Culture

Le meilleur orchestre au monde est celui qui compte le moins de musiciennes

Aliette de Laleu, mis à jour le 17.01.2018 à 15 h 48

L’orchestre philharmonique de Vienne participe chaque année au concert du Nouvel An. Un événement surmédiatisé où les femmes se comptent sur les doigts de la main.

Le Concert du Nouvel de l'orchestre philharmonique de Vienne, édition 2016 l
HERBERT NEUBAUER / APA / AFP

Le Concert du Nouvel de l'orchestre philharmonique de Vienne, édition 2016 l HERBERT NEUBAUER / APA / AFP

Le 1er janvier, il y a ceux qui décuvent, d’autres qui font leur liste de bonnes résolutions et puis il y a toutes ces personnes qui regardent la télévision, notamment le Concert du Nouvel An à Vienne. Grand-messe de la musique classique, retransmis dans plus de quatre-vingt-dix pays, ce concert a été instauré pour la première fois en 1939. Depuis, rien (ou presque) n’a changé. Même salle, le Musikverein à Vienne, même orchestre, l’orchestre philharmonique de Vienne, et même programme musical, qui va de Strauss père à Strauss fils (deux compositeurs viennois du XIXe siècle). Même le public semble être figé dans les années 1930.

Seule petite amélioration, il y a désormais des femmes dans les rangs de l’orchestre. Elles ne sont que quinze sur une centaine de musiciens. Mais c’est déjà beaucoup. Leur arrivée au sein de l’ensemble est très récente dans l’histoire de la musique. En février 1997, après de lourdes pressions du gouvernement autrichien, l’orchestre philharmonique de Vienne intègre sa première musicienne, la harpiste Anna Lelkes.

 

 

C’est le dernier grand orchestre international à se féminiser, 15 ans après l’orchestre philharmonique de Berlin, un peu en retard sur la question à cette époque, et quatre-vingt-huit ans après l’orchestre de l’Opéra de Paris.

Deux orchestres pour le prix d’un  

Avant d’aller plus loin, il faut se pencher sur la spécificité de cet orchestre. Il n’y a pas un, mais deux orchestres: celui de l’Opéra de Vienne et l’orchestre philharmonique de Vienne, mais ces deux entités accueillent dans leurs rangs les mêmes musiciens et musiciennes. Le premier est un orchestre d’État, il appartient à la fonction publique et assure les productions (ballets et opéras) données au Wiener Staatsoper, l’Opéra viennois. Le second est un ensemble constitué en association, d’ordre privé, beaucoup plus indépendant, qui joue du répertoire symphonique donc tout ce qu’un orchestre peut jouer hors opéras et ballets.

Pour devenir membre de l’orchestre philharmonique de Vienne, il faut d’abord intégrer l’orchestre de l’Opéra de Vienne. Un recrutement classique qui comprend plusieurs auditions avec deux premiers tours derrière un paravent, à l’aveugle. Après une période d’essai d’un ou deux ans, un jury décide de la titularisation du musicien ou de la musicienne.

Une fois titulaire de l’Orchestre de l’Opéra de Vienne, l'artiste joue au sein des deux ensembles mais il ou elle n’est pas encore membre officiel de l’orchestre philharmonique de Vienne, statut que l’on garde toute sa vie. Pour cela, il faut en faire la demande, trois ans après son arrivée minimum, et que cette demande soit validée par le comité de l’orchestre philharmonique de Vienne, composé de musiciens de l’ensemble.  

«Trois femmes, c’est déjà trop»

Ce parcours du combattant fait de l’orchestre philharmonique de Vienne un ensemble unique, prestigieux, exigeant, et peut-être l’un des meilleurs orchestres au monde. Fondé en 1842, il a subi quelques évolutions, notamment à travers les chefs qui venaient le diriger, mais la plus importante reste probablement l’ouverture aux femmes en 1997.

