Monde

De la révolution au Goulag, la saga tragique de l'élite stalinienne

Nicolas Charles et Nonfiction, mis à jour le 18.12.2017 à 18 h 49

Un livre revient sur le sort de ceux qui ont accompagné de près l'établissement d'un régime soviétique en Russie avant d'en payer les pots cassés.

Staline : STR / AFP // L'apparatchik Nikolay Ivanovich Yezhov en 1937 / AFP

Staline : STR / AFP // L'apparatchik Nikolay Ivanovich Yezhov en 1937 / AFP

La Maison éternelle est une somme. Yuri Slezkine, professeur à l'université californienne de Berkeley, y traite d'un groupe d’apparatchiks que les Bolcheviques, à la suite de la Révolution d'Octobre, ont installé dans un nouvel immeuble résidentiel, le plus beau et le plus grand d'Europe à l'époque, face au Kremlin. Ces cadres du parti communiste et leur famille vivent là, à proximité immédiate du pouvoir, afin de mieux le servir.

Slezkine retrace leur vie, de la période de persécution sous le tsarisme à leur arrivée au pouvoir. Les années fastes, celles des débuts du stalinisme, laissent vite place pour eux à celles de la disgrâce, voire de l'élimination, lors des grandes purges entre 1936 et 1938. Ce sont toutes ces histoires intimes que Slezkine présente: grâce à l'étude de nombreuses sources privées, leur portrait est saisissant de réalité et permet d'aborder certains des aspects les plus sombres de la dictature stalinienne. Avec rigueur et réalisme, il permet de suivre le destin tourmenté de ceux qui ont cru en l'entreprise communiste et qui l'ont servie, passant souvent en un rien de temps du statut de nantis à celui de parias. Ombre et lumière du stalinisme, leur destin est intimement lié à l'évolution du régime.

La vie privée des cadres du parti communiste

Slezkine retrace la vie des apparatchiks à partir de sources exceptionnelles, car largement inconnues jusqu’à aujourd'hui. Mis à disposition par des héritiers, ces documents permettent d'appréhender au plus près la vie des personnes qui se retrouvèrent là, dans un immense immeuble, parce qu'elles avaient en commun de servir le pouvoir soviétique. 

La Maison éternelle est donc avant tout un livre d'histoire sociale qui traite de la vie d'une élite: les dirigeants du tout nouveau PCUS. Au pouvoir depuis 1917, ceux-ci doivent tout d'abord gagner la guerre civile jusqu'en 1921. Les années 1920, jusqu'au milieu des années 1930, marquent ensuite pour tous ces personnages une apogée. On pourrait même, dans leur cas, parler d'un âge d'or, tant les sources montrent qu’ils mènent une vie opulente. 

A contrario, au début des années 1930, en pleine collectivisation des terres, les populations rurales, en particulier en Ukraine, souffrent de la famine. Celle-ci provoque plusieurs millions de morts. Et, à la lecture de Slezkine, nous voyons que les apparatchiks de la Maison du Gouvernement font bombance avec des mets de premier choix (viande, caviar) alors que le peuple meurt de faim. Les grands administrateurs subissent pourtant le rationnement, comme chacun en URSS à l'époque, mais les denrées qu'ils peuvent avoir en leur possession ne sont pas celles du peuple.

La «vieille garde» bolchévique

 

Nous sommes donc bien ici dans la description d'un groupe endogame, qui vit pour le pouvoir et par celui-ci, mais dont les conditions de résidence dans la Maison du Gouvernement font qu'ils restent dans un «entre-soi» déconnecté des réalités vécues par la majorité. Collectivisation forcée des terres, nationalisation de l'industrie, plans quinquennaux: autant de mots qu'ils manipulent dans le cadre de leurs fonctions politiques, mais qui ne les touchent absolument pas dans leur quotidien. Ils n'auront pas à subir les conséquences parfois désastreuses de ces mesures.

Staline et quelques apparatchiks en 1926 I TASS / AFP

Quelques années plus tard, ils se retrouvent, en revanche, au cœur des purges menées par Staline. Entre 1936 et 1938, celui-ci décide d'éliminer, lors des «grands procès de Moscou», tous ceux qui peuvent prétendre s'opposer à son pouvoir, en particulier les compagnons de route de Lénine. La plupart des habitants de la Maison du Gouvernement font partie de cette «vieille garde bolchevique» qui subit de plein fouet la répression. Beaucoup de dirigeants et leurs familles sont donc victimes de la violence stalinienne. Pourtant, Slezkine n'apporte que peu d'explications sur les raisons qui ont poussé le «Petit père des peuple» à faire s'abattre une telle répression policière sur ces communistes de la première heure. D'ailleurs, Staline, personnage que l'on sait par ailleurs omniscient en URSS entre 1924 et 1953, est absent du récit. On ne sent que son ombre plane, tel un oiseau de proie, sur ses anciens camarades.

