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Sous Trump, j'ai enfin compris que j'étais un homme blanc privilégié

Max Boot, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 04.01.2018 à 7 h 03

J’étais un monsieur je-sais-tout très conservateur. Et je me moquais du «politiquement correct». L’époque Trump m’a ouvert les yeux.

Trump et de jeunes mâles blancs mesurant on ne sait trop quoi. l
Mandel Ngan / AFP

Trump et de jeunes mâles blancs mesurant on ne sait trop quoi. l Mandel Ngan / AFP

Je me souviens de mes années fac: fin des années 1980, début des années 1990, à Berkeley (Université de Californie). J’étais alors un jeune conservateur; un vrai monsieur je-sais-tout. Le simple concept de «privilège de l’homme blanc» me faisait doucement rigoler; quant à celles et ceux qui le propageaient, je les accusais de faire dans le «politiquement correct». En tant que réfugié juif ayant échappé à l’Union soviétique, j’estimais qu’il était proprement ridicule de me demander d’expier les péchés de l’esclavage et de la ségrégation –sans même parler des épreuves rencontrées par les femmes (labeur domestique, discrimination sur le lieu de travail). Je n’étais ni raciste, ni sexiste; du moins le croyais-je alors. Je ne m’étais jamais montré discriminant; du moins le pensais-je. Mes ancêtres n’avaient pas possédé d’esclaves, ils n’avaient lynché personne; ils étaient plus susceptibles d’avoir eux-mêmes été victimes de pogroms.

Part d'ombre

À mes yeux, l’Amérique était une terre de promesses, et non le bastion du racisme ou du sexisme. Je ne me voyais même pas comme une personne «blanche», catégorie fourre-tout comprenant une large catégorie de la population, depuis les descendants des passagers du Mayflower jusqu’aux immigrés clandestins fraîchement débarqués d’Irlande. Je venais d’arriver aux États-Unis, et je ne demandais qu’à m’intégrer dans cette merveilleuse société nouvelle. J’admirais ses nombreuses qualités –et je refusais de reconnaître l’existence de sa part d’ombre.

Mais la vie est passée par là. Un quart de siècle –soit suffisamment de temps pour réévaluer les schibboleths les plus profondément ancrés dans mon système de pensée, et pour les confronter à la réalité. J’en ai conclu que mes certitudes étaient plus fondées sur la foi que sur l’examen critique des éléments de preuve. Et puis, ces dernières années, il m’est devenu impossible de nier cette réalité: dans l’Amérique d’aujourd’hui, les personnes de couleur et les femmes sont victimes d’une discrimination, d’un harcèlement, voire d’une violence exercée par des structures de pouvoir reposant avant tout entre les mains d’hommes blancs et hétérosexuels. Autrement dit, de personnes qui me ressemblent. Que j’en ai conscience ou non, ma couleur de peau et mon genre m’ont avantagé –et les personnes différentes de moi (en termes de couleur de peau, de sexualité ou de genre) ont souffert de cette disparité.

Je sais que j’enfonce ici des portes ouvertes –mais cette réalité ne m’est apparue que récemment. J’ai désormais pleinement conscience de son existence.

Appels à l'action

Pour autant, je ne souscris pas aux détracteurs les plus sévères des États-Unis –ces héritiers de la Nouvelle gauche des années 1960, qui considérait ce pays comme un État profondément fasciste (rebaptisé «AmeriKKKa»). Lorsqu’on la compare au passé (ou au reste du monde), l’Amérique d’aujourd’hui demeure un pays admirablement libre et ouvert. Les minorités n’y sont pas victimes d’épuration ethnique –comme les Rohingyas en Birmanie. Les femmes ne sont pas contraintes de se couvrir des pieds à la tête –comme en Arabie Saoudite. Et il est possible d’y critiquer le leader suprême sans être jeté en prison, contrairement à ce que l’on peut observer en Russie.

L’Amérique prend de plus en plus conscience de l’oppression et de l’injustice qui imprègnent sa société, et ce précisément parce les appels à l’action se font de plus en plus pressants. Il s’agit là d’étapes douloureuses mais nécessaires, des étapes qui nous conduiront à une organisation sociale plus égalitaire et plus juste. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines; inutile de prétendre le contraire. Il est tout autant inutile –et plus pernicieux encore– de se raccrocher à l’idée si chère aux partisans de Donald Trump selon laquelle les hommes blancs et hétérosexuels seraient les «véritables» victimes, car leur incontestable position de privilégiés seraient aujourd’hui menacée par l’arrogance des femmes, des personnes de couleurs et des personnes homosexuelles.

Bavures policières

Hier, j’avais toujours pour habitude de prendre la défense de la police lorsqu’elle était accusée d’avoir mal agi, estimant que les forces de l’ordre étaient jugées trop durement au vu de leur travail éprouvant et dangereux. J’ai encore beaucoup d’admiration pour la grande majorité des policiers, mais certains d’entre eux maltraitent les citoyens qu’ils sont censés servir –c’est indéniable. Les victimes de ces fautes lourdes n’appartiennent pas toutes à une minorité (on peut citer l’exemple d’une Australienne aux cheveux blonds, abattue par un agent de Minneapolis après avoir appelé police secours; ou celui d’un homme blanc ne portant pas d’armes, abattu par un policier de Mesa en Arizona alors qu’il rampait à travers le hall d’un hôtel), mais c’est toutefois le cas pour la plupart d’entre elles.