Avant cette date, les dossiers des candidates disparaissaient mystérieusement. Seule une musicienne avait été autorisée à venir compléter les rangs de l’orchestre dans les années 1960. Christine Stavrache, harpiste, accompagne l’orchestre philharmonique de Vienne en tournée aux États-Unis comme remplaçante. Les avis positifs sur cette musicienne sont unanimes,et l’orchestre, à ce moment-là, manque de candidats sérieux pour un poste vacant de harpiste. La musicienne, soutenue par le chef de l’orchestre de l’Opéra de Vienne, Herbert von Karajan, auditionne et intègre l’ensemble. Elle reste en poste jusqu’en 1970 mais ne deviendra jamais membre de l’orchestre philharmonique de Vienne parce que c’est une femme, tout simplement.

Les Wiener Philharmoniker (nom donné aux musiciens de l’orchestre philharmonique de Vienne) n’ont jamais caché leurs réticences pour intégrer les femmes dans l’ensemble. Un an avant que la première titulaire arrive dans l’orchestre en 1997, le flûtiste Dieter Flury déclarait dans une interview diffusée par une radio allemande:

«La façon dont nous jouons de la musique n’est pas qu’une question d’habileté, de technique, c’est aussi quelque chose qui a à voir avec l’âme. L’âme ne doit pas être séparée des racines culturelles que nous avons ici en Europe centrale. Et elle ne doit pas non plus être séparée du genre.»

Les musiciennes ont-elles effacé l’âme de cet orchestre? Pas encore, selon un violoniste qui, en 2003, se plaignait dans The Independant«Trois femmes c’est déjà trop. Quand nous arriverons à 20%, l’orchestre sera ruiné.»

 Pas de panique, il reste encore de la marge. Depuis l’ouverture du recrutement aux femmes en 1996, elles sont encore très minoritaires et constituent moins de 10% de l’ensemble quand, dans les autres grandes phalanges symphoniques, ce chiffre atteint facilement les 40% ou plus.

L'éternel argument de la maternité

L’un des premiers arguments brandis avant de recruter une musicienne concerne la maternité.

«Vous ne pouvez pas avoir une femme au poste de soliste car si elle est embauchée à 23 ans, vous pouvez être sûr qu’en dix ans elle devra prendre deux ans de congés pour avoir des enfants, ce qui est une situation impossible dans un orchestre», témoigne anonymement un musicien de l’orchestre de l’Opéra de Vienne, toujours dans The Independant.

Problème que l’on retrouve dans de nombreux milieux mais qui touche particulièrement le monde musical. Assurer des tournées, accepter les horaires décalés et s’absenter le temps d’une grossesse semble, pour certains, incompatible avec la vie d’une femme. Le directeur du conservatoire de Paris, Bruno Mantovani, avait tenu des propos lunaires au micro de France Musique sur les cheffes d’orchestre. C’était en 2013:

«Il y a aussi la problème de la maternité qui se pose. Une femme qui va avoir des enfants va avoir du mal à avoir une carrière de chef d'orchestre, qui va s'interrompre du jour au lendemain pendant quelques mois, et puis après, j'allais dire vulgairement, assurer le service après-vente de la maternité, élever un enfant à distance, ce n'est pas simple.»

L’âme viennoise est-elle un mythe?

Plus curieux et plus complexe, un des autres freins s’appuie sur l’âme, le style, l’émotion. «L’âme viennoise fait partie des choses qui tiennent à la fois de la réalité et de constructions culturelles, de stéréotypes», explique Christian Merlin, journaliste et auteur du livre Le philharmonique de Vienne, biographie d’un orchestre. «L’école viennoise est encore là, il existe toujours un esprit qui questionne encore l’orchestre aujourd’hui.» Cet esprit se retrouve par exemple dans l’utilisation du hautbois et du cor viennois, deux instruments que l’on étudie et que l’on joue seulement dans à Vienne.

«C’est un orchestre attaché au maintien du style. Or à chaque fois que l’on pose cette question, on tourne vite autour du protectionnisme et du nationalisme», poursuit Christian Merlin.

