Parents & enfants

J'aimerais être comme tout le monde et aimer Noël, mais je n'y arrive pas

Thomas Messias, mis à jour le 22.12.2017 à 9 h 03

J'ai longtemps cru être le seul à être déprimé par le mois de décembre et les fêtes de fin d'année. Faux: nous sommes nombreux à ne pas parvenir à attraper l'esprit de Noël au vol, ni vouloir célébrer la nouvelle année en beauté.

The Shame. It's palpable. | Craig Howell via Flickr CC License by

The Shame. It's palpable. | Craig Howell via Flickr CC License by

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais pu blairer Noël. L’un des souvenirs les plus humiliants de mon enfance, c’est lorsqu’on m’a forcé à faire des bisous à un faux Père Noël afin de donner le change devant des petites cousines et des petits cousins ivres de bonheur.

J’étais l’aîné, le seul à ne plus croire à tout ce folklore, et j’étais partagé entre mon envie de rejoindre définitivement le monde des adultes et ma rancœur à leur encontre pour m’avoir fait vivre ce moment si gênant.

Hermétique à la magie de Noël

Je crois que je n’ai jamais aimé Noël. Tout gamin, avant même de cesser de croire à l’homme en rouge, je n’arrivais pas à être émerveillé par les illuminations, les calendriers de l’Avent, les Disney Parade consacrées à Noël. Aucune mauvaise volonté de ma part, juste une indifférence profonde pour tout ce décorum.

Je ne crois pas avoir de tendances dépressives. Je viens d’une famille tout à fait fonctionnelle dans laquelle je n’ai manqué de rien et où j’ai toujours été bien traité (à Noël comme le reste de l’année). C’est pourquoi j’ai d’autant plus de mal à analyser pourquoi les fêtes de fin d’année m’ont toujours filé un cafard monstre.

En devenant adulte, j’ai fini par croiser des hommes et des femmes qui, comme moi, restaient hermétiques à la sacro-sainte magie de Noël. Leurs témoignages m’ont fait du bien, comme dans un groupe de parole où tout le monde peut s’exprimer sans être systématiquement traité de Grinch.

Nous ne sommes pas cet être affreux crée par le Dr Seuss. Nous n’avons aucune intention de saccager votre Noël, de vous empêcher de le fêter. Nous sommes juste tristes de ne pas parvenir à nous en réjouir autant que vous.

Noël, la fête de l'egotrip

Noël, c’est cette période qui consiste à offrir des cadeaux aux gens qu’on aime pour leur montrer qu’on les aime. Je crois que ce qui m’a toujours gêné (bon, peut-être pas quand j’avais 4 ans), c’est que j’ai toujours eu l’impression qu’il était moins question de faire plaisir que de se faire plaisir.

Noëlophobe comme moi, Sarah partage ce sentiment: «Quand une tante ou un cousin me font un cadeau, j’ai l’impression de lire sur leur front “regarde comme je me suis fait chier pour toi, perso j’aurais adoré ce cadeau si on me l’avait offert, allez souris, montre-moi que j’ai visé juste”. Alors je souris, et c’est comme si ça leur permettait de gagner des points au classement de l’esprit de Noël.»

L’hypocrisie de l’exercice me met particulièrement mal à l’aise. Je sais bien que Noël doit être une période de pensée positive, de pardon, de rédemption. Mais j’ai du mal à accepter des cadeaux de personnes qui n’ont pas pris de nouvelles de moi de toute l’année, et qui ne m’ont acheté quelque chose que parce que 1) on fête Noël sous le même toit et que du coup, c’est obligé et 2) elles ont gravement envie que tout le monde sache qu’elles gagnent plein de pognon grâce à leur nouveau job.

À hypocrite, hypocrite et demi. Moi aussi, je fais un cadeau en retour (comment faire autrement?). L’offrir est juste un soulagement. C’est comme se débarrasser d’un poids jusqu’au 24 décembre suivant. On a filé un paquet à des gens avec lesquels on n’a aucun atome crochu, dont on ne connaît pas les goûts. Et nous voilà tranquilles pour 365 jours. Ridicule.

Décroissance salvatrice

«Dans ma famille, j’ai réussi peu à peu à imposer une réduction drastique du nombre de cadeaux», dit Bastien, noëlophobe lui aussi. «On ne gâte que ses enfants, ses parents, sa conjointe ou son conjoint. Exit les échanges de cadeaux inutiles avec des cousins dont on se fout ou qui n’ont pas plus envie que nous de flinguer leurs rares économies pour nous acheter des livres qu’on ne lira peut-être pas.» Cette solution peut effectivement calmer pas mal d’angoisses liées à une impression d’excès ou à une explosion de son budget.

