FranceEconomie

«Combien pouvez-vous me citer de grands entrepreneurs noirs?»

Théo Ribeton et Stylist, mis à jour le 21.12.2017 à 16 h 54

Investissements avortés et conso en chute: comment l'argent émerge en nouveau terrain de lutte contre les discriminations. Interview croisée.

Sylvie Laurent et Shirley Souagnon II   Illustrations : CÉLIA CALOIS

Sylvie Laurent et Shirley Souagnon II Illustrations : CÉLIA CALOIS

  Cet article est publié en partenariat   avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Vous voyez ce type de personnes qui vous soutiennent mordicus qu’ils ne fument pas, une cigarette à la main? Vous aimeriez bien trouver la parade à tant de mauvaise foi. Eh bien, c’est ce dont rêvent aussi un paquet d’Américains face à Trump qui affirme sans faillir que le «racisme, c’est le mal» tout en multipliant les déclarations et les décisions qui prouvent le contraire: les «torts des deux côtés» pour parler des violences à Charlottesville, la condamnation des joueurs de la NFL, la gestion de l’ouragan de Porto Rico, le mur anti-immigration… Bref, vous voyez l’idée: en gros, ce n’est pas l’éthique qui risque de faire changer de bord le président des États-Unis.

En revanche, ce qui pourrait le gêner un peu plus que la mort ou la misère au sein de populations qu’il a toujours considérées comme moins américaines que les autres, c’est si son racisme inavoué commençait à mettre à mal la prospérité économique du pays. Or, c’est l’idée qui a été soulevée par plusieurs cabinets d’études qui ont constaté un effondrement de la consommation latino depuis son élection. Les Hispaniques boudent les centres commerciaux, a fortiori près des frontières, de peur qu’il leur arrive quelque chose (la même angoisse les poussant à faire des économies au cas où).

L'exemple du tourisme

 

Et là, vous nous voyez venir: et si la meilleure façon de combattre le racisme, c’était de montrer qu’il est un danger pour l’économie? D’autres études récentes ont démontré comment les discriminations étaient un frein à la consommation des personnes racisées. Fin novembre, celle présentée par le CNRS et SOS Racisme a, par exemple, suggéré que, suite à la discrimination pratiquée par les chambres d’hôtes, les familles racisées optaient du coup pour des vacances hors économie du tourisme.

Est-ce l’heure pour le racisme de passer à la caisse? Pour répondre à cette question, Sylvie Laurent, chercheuse et auteure de La Couleur du marché (Seuil) –une analyse de la perpétuation des inégalités raciales à l’aune de l’explosion néolibérale– et une humoriste, femme, noire et homosexuelle (le combo gagnant de la discrimination) Shirley Souagnon (1). 

On voit émerger depuis plusieurs années l’idée que la consommation ou la non-consommation des minorités pourrait être un véritable levier politique. Pensez-vous que cela puisse être efficace?

Sylvie Laurent: on a déjà observé de tels effets par le passé. Par exemple, dans les années 1980, le leader des droits civiques Jesse Jackson avait utilisé ce type de pression à Chicago avec Coca-Cola, qui refusait d’employer des vendeurs noirs. Jackson a lancé une opération qui consistait à demander à tous les Noirs de boycotter la marque. Les Noirs de Chicago ont suivi. Et Coca-Cola a dû céder. Ils ont engagé des vendeurs noirs et leur ont donné des contrats de distribution. Leur pouvoir de «consommateurs» a été une arme.

Shirley Souagnon: pour qu’il y ait consommation, il faut aussi qu’il y ait quelque chose à consommer. C’est la raison pour laquelle j’avais monté Afrocast, un site qui réunissait des comédiens, réalisateurs et techniciens afros. Je m’étais rendu compte à l’époque que même au sein de la communauté, personne n’était capable de citer plus de trois acteurs ou actrices noir(e)s. Le site avait pour ambition de mettre en valeur leurs projets mais surtout de dire: il y a une population, avec un capital économique, qui a envie de se divertir, de lire des livres, d’aller au cinéma.

