Culture

«Taste of Cement», reflet de la guerre dans un œil noir

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 03.01.2018 à 17 h 02

Tour de force artistique et politique, le documentaire de Ziad Kalthoum rend sensible la terreur qui s’abat sur la Syrie en filmant certains de ses exilés, qui travaillent à la construction d’un immeuble à Beyrouth.

Via Tasteofcement.wordpress.com

Via Tasteofcement.wordpress.com

Un miroir tragique: dans les yeux des hommes se reflètent les images de la destruction de leurs maisons, de leurs familles, de leurs quartiers.

Ils sont syriens. Ils regardent, sur leurs téléphones portables ou à la télé, les images de l’écrasement de leur pays sous les bombes russes et iraniennes, le massacre de leur pays par les sbires du boucher Bachar el-Assad.

Ils ne sont pas en Syrie, qu’ils ont fuie pour échapper à la terreur et pour gagner de quoi faire vivre les leurs. Ils sont à Beyrouth. Ils sont plus d’un million de Syriens au Liban, parmi lesquels beaucoup de jeunes hommes employés dans le bâtiment.

Dans cette ville ravagée vingt ans plus tôt par une autre guerre civile, ils construisent les gratte-ciel d’un autre temps, d’un autre monde, qui est aussi le même: celui des peuples arabes, celui de notre planète.

Ici et là-bas

Le ciment est ici et là-bas. Là-bas en nuages de poussière, à mesure que les maisons s’effondrent sous les explosions et les chenilles des chars, ici dans les bétonnières qui malaxent les matériaux de construction.

Eux qui n’ont pas le droit de sortir en ville et habitent sous le chantier, dans les fondations de la tour qu'ils bâtissent, sont couverts de ciment. Le ciment qu’ils travaillent, le ciment de la terreur dont ils suivent chaque soir l’avancée sinistre, aux informations ou sur les vidéos postées par leurs proches.

Ainsi The Taste of Cement se déploie dans cet écart, dans cette mise en abyme entre construction et destruction, passé et présent, guerre et travail –et aussi entre images magnifiques tournées par Ziad Kalthoum et vidéos pourries sur YouTube et Al Jazeera.

Un tel dispositif pourrait être abstrait et rester une simple construction théorique. Il est formidablement incarné par la manière qu’a le cinéaste de filmer les hommes, au travail ou au repos. Il est rendu concret par la présence intense des matériaux, des outils, des gestes, des bruits: chorégraphie dangereuse et rêveuse, entre ciel et terre du Liban, entre terre libanaise et terre de Syrie.

Réaliste et hanté

Surtout, il est inscrit dans un temps vibrant, à la fois très réaliste et hanté. Hanté par les angoisses et les souffrances: celles de maintenant, celles d’avant. La voix off, méditation à voix haute, poème en prose du travail et du malheur, songe sonore labouré des bruits des perceuses et de ceux des canons, ne commente pas les images mais leur offre un contrepoint qui déplace et élargit.

Il est des films dont le plan d’ouverture est une promesse. C’est le cas de Taste of Cement, impressionnante vision d’une carrière qui semble un monde archaïque et désert avant qu’un ample mouvement ne découvre la grande ville au loin. Et puis la mer.

À nouveau, cette promesse pouvait aussi être un risque, celui d’une esthétisation se suffisant à elle-même, d’un jeu formel appuyé sur l’incontestable talent plastique de l’auteur.

Au contraire, celui-ci ne cesse de chercher les formes adéquates, qui rendent sensibles la solitude de l’exil, le double écart de ces hommes avec leur pays et leur famille, et avec la société libanaise qui les emploie (et les exploite) mais ne les accepte pas.

Via Tasteofcement.wordpress.com

Ainsi la flèche d’une grue et le canon d’un tank décrivent-ils des courbes symétriques et antinomiques, ballet d’acier aux sens opposés, rimes cruelles et suggestives. Ainsi se répondent le mouvement circulaire des bétonneuses et celui de la terrible lessiveuse de l’histoire.

L’espace et le mouvement, la lumière et les ombres, les distances deviennent des manières de raconter d’une étonnante puissance narrative. Les bruits et le silence se font récit. L'enregistrement devient un conte noir.

Taste of Cement

Documentaire de Ziad Kalthoum

Durée: 1h25 Sortie: 3 janvier 2018

Séances

 

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (509 articles)
Critique de cinéma
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