Des pièces de théâtre aux réseaux sociaux, il n’est pas très compliqué de constater que les réunions de famille annuelles sont souvent propices aux règlements de comptes ou aux discussions houleuses sur tous les sujets délicats qui ont marqué l’année écoulée. Les Décodeurs en ont même fait une liste, sous la forme d’articles vous permettant de factchecker les propos à l’emporte-pièce de votre tatie fan de Laurent Wauquiez ou de votre cousin un peu con.

Là aussi, grosse source de malaise. Moi qui suis un homme hétéro, blanc, presque mince et j’en passe, j’ai la chance de ne pas me sentir personnellement attaqué pendant la majorité de ces débats.

Je peux donc défendre le mariage pour tous et soutenir mordicus que la blackface d’Antoine Griezmann est un acte raciste sans que cela risque de me retomber dessus et de me donner envie de passer l’assemblée au lance-flammes. Cela ne m’empêche pas de me demander pourquoi on continue chaque année ou presque à alimenter des débats avec des gens qu’on n’arrivera pas à convaincre entre le poire et le fromage. Se taire n’étant pas non plus une option, on finit par juste se demander ce qu’on fout là, assis face à des gens qui ne vous comprennent pas, que vous ne comprenez pas, et qui passeront sans doute tout le mois de janvier à dire autant de mal de vous que vous à dire du mal d’eux. Esprit de Noël, bonjour.

Vomi à la cannelle

J’envie sincèrement celles et ceux qui parviennent à vivre le mois de décembre comme une parenthèse féérique au cours de laquelle on pourra s’émerveiller du retour des illuminations de Noël, déguster du vin chaud à la cannelle et enfiler des pulls moches.

J’ai beau faire tous les efforts du monde, rien ne fonctionne. Ce n’est pas ma faute si je trouve que le vin chaud est la pire invention de l’histoire de l’humanité, avec sa tenace odeur de vomi à la cannelle.

Mon petit côté terre-à-terre: mes films de Noël préférés sont Die Hard (John McTiernan), Un conte de Noël (Arnaud Desplechin) et La Course au jouet (oui, le film où Schwarzie cherche un Turbo Man coûte que coûte). Tous mêlent une dose plus ou moins importante d’esprit de Noël à quelque chose de plus violent, de plus déprimant ou de plus cynique. La douce candeur de fin décembre n’y est abordée qu’en filigrane: au premier plan, on dézingue des méchants, on parle greffe de moelle osseuse et famille dysfonctionnelle, on oublie sa fierté au royaume du capitalisme.

Alors quand vous enchaînez les téléfilms M6 au coin du feu en arborant fièrement votre gros pull à clochettes, je vous déteste un peu. Vos sourires forcés et votre joie factice ne trompent personne. Je vous imagine déjà retrouver la solitude de votre domicile le 26 décembre, tenter tant bien que mal de trouver où ranger vos cadeaux, puis réaliser que la mascarade est finie et qu’il va vous falloir retrouver factures, boulot et petits tracas du quotidien.

Voilà vraiment ce qui me met mal à l’aise dans les fêtes de Noël: l’impression que tout le monde fait semblant. Peut-être qu’en ne passant les fêtes qu’avec des interprètes oscarisables, cela pourrait donner le change; mais je connais trop bien les pépins de santé, les peines de cœur ou les situations financières de celles et ceux qui m’entourent.

Je peine à croire qu’une bûche glacée et un album de Yann Artus-Bertrand vont parvenir à endiguer quoi que ce soit. Je me demande pourquoi on se fatigue à jouer la comédie. «Soyons heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple», disait Jacques Prévert (on a vraiment trop utilisé cette citation).

Je comprends bien le principe, mais on pourrait aussi jouer la carte de la sincérité, s’installer ensemble autour d’un repas moins copieux, se faire un tout petit cadeau ou pas du tout, et se parler vraiment de ce qui va et de ce qui ne va pas.

Ça ne serait pas exactement ce qu’on attend des fêtes, l’ambiance ne serait pas forcément très guillerette, mais on repartirait à coup sûr sur de meilleures bases pour l’année à venir. Sur ce postulat, je suis presque prêt à tenter de passer de nouveau un Noël avec mon beau-frère.