Le problème, c’est que parfois l’accès à la consommation est lui-même difficile…

SL: on le voit très clairement aux États-Unis, où les banques bloquent l’accès des Noirs à la propriété et à l’investissement en ne leur accordant pas de crédit. Une autre façon de couper l’accès à la consommation est d’empêcher l’ascension sociale. Les institutions discriminent massivement et ce, dès l’éducation secondaire. Comme elle est sous-financée, l’école publique est fuie par les Blancs qui scolarisent leurs enfants dans le privé. La ségrégation spatiale et scolaire est la racine du racisme. À Villeurbanne, une opération de testing a montré en septembre qu’à profil équivalent dans 63 établissements bancaires de la ville, les prêts étaient plus difficiles à obtenir pour des non-Blancs, ou avec des taux d’intérêt moins favorables.

Shirley, en tant qu’entrepreneuse, avez-vous fait face à ce genre de banquiers frileux?

SS: je pourrais avoir une réponse en forme de témoignage sur une demande de prêt, mais ce n’est même pas vrai: ça ne m’est jamais venu à l’esprit d’en solliciter! Ce qui mérite réflexion aussi… enfin non, ce n’est pas tout à fait exact, j’avais essayé d’acheter une maison. On ne m’a pas suivie. J’y étais allée un peu en confiance: j’avais monté mon entreprise, je faisais mes propres salaires, et finalement ce n’est pas passé. Honnêtement, je ne l’ai pas pris pour ma couleur: il y avait mon âge, mon dossier un peu fragile. Mais inconsciemment, je crois que ça m’a toujours fait peur de prendre de l’argent à un Blanc. Je crains de ne pas pouvoir rembourser… Et ça freine en effet sans doute beaucoup de recherches d’investissement toutes légitimes soient-elles.

D’où vient d’après vous cette inhibition inconsciente à s’investir dans l’économie? 

SL: c’est une réalité historique. Aux États-Unis, le système de la suprématie blanche a créé 
des entraves envers des parties de la population jugées moins méritantes pour accéder à la réussite économique, et donc à l’intégration qui va avec. Toute la vague des lynchages, de la fin du XIXe au début du XXe siècle, reposait en partie sur la terreur des Blancs du Sud face à l’avancement économique des Noirs. Le fait qu’ils puissent devenir qui propriétaires de leur champ, qui docteur, qui instituteur, était insupportable pour beaucoup de Blancs. On parle au passé, mais encore aujourd’hui, en dehors de domaines bien spécifiques comme le sport ou les cultures urbaines, combien pouvez-vous me citer de grands entrepreneurs noirs?

SS: si on ne peut pas les nommer, c’est aussi pour une raison plus étrange: quand ils sont connus, aussi peu nombreux soient-ils, ils deviennent blancs dans la tête de tout le monde. C’est pour ça que cela passe encore par les représentations. Il faut des images de gens qui leur donnent envie et accès à des secteurs de consommation dont ils se sentaient exclus. Cela les réinsérera mécaniquement –même si mon but premier n’est pas vraiment de livrer 
un message de consumérisme.

Parce qu’au fond, vous n’êtes pas persuadée que l’économie est une arme antiraciste?

SL: en fait, cette approche doit être prise à revers. Le jour où l’économie de marché se souciera de justice, on le saura. Donc il faut justement résister à la tentation du marché pour faire quelque chose en rapport avec la justice. Le racisme, ça rapporte, puisque ça concentre le pouvoir et les capitaux sur un petit groupe, alors que l’égalité consiste à les redistribuer. C’est pour cela que l’idée de dire «s’il y avait un peu moins de racisme, ce serait meilleur pour l’économie», c’est pour moi un contresens. On luttera contre les discriminations raciales en n’allant précisément pas dans le sens utilitariste de l’économie. D’autant que dans cette idée du «coût» monétaire du racisme, il y a une approche assez américaine que je redoute: celle qui consisterait à séparer les bons immigrés des mauvais, selon qu’ils favorisent ou non la croissance économique du pays d’accueil. Acquérir un capital culturel et économique important peut donner un pouvoir  politique réel aux populations discriminées. Mais le but doit être plus d’égalité, non de prospérité ou de croissance.

1 — Son nouveau spectacle, Monsieur Shirley, est à la Nouvelle Seine  Retourner à l'article

 

Théo Ribeton
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Stylist
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Mode, culture, beauté, société.
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