Economie

La France recule au classement économique international, est-ce grave?

Pierre Rondeau, mis à jour le 27.12.2017 à 17 h 13

L'Inde nous pique notre place 5e puissance mondiale. Faut-il paniquer? Pas sûr.

Ministère de l'Economie et des Finances, Paris. | Bertrand Guay / AFP

Ministère de l'Economie et des Finances, Paris. | Bertrand Guay / AFP

Il va falloir mettre à jour les manuels scolaires. La France n'est plus la 5e puissance économique au classement mondial du PIB. D'après le Centre for Economics and Business Research, l'Inde va prendre notre place dès l'année prochaine, nous reléguant en même temps que le Royaume-Uni.

Notre pays se retrouvera ainsi à une piteuse 7e place, synonyme d'un retrait croissant au sein du concert des nations. Une moins bonne place, c'est une force symbolique plus faible, des moyens d'action amoindris, une légitimité défaillante, un marqueur d'apathie et d'affaiblissement. Nous deviendrons de simples figurants invités lors des négociations et des congrès internationaux, illustres gloires passées à qui on rendrait hommage. Bref, une bien mauvaise nouvelle à quelques jours du réveillon de la Saint-Sylvestre! 

Soyons francs. Peut-on véritablement considérer et juger que ce retrait est grave et inquiétant? Doit-on reprocher à nos représentants politiques, sur ces 30 dernières années, leur contribution à cette défaillance et leur responsabilité dans cette reculade?

De mauvais choix politiques

D'une certaine manière oui. Les orientations de nos politiques économiques ont participé au ralentissement de la croissance. À 3% dans les années 1990, elle a chuté à moins de 1% à la fin des années 2000 et atteint péniblement les 1,8% en 2017. Dans le même temps, nos voisins allemands et britanniques ont réussi à redécoller après la crise des subprimes et à présenter des taux supérieurs à 2% dès le début des années 2010.

Deuxième élément notable, notre choix de rejeter l'injonction de l'Union européenne d'intégrer, dans le calcul du PIB, les recettes de l'économie souterraine. Depuis 2014, l'UE recommande aux pays de l'espace communautaire de prendre en considération les marchés illégaux et illicites, comme la vente de marijuana ou la prostitution. La France refuse obstinement d'agir de la sorte et de comptabiliser les fruits de cette économie dans le PIB.

Si  l'INSEE, ne les comptabilise pas, c'est car ces marchés reposent «sur une dépendance» et «la personne qui se drogue ne consent pas librement à l'échange».

Résultat, dès 2014, le Royaume-Uni est passé devant nous au classement, uniquement grâce à la prostitution et à la consommation de drogue. Nous aussi pourrions largement en profiter, puisque notre pays est, d'après les statistiques, le premier consommateur de cannabis en Europe et le premier contributeur à ce marché illégal. Il représenterait d'ailleurs 2,3 milliards d'euros en 2010, soit 0,11% du PIB

Ce choix pragmatique et osé permettrait à notre pays de retrouver une meilleure position et, peut-être, de passer devant le Royaume-Uni. Mais le voulons-nous vraiment?

 

Finalement, tout ça n'est pas si grave

À étudier de plus près le PIB, on se rend compte que reculer dans le classement n'est pas une si mauvaise chose. Le rédacteur en chef d'Alternatives Économiques, Guillaume Duval, l'annonce très clairement dans son livre La France ne sera plus jamais une grande puissance, tant mieux! Il met en avant les externalités négatives créées par le calcul du PIB, la croissance à tout prix. Avec le PIB, seule compte la production marchande, monétaire, sans tenir compte des effets négatifs sur l'environnement ou le bien-être, sans tenir compte non plus des productions non-marchandes et non-monétaires:

«Il est […] urgent que les Français renoncent définitivement à ces chimères d'un autre âge [le classement du PIB, ndlr], qui ne font qu'empêcher le pays de se préparer efficacement à l'avenir. D'autant que ne plus être le phare de l'univers, l'arbitre de toutes les élégances mondiales, n'implique pas que nous soyons condamnés à vivre plus mal dans le futur. Au contraire.»

Guillaume Duval estime qu'il faut surtout se dessaisir du PIB, qu'il juge «hasardeux», «démodé» et «dangereux». Il rejoint les thèses de l'économiste Jean Gadrey, auteur du livre Adieu la croissance, bien vivre dans un monde solidaire. Gadrey met en avant les défaillances chroniques du produit intérieur brut, responsable de tous nos maux contemporains:

«Tout ce qui peut se produire et se vendre avec une valeur ajoutée monétaire va gonfler le PIB et la croissance, indépendamment du fait que cela ajoute ou non au bien-être individuel et collectif. La destruction organisée des forêts tropicales pour y planter du soja transgénique ou des végétaux destinés aux agrocarburants est bonne pour le PIB. […] Peu importe que ce soit une catastrophe écologique et que les peuples indigènes soient chassés manu militari: rien de tout cela n'entre dans le PIB.»

Cette indicateur de richesse est indifférent à la destruction de l'environnement, incapable de tenir compte de la pauvreté, du niveau des inégalités, de la répartition des richesses, de la pauvreté, de la sécurité économique. Il ne comptabilise pas les activités non-marchandes non-monétaires comme le bénévolat, le travail domestique ou le temps libre, pourtant contributeurs majeurs au bien-être et au vivre-ensemble. 

Se focaliser sur le seul PIB et sur sa croissance seraient donc une erreur pour le professeur émérite à l'Université de Lille-1. Jean Gadrey appelle même, à la fin de son ouvrage, à la «décroissance», l'arrêt de l'objectif unilatéral de richesse pour se concentrer uniquement sur «la soutenabilité de nos sociétés».

Regardons les autres indicateurs

Sans aller trop loin dans cette philosophie, il existe des alternatives censées et pérennes. L'économiste Florence Jany-Catrice, dans son ouvrage de référence Les nouveaux indicateurs de richesses, les cite pêle-mêle et appelle à une révolution globale de la comptabilité nationale et internationale. On y retrouve le PIB vert, l'IPV (l'indicateur de progrès véritable), l'indicateur d'épargne véritable, l'empreinte écologique, l'indicateur de santé sociale, le BIP 40 (baromètre des inégalités), l'indice de sécurité personnelle et les indicateurs territoriaux.

Tous ces éléments sont bons à prendre et nous incitent à revoir nos méthodologies de classement. L'Inde va nous passer devant au classement du PIB, elle n'en reste pas moins un pays profondement inégalitaire et terriblement destructeur d'un point de vue environnemental. Au classement de l'Indice de Développement Humain, établi par les Nations Unis, elle n'est que 136e! Contre 21e pour la France.

Notre petite place au PIB ne serait peut-être pas une mauvaise chose. En défendant le bien-être individuel et collectif, la défense de l'environnement et la soutenabilité, nous participons au bien commun, nous nous projettons dans le futur. Est-ce réellement le cas de l'Inde?

Au choix, vous préférez avoir un PIB élevé, avec de très haut niveau d'inégalités et de pauvreté, ou être un pays de second rang, avec une cohésion sociale et une solidarité forte? Personnellement, mon choix est fait.

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (37 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
PIB
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