LGBTQ

Vingt ans après, le débat est tranché: le Télétubby violet est gay (et c'est une bonne chose)

Ruth Graham, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 08.12.2017 à 14 h 24

Il y a vingt ans, un télévangéliste s'alarmait de l'orientation sexuelle de ce personnage pour enfants.

L'ami controversé de Dipsy, Laa-Laa et Po. | Capture via YouTube.

L'ami controversé de Dipsy, Laa-Laa et Po. | Capture via YouTube.

Le télévangéliste et activiste Jerry Falwell voyait des personnes homosexuelles partout. Et pour cause: c'était son gagne-pain. En 1981, il lançait cet avertissement à ses ouailles: «Souvenez-vous: les homosexuels ne se reproduisent pas, ils recrutent!»

Il affirmait avoir directement reproché au président Jimmy Carter d’employer des «homosexuels pratiquants» à la Maison-Blanche en 1980. Lorsque le personnage interprété par Ellen DeGeneres dans la sictom Ellen a fait son coming out à l’écran en 1997, il la rebaptisa «Ellen Dégénérée».

En 1999, Falwell annonça son nouveau scoop: selon lui, l’un des Télétubbies était gay. Cette affirmation ne surprit personne: à ce stade, le pasteur était coutumier des déclarations mêlant ces doses caractéristiques d'absurdité et de malveillance.

Voix masculine, sac à main rouge

Les Télétubbies, série britannique pour tout-petits (diffusée entre 1998 et 2008 sur PBS aux États-Unis), était complètement inoffensive; on aurait presque dit une parodie d’émission pour la jeunesse. Elle avait pour protagonistes quatre créatures rondouillardes vivant dans une campagne britannique stylisée –des créatures qui passaient leur temps à manger des toasts et de la crème anglaise, à se rouler dans l'herbe et à gazouiller comme des bébés sur un ton suraigu. Pour le téléspectateur moderne, l’aspect le plus choquant de l’ensemble était encore le fait qu’ils avaient des écrans de télévision incrustés dans leurs abdomens.

 

 

Mais Falwell trouvait que quelque chose clochait chez Tinky Winky, le Télétubby à la plus forte stature. «Il est violet –la couleur de la gay pride; son antenne est en forme de triangle –le symbole de la gay pride», écrivit-il ainsi dans l’un de ses propres magazines. Il fit par ailleurs remarquer que le personnage avait une voix masculine, mais qu’il portait un sac à main de couleur rouge –hum hum. L’article était intitulé «Parents, prenez garde: Tinky Winky sort du placard».

Falwell a réitéré lors d’une apparition télévisée dans l'émission «Today» en tenant les propos suivants à la présentatrice Katie Couric: «Des petits garçons qui se baladent avec des sacs à main, qui se comportent de manière efféminée; abandonner les concepts d’hommes vraiment masculins et de femmes vraiment féminines; proclamer que tout ce qui est gay est OK… tout cela va à l’encontre des valeurs chrétiennes».

Illustration de la folie néo-puritaine ambiante

L’accusation eut alors un impact médiatique immédiat et retentissant: elle était une parfaite illustration de la folie néo-puritaine ambiante –Bill Clinton venait juste d’être acquitté par le Sénat dans son procès en destitution. «Si vous pensiez que la police du sexe avait atteint des sommets de férocité pendant l’affaire Clinton-Lewinsky, vous n’avez encore rien vu: le révérent Jerry Falwell s’en prend à Tinky Winky» –pour reprendre les premières lignes d’un éditorial assez représentatif du climat de l’époque.

Le distributeur américain de la série, Itsy Bitsy Entertainment, a organisé une conférence de presse en urgence à New York pour déclarer que les riantes collines des Télétubbies étaient un espace tout public et au-delà de tout soupçon. «On ne peut rêver d’une destination plus simple et plus innocente pour un enfant», déclara un porte-parole à l’assemblée de journalistes. «Notre programme ne comporte aucun contenu de nature sexuelle». Après tout, les Télétubbies ne possédaient même pas d’organes génitaux; comment pouvaient-ils être gays?

Les nombreux détracteurs de Falwell étaient partagés entre le rire et la consternation. Un éditorialiste imagina ainsi, sur le ton de la plaisanterie, qu’Elmer Fudd serait le prochain sur la liste : «Vous saurez tout sur la double vie d’une folle sur le retour!».

Dans un sketch de «Saturday Night Live», on pouvait voir «Falwell» (interprété par Darrel Hammond) brandir un jouet parlant Tinky Winky conçu pour prononcer des phrases de ce type: «Tu aimes regarder le patinage artistique?», ou encore «Je veux devenir Donna Summer!». Lorsque Falwell est mort, en 2007, toutes les nécrologies ou presque mentionnaient Tinky Winky.

