Tech & internet

J'ai appris à me réjouir de manquer et c'est super

Thomas Messias, mis à jour le 27.12.2017 à 11 h 14

Les années 2000 ont vu éclore un phénomène nommé Fomo pour Fear of missing out, la peur de manquer. Son opposé, le Jomo, n'est pas près de prendre sa place, mais mérite néanmoins que vous lui accordiez une place dans votre existence.

 Happy | Blondinrikard Fröberg via Flickr CC License by

Happy | Blondinrikard Fröberg via Flickr CC License by

Vous vous connectez à Twitter ou Facebook soixante-dix fois par jour juste pour avoir la certitude de ne pas passer à côté d’une info importante ou d’un délire collectif ? Vous avez regardé les sept saisons d’une série HBO parce que vous teniez avant tout à pouvoir participer aux conversations devant la machine à café? Félicitations (hum): vous êtes victime du Fomo, un syndrome nommé et popularisé en 2000 par Dan Herman, un expert en marketing.

Fomo signifie «fear of missing out»: cela désigne la peur de rater quelque chose, qui pousse les nombreuses personnes atteintes à rester connectées en permanence et à se ruer sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un phénomène populaire. Pour Dan Herman, si le syndrome s’est autant démocratisé, c’est d’abord parce que l’avènement d’internet nous a permis d’accéder à un nombre vertigineux d’univers à explorer, d’alternatives à envisager. Face à cette infinité de vidéos, de hashtags et de mèmes, nous ne savons plus où donner de la tête, ce qui nous place dans un état comparable à celui d’un enfant qui entrerait dans un gigantesque magasin de confiseries avec une seule pièce en poche (comparaison signée Herman).

Le goût de la frustration

Le plus terrible des effets du Fomo est l’impression de frustration permanente qu’il laisse en nous. Devoir sélectionner un seul petit four parmi des dizaines, c’est risquer de passer à côté du plus savoureux de tous (ce qu’on n’apprendra qu’après, par les autres). Pire: on pourrait ne pas faire le même choix que les convives les plus en vue, et avoir l’impression d’être totalement hors du coup. Cette simple idée suffit à gâcher le goût de cette mini tarte au citron meringuée qui semblait pourtant être la plus délicieuse de tout le plateau.

La différence entre un plateau de petits fours et internet, c’est que ce dernier nous autorise pour le moment à ingurgiter du contenu jusqu’à plus soif, sans limite de quantité. Une folle impression de liberté qui se heurte à quelques contraintes liées au fait que nous ne sommes pas des robots. D’après une étude récente, il n’y aurait que vingt-quatre heures dans une journée. D’après une autre étude, nous aurions besoin de nous déconnecter de temps à autres afin de nous reposer, de nous laver ou de parler à des gens pour de vrai. Internet étant un puits sans fond, on finit toujours par réaliser que nous n’aurons pas assez de temps pour suivre de près tous les phénomènes et tous les running gags.

Cela vaut aussi pour l’offre culturelle: nous croulons sous les livres à lire, les films et les séries à voir. Nous remplissons nos wishlists en rêvant du jour où nous parviendrons à les vider. Spoiler: c’est impossible, à moins de gagner à la loterie nationale. Et quand bien même: milliardaire ou pas, il n’y aura jamais plus de vingt-quatre heures dans votre journée, dont quelques-unes devront être consacrées à autre chose.

L'art de la joie

Forcément, il fallait contrecarrer le Fomo, et pourquoi pas en faire un business. C’est là qu’est né son double bénéfique, le Jomo, «joy of missing out», un courant consistant à accepter de ne pas pouvoir être partout à la fois, mais également à profiter de chaque instant de déconnexion volontaire pour profiter réellement de la vie. Christina Crook en a fait son combat et son gagne-pain: depuis qu’elle a passé trente-et-un jours sans internet ni 3G en 2012, elle est devenue une sorte de référence en matière de Jomo, enchaînant les conférences pour expliquer à quel point ce mois-là a changé sa vie.