Le recours aux sources privées

 

Ce qui fait le grand attrait de l'ouvrage est l'utilisation de sources privées mises à la disposition de Slezkine par les familles qu'il étudie. On y retrouve des journaux intimes et des correspondances qui permettent à l'historien de faire revivre le quotidien de tous les habitants de la «Maison du Gouvernement». Nous sommes donc ici face à une monumentale œuvre d'histoire sociale. Celle-ci se fait par le bas, c'est à dire que ce sont des sources produites par les acteurs eux-mêmes qui servent de matériaux à l'historien.

Parmi les personnages étudiés, on découvre toutes les petites mains de Staline, tous ces fonctionnaires et dirigeants du parti qui ont contribué à la mise en place de la politique choisie par celui-ci. Slezkine nous permet de mettre des noms, mais aussi des visages (avec l'utilisation de nombreuses photos mises à dispositions par les descendants), sur tous ces illustres inconnus qui ont été des chevilles ouvrières de la révolution bolchevique en octobre 1917 et de la création de l'URSS en 1922.

Tout leur parcours est retracé: la plupart sont persécutés par la police du Tsar avant 1914. Tous se sont ralliés à Lénine et l'ont suivi dans sa lente conquête du pouvoir après 1905: ils ont été des rouages essentiels de la machine de guerre bolchevique entre 1917 et 1921 lors de la guerre civile. Pour les récompenser, et aussi pour les contrôler, ils sont donc installés au plus près du pouvoir, face au Kremlin à Moscou, dans cette novatrice «Maison du Gouvernement». Outre les habituels rapports du PCUS ou de la police politique, les sources privées permettent de voir une autre face de l'URSS, celle de l'intime, celle de la vraie vie des gens, comme l'avait fait Orlando Figes dans Les Chuchoteurs. C'est là sans doute un apport essentiel de la Maison éternelle dans l'historiographie des révolutions russes et du communisme en URSS.

Le communisme en URSS: une religion séculière?

L'une des idées-force de Slezkine est la démonstration que le communisme en URSS, dans l'Entre-deux-guerres, s’assimile à une religion séculière. C'est-à-dire que, à l'instar de toutes les religions, le communisme a des «prêtres» (les élites du parti, présentées ici, qui occupent les postes-clés) qui se réfèrent à une «divinité» (Staline), mise en avant comme telle par la propagande. Staline est le Voj (guide), le chef aux mesures exactes de son peuple (son surnom est aussi «le petit père des peuples»). Un véritable culte de la personnalité se met en place autour de sa personne.

Durant cette période, le communisme d'URSS s'organise donc comme une vraie religion, mais séculière, c'est-à-dire détachée de ses matrices chrétiennes ou autres et mieux adaptée à la configuration de l'époque. La mise en avant de cette dimension religieuse du communisme sociétique n'est pas nouvelle, mais Slezkine la développe de façon continue tout au long de son propos.

Le nouveau gouvernement soviétique de 1938 I AFP

Pour renforcer cette idée, le chapitre 2 est ainsi nommé «les prédicateurs»: c'est ici que Slezkine présente les différents personnages qu'il va étudier tout au long de son propos. L'élite du PCUS est donc clairement comparée à un clergé. Le chapitre 3, intitulé «la foi», développe les idées sur le communisme des différents personnages. Le chapitre intitulé «le Grand jour», qui narre la révolution bolchevique et la prise du pouvoir par ses derniers, est traitée sous un angle quasi messianique; qui correspond d'ailleurs déjà à la perception que ces élites bolcheviques ont de leur mission, et à leurs leurs attentes vis-à-vis des révolutions annoncées par Marx puis Lénine.

Un livre important sur les élites déchues du stalinisme

La Maison éternelle est un livre qui traite d'un petit groupe de dirigeants communistes privilégiés et de leur famille, de leur ascension à la suite de la Révolution d'Octobre jusqu’à leur disgrâce puis à leur élimination lors de la terreur stalinienne à la fin des années 1930. Ces «ennemis du peuple», tels qu'ils sont qualifiés par les chefs d'accusation des procès truqués dont ils sont victimes, subissent de plein fouet la répression stalinienne. Femmes et enfants ne sont pas non plus épargnés par celle-ci: ils sont condamnés pour le seul fait d'être l'épouse ou les descendants d'un supposé opposant au Voj.

Les sources privées de ces familles, passées entre les mains de Slezkine, lui permettent d'en décortiquer la vie, de mener une analyse qui relève de la dissection: un travail de longue haleine pour donner de la cohérence à l'ensemble, et d'une lecture aisée malgré les presque 1.300 pages. L'ouvrage de Slezline permet, comme d'autres avant lui, d'appréhender la face cachée du communisme en URSS avant la Seconde Guerre mondiale. Surtout, il met en lumière la vie des élites et montre que dans ce régime totalitaire, les nantis de la veille sont devenus les parias du lendemain. Ce fut le destin de ces personnages dont Slezkine nous narre le destin: ils sont, pour la plupart passés de la «Maison du Gouvernement» au Goulag... Ce livre se lit donc comme une saga sauf qu'ici, il ne s'agit pas d'un roman, mais de l’histoire.

Nicolas Charles
Nicolas Charles (1 article)
Professeur agrégé d'histoire.
Nonfiction
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