Les vidéos ne mentent pas. Les unes après les autres, elles nous ont montré l’horrible vérité: des personnes noires arrêtées, battues, voire tuées par balles alors qu’elles n’avaient rien fait de mal ou qu’elles n’avaient rien commis de grave. Pour les Afro-Américains, notamment de sexe masculin, des infractions mineures (traverser en dehors des clous, excès de vitesse, vente illégale de cigarettes) peuvent être punies de coups et blessures –voire de mort– par la police, sans autre forme de procès. Voilà bien longtemps que la communauté afro-américaine parle de ce phénomène –de ces «arrestations pour conduite en état de peau noire». Je dois admettre, non sans honte, que je n’avais pas pris conscience de la gravité et de la récurrence de ce problème avant l’émergence de ces enregistrements vidéo. En matière de dénonciation du racisme, l’iPhone s’est peut-être montré plus efficace que la NAACP, l'association nationale pour la promotion des gens de couleur.

Le racisme dans la peau?

Il va sans dire que le problème ne se limite pas à la police; cette dernière n’est que le reflet du racisme inhérent à notre société. S’il est moins virulent que par le passé, ce racisme demeure une réalité. J’ai pris conscience de la ténacité du problème en écoutant l’anecdote d’une amie afro-américaine: malgré ses longues études, son salaire confortable et ses beaux vêtements, elle m’a avoué avoir peur d’entrer dans un magasin avec une paire de jeans dans son sac (elle prévoyait de les offrir à une amie le jour même). Et ce parce qu’elle craignait d’être arrêtée pour vol à l’étalage! Une telle peur ne m’aurait jamais traversé l’esprit, et ce parce que les hommes blancs d’âge mûr et de classe moyenne n’éveillent pas ce genre de soupçons.

Le problème du racisme au sens large, celui qui continue de toucher la société américaine, est apparu au grand jour avec l’élection de Donald Trump, en dépit –ou en raison– de ses nombreux appels du pied aux nationalistes blancs (il n’a cessé de s’en prendre aux Mexicains, aux musulmans et autres minorités dans ses discours). Trump a même essayé de saper la légitimité du premier président afro-américain en clamant haut et fort qu’il n’était pas né sur le territoire des États-Unis. Il étrille désormais les joueurs de football afro-américains qui mettent un genou à terre pendant l’hymne pour dénoncer la brutalité policière. (Cette brutalité vise les personnes de couleur de manière disproportionnée, mais cela, le président s’en moque –pire, il encourage ouvertement ce comportement).

Dans The Atlantic, le journaliste Adam Serwer affirme (non sans arguments convaincants) que l’élection de Trump ne peut s’expliquer par un «sentiment d’insécurité économique»: les électeurs les plus pauvres (revenus inférieurs à 50.000 dollars par an) ont voté pour Hillary Clinton, tandis que Donald Trump «a battu Clinton chez les électeurs blancs, toutes catégories confondues», qu’ils gagnent moins de 30.000 ou plus de 250.000 dollars par an. En d’autres termes, comme l’écrit Serwer, Trump «n’est pas à la tête d’une coalition issue de la classe ouvrière: il est à la tête d’une coalition nationaliste». Est-ce à dire que l’ensemble des électeurs de Donald Trump sont racistes? Non. Mais son élection m’a ouvert les yeux: le racisme et la xénophobie sont beaucoup plus répandues que je ne le pensais.

Le scandale Weinstein a libéré la parole

Quant au sexisme qui touche notre société, son étendue a été mise en lumière ces derniers mois par les terribles révélations quant aux innombrables actes de harcèlement, d’agression, voire de viols perpétrés par des hommes, depuis Hollywood jusqu’à Washington. Le scandale Harvey Weinstein a libéré la parole, et la liste des accusés riches et puissants ne cesse de s’allonger (Kevin Spacey, Louis C.K., Charlie Rose, Matt Lauer, Roy Moore, John Conyers…). Ces derniers auraient abusé d’une position d’autorité pour se livrer à des agressions sexuelles sur des femmes (et, dans certains cas, sur des hommes).

Pour ma part, il en est allé pour le harcèlement sexuel comme pour la brutalité policière: je dois admettre, non sans honte et sans embarras, que l’ampleur du problème m’avait échappé. Plusieurs de mes amies m’avaient laissé entendre qu’elles avaient subi une forme de harcèlement par le passé, mais j’ignorais que le problème était aussi grave, aussi répandu –et à ce point toléré. Plusieurs hommes ont perdu leur poste au lendemain de révélations les concernant; pendant ce temps, Trump, qui est également accusé d’agression sexuelle (de manière crédible) par près de vingt femmes, occupe encore le Bureau ovale.

J’ai enfin pris conscience d’une chose que j’aurais dû réaliser il y a bien longtemps: les féministes ont raison d’affirmer que le «patriarcat» opprime les femmes. Si cette oppression est moins violente qu’elle a pu l’être autrefois, elle demeure un problème majeur, et ce malgré les progrès importants réalisés par les États-Unis en matière d’égalité des sexes.  

Pour autant je ne compte pas me joindre à la brigade du politiquement correct académique: dénoncer les «micro-agressions», limiter la liberté d’expression –très peu pour moi. Je demeure un progressiste tout ce qu’il y a de plus classique: toute remise en question de la liberté d’expression me perturbe, même lorsqu’on le fait au nom de la lutte contre le racisme, le sexisme ou tout autre phénomène profondément néfaste. En revanche, j’ai cessé de penser que le «politiquement correct» était une menace plus sérieuse que le racisme et le sexisme sous-jacents, qui continuent d’empoisonner notre société plusieurs décennies après les grandes luttes pour les droits civiques et pour les droits des femmes.

Si l’époque Trump nous a appris une chose, c’est bien celle-ci: une grande partie des citoyens de ce pays sont encore privés des «droits inaliénables» que sont «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur» –et il faudra encore batailler longtemps pour que tous les Américains y aient accès, quels que soient leur genre, leur sexualité, leur religion ou leur couleur de peau.

Max Boot
Max Boot (3 articles)
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