Le Jomo est polymorphe: l’entrepreneur Anil Dash, qui semble être le premier à avoir employé cet acronyme en 2012, le voit moins comme un élément de développement personnel que comme le fruit d’une simple constatation. Parfois, ça fait juste un bien fou de ne pas être à l’endroit où il faut quand il le faut. Père de famille, chef d’entreprise très sollicité, Dash raconte comment un samedi soir, parce qu’on est si bien chez soi ou parce qu’on n’a juste pas vu l’heure, on ne fait pas l’effort de se rendre à cette soirée importante.

Plus les années avancent, plus je me jomoïse. Cela n’empêche pas le Fomo de continuer à rythmer une partie de mon existence. Par exemple, je n’ai abandonné Game of thrones qu’après cinq saisons alors que j’aurais dû le faire au bout de trois. Je pense que l’idéal est d’aller vers plus de Jomo sans pour autant se couper du monde: une sorte d’équilibre forcément instable mais qui permet de continuer à entretenir des relations sociales de qualité tout en évitant de perdre de précieuses heures de vie dans des soirées dont on se fout ou devant des films-qu’il-faut-absolument-avoir-vus.

DCAMO?

 

Récemment, alors que je parlais de ce phénomène et de ma façon de le vivre, un ami me faisait remarquer que le Jomo souffrait d’une mauvaise dénomination. Selon lui, on ne pouvait pas décemment se réjouir de rater un événement important ou de passer à côté d’un phénomène culturel. Au mieux, me disait-il, on pouvait s’en moquer comme de sa première culotte (il ne l’a pas dit comme ça mais j’aime bien cette expression).

En somme, il aurait mieux accepté le principe si le Jomo s’était appelé DCAMO, comme «don’t care about missing out» (on trouvera des équivalents français un autre jour). Mais il ne voyait pas où pouvait être la joie dans le fait de passer volontairement à côté de quelque chose qu’on aurait éventuellement pu aimer un minimum.

La vérité, c’est qu’il y a évidemment une part de snobisme dans tout cela. J’évoquais il y a peu mon désintérêt croissant pour les séries, dû en partie à mon désir de ne pas succomber au Fomo qui semble s’emparer des utilisateurs et utilisatrices de Netflix. Mon refus de faire partie ce troupeau-là m’a probablement fait passer à côté de vrais trésors et de belles surprises, c’est un fait. Il m’a aussi permis de dégager du temps pour regarder des films moins exposés ou lire des ouvrages qui attendaient depuis trop longtemps sur ma table de chevet.

Ma joie est double. Il y a, d’abord, celle d’avoir emprunté des chemins de traverse pendant que tant d’autres fonçaient sur les mêmes autoroutes. Il y a aussi celle que j’éprouve lorsque je réalise que tout le monde a regardé cette série mais que la plupart des personnes pourvues d’un peu d’esprit critique ne l’ont finalement pas tant aimée que ça. L’impression si grisante d’avoir gagné du temps dans un monde où on en manque cruellement.

Allô ui cer rien

Même sentiment vis-à-vis de la plupart des mèmes sur internet. Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, j’ai parfois du mal à croire que l’on puisse passer des semaines, voire des années, à user la même vanne jusqu’à la corde en proposant des variantes de plus en plus poussives. Vous ne tolèreriez probablement pas ça de la part des membres de votre entourage. D’où une certaine fierté à l’idée de ne pas participer à ce déferlement de Allô ui cer chien. «J’aime mieux me faire chier tout seul que d’être heureux avec les autres», disait Pierre Desproges. Une punchline ouvertement misanthrope dont on ferait bien son blason, au moins de temps à autres.

Ne pas se rendre à cette soirée où tout le monde se trouvera ou ne pas participer à ce hashtag humoristique si célébré, c’est aussi pouvoir prendre de la distance et réaliser à quel point le collectif peut faire ressortir ce qu’il y a de plus bas en nous. «Dès qu’on forme une bande, on forme une bande de cons», résumait Jean-Pierre Bacri dans une interview accordée au magazine Première en mars 2000. Derrière cette phrase un peu cinglante, il y a cette idée selon laquelle l’effet de groupe nous pousserait à envisager tous les moyens possibles pour parvenir à sortir du lot.