Paternité et conséquences

Bien sûr, j’ai eu des enfants et ça change un peu les choses. Ces trois-là tiennent visiblement de leur mère et c’est une bonne chose: j’ai droit à une ovation chaque fois que je débarque avec le fameux sapin, les lettres au père Noël sont rédigées avec application et stratégie, chaque case du calendrier de l’Avent résonne comme un pas de plus vers ce qui ressemble au sommet de leur année. C’est super beau à vivre, franchement.

Dans ces moments-là, j’oublie ce que me fait personnellement ressentir Noël. Cette année, je me suis surpris à acheter plus de guirlandes lumineuses, à passer un peu plus de films de Noël (non, pas Die Hard), à tenter de mettre un plus de chaleur dans le foyer afin que mes trois gosses se construisent de beaux souvenirs, les mêmes que ceux que mes parents ont essayé de me donner.

Finalement, je me sens bien moins Grinch que Willie, le père Noël désabusé du Bad Santa de Terry Zwigoff (et de sa consternante suite). Willie traîne péniblement les pieds dans l’existence et la joie forcée des fêtes de Noël ne fait que renforcer son inaptitude à aimer et comprendre ses semblables.

Willie est grossier, queutard et alcoolique, mais ça n’est pas une mauvaise personne pour autant: c’est juste quelqu’un de profondément malheureux, qui finit par prendre sous son aile un gamin aussi seul et inadapté que lui.

On sent qu’au fond, tout au fond, Willie voudrait bien être comme tout le monde et être rempli de bonheur par le simple fait de porter un bonnet rouge à pompon. Mais ça n’est juste pas possible pour lui. Il sait que retomber en enfance a sans doute du bon, mais il n'y voit que régression.

Lors du dernier réveillon de Noël (qui s’est bien passé, merci, en très petit comité et sans conversations stupides ni débauche de cadeaux), le hasard a voulu que j’ouvre une papillotte qui renfermait cette citation: «Noël n’est pas un jour ni une saison, c’est un état d’esprit». Une brève recherche m’a appris que son auteur, John Calvin Coolidge, était le trentième président des États-Unis. Coolidge avait beau être républicain, je crois qu’il avait tout compris.

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Rions un peu en attendant la mort

On a l’esprit de Noël en soi ou on ne l’a pas. Moi, je ne l’ai pas. Je n’en tire aucune fierté, mais simplement, je n’y arrive pas. La date n’y est sans doute pas totalement étrangère.

C’est en tout cas ce que pense Sarah: «J’ai réalisé que si la fin décembre me plombait à ce point, c’était aussi parce qu’elle signifie qu’une année de plus s’est écoulée, qu’il va falloir faire un bilan pas forcément reluisant et se rapprocher toujours un peu plus de la fin. C’est totalement glauque mais c’est réellement ce que je pense.»

L’enchaînement Noël–Saint-Sylvestre ne fait de bien à personne, surtout chez les noëlophobes. À l’illusion de l’esprit de Noël succède celle de la nouvelle année, avec son lot de vœux totalement hypocrites, de bonnes résolutions qu’on ne tiendra pas, de nouveaux départs illusoires.

«Je sais que le 1er janvier est juste un prétexte pour remettre les compteurs à zéro et mieux se relancer, dit Sarah. Mais après plusieurs dizaines d’années à enchaîner les désillusions et à réaliser que telle année ne sera pas mieux que la précédente, j’ai décidé d’arrêter de me leurrer. L’expression “croire au père Noël” colle parfaitement: je trouve qu’elle résume bien les œillères qu’on se met en plaçant la fin d’année sous le signe du festif et de l’espoir alors qu’on sait très bien que ce n’est pas vrai».

Le 1er janvier 2018, je prendrai mon téléphone et j’appellerai les gens que j’aime pour leur souhaiter le meilleur pour l’année à venir, parce que je suis comme tout le monde. Puis je tâcherai de profiter au mieux des mois qui suivront, tout en redoutant d’arriver trop vite à ce moment de l’année où les supermarchés mettent les calendriers de l’Avent en rayon et où le personnel municipal réinstalle les illuminations de Noël. On ne se refait pas.

[ndlr: nous vous proposons également notre classement du meilleur des pires comédies françaises de 2017, à commencer par la fin pour ceux d'entre vous qui ont décidé que la fin d'année serait de toute façon pourrie.]

Thomas Messias
Thomas Messias (145 articles)
Prof de maths et journaliste
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