Au sein de l’orchestre, on compte aujourd’hui vingt-deux nationalités différentes. Cette diversité, qui a mis du temps à être acceptée, commence pourtant dès la fin du XIXe siècle où des musiciens étrangers (Slovaquie, Russie, Croatie…) sont intégrés. Les problèmes arrivent quand ces étrangers dépassent les frontières de l’Europe.

Masculin et blanc

Dans ses mémoires publiées en 1970, Otto Strasser, ancien président de l’orchestre, écrit à propos des auditions à l’aveugle instaurées après la Seconde Guerre mondiale :

«Je suis convaincu que derrière l’artiste il y a une personne que l’on ne doit pas seulement entendre mais aussi voir pour pouvoir juger toute sa personnalité dans son ensemble. Un jour on a levé le rideau sur un candidat qualifié comme étant le meilleur. Le jury, abasourdi, s’est retrouvé face à un Japonais. Il n’a pas été engagé parce que son visage ne collait pas avec la Pizzicato-Polka du concert du Nouvel An.»

Depuis sa création, l’orchestre craint les potentiels éléments perturbateurs de son unicité, de son âme. Cette frilosité s’exprime à travers le refus d’intégrer les étrangers à une culture européenne, voire viennoise, et les femmes. Un choix radical qui ne tient pas de la logique mais de la fierté:

«C’est un orchestre impérial, commente Christian Merlin. Pour eux, il ne faut pas déranger cet esprit de caste, de clan. Ils revendiquent une tradition et une liberté ne de pas se sentir obligé de faire comme tout le monde.»

En musique, cette volonté d’unification, ce protectionnisme peut avoir un sens. Un orchestre est un ensemble d’individus et pour que tout sonne bien, il faut que les instruments se fondent, ne forment qu’un. L’orchestre philharmonique de Vienne revendique un son et un style uniques au monde. Pour le maintenir, ils sont persuadés qu’il faut recruter des membres qui étudient dans la même école, avec les mêmes professeurs et partagent la même culture. Si, en plus, on peut rester entre hommes, c’est l’idéal.

Mais c’est un mythe de penser que l’excellence d’un ensemble répond à des critères aussi fermés, discriminatoires. Les qualités musicales ne sont pas masculines, blanches et viennoises. Aujourd’hui, l’internationalisation de la musique oblige à la mixité. Quelques-uns des meilleurs orchestres du monde accueillent dans leurs rangs autant de femmes et d’étrangers que de «mâles blancs locaux».

Un petit pas dans la modernité

L’orchestre philharmonique de Vienne, qui a longtemps freiné pour cette mixité, semble tout de même entrer dans l’ère moderne. Malgré le faible pourcentage de musiciennes, elles s’y sentent bien, comme en témoigne Sophie Dartigalongue, bassoniste solo de l’orchestre depuis 2015: «L'ambiance est sympathique, on peux comparer l'orchestre à une grande famille. Une fois qu'on a fait ses preuves.»

Pour elle, la question du recrutement des femmes n’est déjà plus d’actualité :

«C'est un changement récent mais déjà de l'histoire ancienne. Les derniers recrutements le montrent: plus de femmes que d'hommes ont été engagées depuis mon arrivée à l'orchestre en 2015.»

L’orchestre philharmonique de Vienne opère sa mue doucement mais sûrement. Les recrutements prennent du temps car les postes libres dans des ensembles aussi prestigieux sont rares et chers. Par exemple, l’orchestre de l’Opéra de Paris qui a accueilli sa première musicienne en 1909, comprend aujourd’hui 32% de femmes en son sein. C’est toujours mieux que l’orchestre philharmonique de Vienne mais c’est peu par rapport à d’autres orchestres où la parité est presque installée.

D’ici à une vingtaine d’années, on pourra peut-être claquer des mains sur la Marche de Radetzky de Strauss comme le veut la tradition du Concert du Nouvel An face à un orchestre mixte. On peut toujours rêver, non?

 

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Aliette de Laleu
Aliette de Laleu (3 articles)
 Journaliste spécialisée en musique classique
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