«J’aime bien sortir le samedi soir, raconte Alice, mais il faut reconnaître que toutes les soirées finissent par se ressembler: il y a tellement de gens à qui parler qu’on finit par ne parler à chaque personne que de façon très superficielle. Soit je rentre à 23 heures en me disant ça ne valait pas le coup de me maquiller et de choisir une tenue, soit je finis par faire une nuit blanche beaucoup trop arrosée et je me maudis une fois le dimanche soir arrivé. J’ai réalisé il y a peu que je me sentais souvent beaucoup mieux lorsque je passais la soirée chez moi, en tête-à-tête avec moi-même ou bien en très petit comité, loin des lieux où il faut être.»

L'illusion du choix

J’ai désormais trop d’enfants pour que sortir le samedi soir soit une option, mais c’est un raisonnement que je valide complètement. Il y a dans le Jomo la satisfaction de se dire que si on avait assisté à tel gros événement ou floodé sur les réseaux sociaux, on aurait forcément montré la partie la moins reluisante de soi-même en commettant des excès.

Éviter le bingewatching de la dernière série en vue procure une sensation voisine: celle d’avoir eu le choix, d’avoir regardé un programme ou lu un livre pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pourront nous permettre de tweeter. Une impression en partie illusoire mais qui fait réellement du bien. Et parce qu’il est tout à fait possible d’échapper au Fomo sans devenir une sorte d’ermite, internet est truffé de ressources pour nous aider à vivre sa solitude dans l’espace urbain, le tout de façon toujours plus épanouie.

Je ne vais pas vous faire le coup du «c’est la faute aux réseaux sociaux», ni même vous enjoindre à quitter définitivement Twitter, Facebook et Google+ afin de vivre mieux et de vivre vrai. La force du Jomo réside dans le côté temporaire de la chose. On peut essayer de déconnecter pendant quatre heures, toute une journée ou même une semaine. L’important est que ça ressource. En revenant, il faut se mouiller la nuque, immerger frileusement un orteil après l’autre, mais on retrouve rapidement toutes ses sensations.

C’est exactement pareil lorsqu’on remet les pieds en soirée après quelques semaines de diète: on avait beau s’être promis qu’on n’avait plus l’âge de ces conneries, on se sent revivre en dansant sur «Toxic» et/ou en buvant trop (rappelons que l’abus d’alcool, etc.). C’est, grosso modo, la méthode recommandée par le site Whole Life Challenge, qui se la joue tellement coach de vie qu’il préfèrerait en revanche que je boive des virgin mojitos plutôt que des gin tonic.

Moins Panurge qu'avant

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Derniers Jedi, le dernier Star Wars en date. Pas parce que je suis raide dingue de la saga –que je trouve attachante mais qui ne m’a jamais sidéré–, mais parce que je craignais de ne rien comprendre aux conversations qui allaient rythmer le mois de décembre, que ce soit dans la salle des professeurs, sur Twitter ou lors des repas de fin d’année. Un exemple édifiant de Fomo. Mais je le vis bien mieux que pendant ces années où j’allais voir le plus grand nombre de films possibles afin de pouvoir être de toutes les discussions cinéphiles.

Pourquoi? Parce que j'ai su faire des choix, ce qui me donne désormais l’impression de ne pas être un mouton de Panurge. J’ai snobé les Hobbit et les Avengers, je n’ai pas succombé à l’étrange hype qui entoure les Fast and Furious… et c’est sans doute parce que c’était exceptionnel que j’ai pris autant de plaisir devant le film de Rian Johnson, vibrant et réagissant à l’unisson avec mes voisins et voisines de sièges.

Fin 2013, le Huff Post britannique expliquait pourquoi l’année 2014 serait celle du Jomo. La prédiction s’est avérée fausse. On voit mal comment le Jomo pourrait devenir un phénomène de masse: ce serait tout à fait contradictoire. C’est pourtant une sensation que je recommande à toutes et à tous. Se demander avant chaque invitation, chaque film, chaque série, si on ne va pas accepter pour de mauvaises raisons, c’est créer un filtre assez salvateur qui nous évite de devoir subir des interactions sociales inutiles et d’ajouter des impératifs à des to-do-lists déjà longues comme le bras. Je ne compte pas me reconvertir en coach de vie, mais c’est sans doute tout ce que je peux vous souhaiter de mieux pour 2018.

Thomas Messias
Thomas Messias (145 articles)
Prof de maths et journaliste
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