliés–, les actions entreprises par l’administration dans cette affaire ont été perçues avec un mélange de perplexité et de suspicion par nombre d’anciens du renseignement avec qui j’ai pu m’entretenir.

Pour commencer, il y a la question de l'équilibre des représailles: dans un conflit diplomatique de ce genre, il y a toujours une parité des représailles infligées à l’adversaire. La décision de Poutine d'ordonner une réduction du personnel des missions diplomatiques américaines en Russie paraissait beaucoup plus agressive qu'elle ne l'était en réalité.

Le gouvernement américain emploie des centaines de Russes (et sait très bien que certains peuvent être des espions) pour doter en personnel ses représentations diplomatiques à travers tout le pays. Presque toutes les personnes touchées par ces coupes ont été des ressortissants russes, et non des diplomates américains ou des responsables du renseignement en Russie (sous couvert diplomatique).

«L'inconvénient pour les Russes, c'est qu'en ordonnant la réduction des effectifs, ils ont réduit le nombre d'informateurs potentiels.»

Le caractère vexatoire de cette décision a été encore atténué par le fait que, comme une source me l’a dit, les responsables du renseignement américain poussent depuis des années le département d'État à réduire les effectifs des représentations diplomatiques en Russie, par crainte de l’espionnage.

La décision de Poutine n'était donc pas sans risque pour les opérations de renseignement russes. «L'inconvénient pour les Russes, c'est qu'en ordonnant la réduction des effectifs, ils ont réduit le nombre d'informateurs potentiels», m’a dit Hall, l'ex-chef des opérations russes de la CIA.

Le démantèlement pur et simple du consulat de San Francisco par l'administration Trump apparaît donc comme une contre-mesure plus sévère que les actions russes qui l'ont provoqué. L'annonce de cette fermeture, selon Hall, est «une bonne nouvelle, car elle aurait dû avoir lieu depuis longtemps.»

Stephanie Douglas, qui fut l'agent spécial du FBI en charge de la division de San Francisco de 2009 à 2012, a qualifié la décision de l'administration «d’aussi incroyablement agressive qu’étonnante. La fermeture de ce consulat est un coup dur pour les Russes.» Un autre ancien agent du renseignement a qualifié cette fermeture d’action «sans précédent».

Ajustement des activités russes de renseignement

La réponse relativement timide de la Russie a encore épaissi le mystère; un signe, comme le déclare ce dernier agent, que Poutine espère encore obtenir une sorte d’accord global avec l'administration Trump? «S'ils ne réagissent pas à la fermeture du consulat de San Francisco, se demande-t-il, qu’est-ce qu’il leur faut pour réagir?»

Certaines incongruités sont troublantes. La décision de Trump de fermer le consulat de San Francisco a eu des conséquences plus grandes qu’on n’a pu le penser à l’époque de sa décision; nous n’avons par ailleurs aucune preuve –ni aucune bonne raison de croire, compte tenu de ses tendances passées– que Trump ait lui-même compris la gravité de son acte.

L'entrée du consulat russe de San Francisco, le 31 août 2017 | Justin Sullivan / Getty Images / AFP 

Selon Jeffrey Edmonds, qui fut directeur du Conseil national de sécurité pour la Russie jusqu'en avril 2017, «d’après les interactions que j’ai pu avoir avec les responsables de la Maison-Bmlanche qui connaissent bien ses questions, je serais très surpris d’apprendre que le président Trump dispose d’une quelconque connaissance du dossier.»

Edmonds laisse entendre que la décision de la fermeture du consulat a très probablement été prise au sein du Conseil national de sécurité –et en particulier par le secrétaire d'État Rex Tillerson et le secrétaire d'État à la Défense James Matti – et que le président Trump a été mis devant le fait accompli. «J'ai cru comprendre que, d'une manière générale, lorsque Tillerson et Mattis s'entendent et présentent quelque chose au président, il a tendance à les suivre», poursuit Edmonds.

Cette version d’une décision prise au sein Conseil de sécurité nationale est la théorie la plus rassurante qu’il m’a été donnée d’entendre. Un ex-agent des services m’a déclaré qu’à ses yeux, la fermeture du consulat pourrait être un signe adressé par Trump à Robert Mueller, une manière pour le président de montrer au conseiller spécial chargé d'enquêter sur les possibles collusions du candidat avec Moscou durant l'année électorale que son administration n'est pas le jouet des intérêts russes, financièrement ou personnellement.

Un autre ancien fonctionnaire a émis l’hypothèse selon laquelle la fermeture serait temporaire: il suffirait qu’à la suite d’un nouvel attentat terroriste sur le sol américain, la Russie offre des renseignements sur ses auteurs pour que Trump –en reconnaissance de l’aide et de la coopération des Russes– rende le bâtiment à ses anciens occupants.

Ces ex-responsables américains sont aussi unanimes dans leur opinion sur les objectifs à long terme de la Russie qu'ils sont divisés sur les intentions à court terme de Trump. Tous les anciens agents de renseignement avec qui j'ai pu m’entretenir durant la préparation de cet article pensent que la Russie va poursuivre ses opérations agressives de collecte de renseignements humains dans la région de San Francisco, probablement par l'intermédiaire d'individus sous couverture non officielle –par le biais d'ingénieurs ou de spécialistes des données. «La Silicon Valley adore les programmeurs russes», m’a ainsi fait remarquer un ex-agent.

La dynamique et les méthodes employées vont nécessairement changer, m’ont dit ces anciens du renseignement, mais la ville de San Francisco et la Silicon Valley sont tout simplement des secteurs trop riches en cibles précieuses et faciles pour qu'ils cessent leurs activités.

La guerre d'espionnage va donc durer; au fur et à mesure, les Russes vont reconstruire leurs réseaux et ajuster leurs activités afin de combler de leur manque de couverture diplomatique locale. En fin de compte, les circonstances de la fermeture du consulat de San Francisco ne sont que la partie émergée d'un antagonisme beaucoup plus grand et beaucoup plus profond entre les deux superpuissances nucléaires. «Le grand jeu est reparti», m’a confié un ex-agent des services. San Francisco a toujours été au cœur des intérêts russes –et ils ne vont pas y cesser leurs activités.

Zach Dorfman
Zach Dorfman (1 article)
Journaliste
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