Adoption de Tinky Winky par la communauté gay

Avec le recul, cet épisode fut en quelque sorte l’apothéose stupide de la guerre culturelle des années 1990: le raisonnement par l’absurde propre à la droite religieuse et à sa paranoïa; la légèreté si caractéristique de l’avant 11-Septembre. Seulement voilà: aussi gênant que cela puisse paraître, Falwell ne s’était pas complètement trompé sur le compte de Tinky Winky.

Au fil des années précédant la médiatisation de sa théorie, on avait pu lire dans de nombreuses publications que la communauté gay avait adopté le Télétubby violet. Lorsque la série est apparue sur les écrans anglais, en 1997, ses clignements d’yeux et son comportement étrangement hypnotiques l’ont presque immédiatement rendu très populaire parmi les club kids et dans la communauté gay.

Durant l’été 1997, un maître de conférence britannique spécialiste des médias alla même jusqu’à écrire: «Avec Tinky Winky, les tout-petits ont leur premier modèle queer». Le quotidien The Independent parlait d’un personnage «facétieux, camp [un style propre à la culture gay masculine, ndlr], toujours affublé d’un sac à main»; quant au Guardian, il le qualifiait d’«icône gay» qui «se dandine».

Lorsque la série a été exportée aux États-Unis, la réputation de Tinky Winky a, elle aussi, traversé l’Atlantique. Interrogé par Entertainment Weekly, Michael Musto, grand chroniqueur gay ès potins, a ainsi déclaré («en ne plaisantant qu’à moitié») que ce personnage véhiculait un message admirable: «non seulement il nous montre qu’être gay, c’est OK, mais il nous montre aussi qu’il est important de choisir les bons accessoires».

The Advocate, qui le qualifiait alors de «grande folle fabuleuse», voyait également en lui une bonne façon de tordre le cou aux stéréotypes de genre: «il nous montre qu’il est tout à fait normal de s’intéresser aux accoutrements des personnes du genre opposé». Tous ces propos ont été tenus avant que Falwell ne publie son «alerte» soi-disant absurde.

À l’époque, dans les médias grand public, de nombreux critiques éclairés affirmèrent que Falwell et la presse gay faisaient montre d'une perversité identique en prêtant des préférences sexuelles à des animaux en peluches incapables de prononcer deux mots. Face à la BBC, un porte-parole d’Itsy Bitsy Entertainment déclara: «Penser que l’on puisse placer des sous-entendus sexuels dans un programme pour la jeunesse est pour le moins grotesque».

Des programmes jeunesse de plus en plus à l'aise avec l'univers queer

Dix-huit ans plus tard, j’estime que la chose n’a rien de grotesque. D’une part, dire que Tinky Winky est gay ne veut pas dire pas que Tink Winky a une vie sexuelle; d’autre part, la simple présence de personnages queer ne constitue pas en elle-même un «sous-entendu sexuel». La sexualité et l’expression de genre émergent bien avant la maturité sexuelle –fait beaucoup mieux compris aujourd’hui qu’il ne l’était durant les années 1990. Par ailleurs, de nos jours, l’idée d’un monde où la figure de «l’homme vraiment masculin est dépassée», pour citer Falwell, est de plus en plus séduisante (même si elle n’est pas encore une réalité).

Falwell avait tort d’affirmer que Tinky Winky représentait un danger pour les enfants. Mais il avait raison sur un point: les programmes pour la jeunesse –et la culture dans son ensemble– étaient (et sont) de plus en plus à l’aise avec l’univers queer.

Jacob Weisberg a suivi l’affaire Falwell à l’époque pour Slate.com, et comme il le faisait justement remarquer, avec le recul, de nombreux personnages d’histoires pour enfants nous apparaissent aujourd’hui subtilement queer, là où les hétérosexuels d’hier ne remarquaient jamais rien: Batman et Robin, Peppermint Patty et Marcie, Ernest et Bart, Timon et Pumbaa, Ranelot et Buffolet... «Il n’y a rien d’absurde dans le fait de remarquer ces indices, ces interférences et ces références, même si l’on s’appelle Falwell», écrivait-il.

Au fil des années suivantes, le sous-texte s’est transformé en texte, et les créateurs de programmes pour la jeunesse ne se contentent plus de faire des allusions à la vie privée de leurs personnages: ils créent des personnages ouvertement gays, qu’ils soient adultes ou enfants. Les critiques que les créateurs de culture prennent réellement au sérieux ne proviennent pas de fossiles type Falwell; elles proviennent de la communauté LGBTQ, qui désire être mieux représentée. Une chose est certaine: Tinky Winky s’y sentirait comme chez lui.

Ruth Graham
Ruth Graham (9 articles)
Journaliste
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