Monde

«Un jour ou l‘autre, commencera ici la troisième guerre mondiale»

Henri Tincq, mis à jour le 08.12.2017 à 8 h 47

En décidant de reconnaître la ville sainte comme capitale, Donald Trump risque de rompre pour longtemps un relatif équilibre entre les trois monothéismes et d'exacerber des tensions qui n'ont pas besoin de l'être.

Jérusalem, le 6 décembre 2017 | Ahmad Gharabli / AFP

Jérusalem, le 6 décembre 2017 | Ahmad Gharabli / AFP

On ne peut comprendre les nouvelles menaces d’embrasement au Proche-Orient, l’appel du Hamas à une troisième Intifada, les cris de victoire d’un Benyamin Netanyahou sans se souvenir que Jérusalem, au-delà de la controverse ancienne sur son statut de «capitale» revendiqué à la fois par les Israéliens («capitale éternelle») et par les Palestiniens, est une ville trois fois sainte, le lieu le plus sacré pour les juifs, pour les musulmans, pour les chrétiens, la cité de toutes les passions, des imaginations et des pires extravagances religieuses. En reconnaissant que Jérusalem est la «capitale» unique d’Israël, en promettant d’y installer l’ambassade des États-Unis au mépris de toutes les conventions internationales depuis plus de vingt ans, Donald Trump n’a pas seulement déclenché une tempête politique aux conséquences incalculables. Il a ranimé les risques d’explosion religieuse dans la ville de toutes les utopies, de toutes les ferveurs et frustrations.

Un concentré de l'histoire de l'humanité

Jérusalem est un concentré d’histoire et d’humanité. La ville a été conquise et reconquise une quinzaine de fois. Parmi les pires souvenirs, celui de l’exil du peuple juif à Babylone (587 avant J.-C.), puis du siège romain de Titus (70 après J.-C.) au cours duquel 200.000 juifs sont morts de faim. Le Temple de Salomon, reconstruit par Hérode, symbole de la permanence du judaïsme à travers les exodes et les exils, est incendié et rasé par les occupants romains. 750.000 juifs sont déportés, selon l’historien Flavius Josèphe. L’empereur Hadrien fera même de Jérusalem une cité païenne consacrée à Jupiter. Sous peine de mort, les juifs y sont interdits d’entrée. D’où les lamentations de Jérémie: «La ville pleure dans la nuit, ses larmes sur la joue. Elle est sans consolateur. Tous ses compagnons l’ont trahie, sont devenus pour elle des ennemis.»

«Le temple de Salomon à Jérusalem, restauré d’après les travaux modernes» (Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891) | Wikimedia

A l’époque byzantine, Jérusalem devient ville chrétienne, se couvre d’églises et de monastères. Puis une ville musulmane, après la conquête du calife Omar en 636, celui-là même qui refusa de prier au Saint-Sépulcre abritant le tombeau du Christ: «Pourquoi ne veux-tu pas de mon hospitalité», lui demande le patriarche des chrétiens. «Si je prie dans le Saint-Sépulcre, répond Omar, ce lieu chrétien deviendra une mosquée.» L’histoire de Jérusalem peut se résumer à cette anecdote d’origine religieuse. On peut vivre sa différence, mais à côté de l’autre, sans tolérer que les droits acquis par le sol ou par le rite soient contestés. Ou au prix du sang. 

«Les chrétiens ont Jérusalem, mais aussi Rome ou Genève. Les musulmans ont La Mecque. Nous, les juifs, nous n’avons que Jérusalem.»

D’abord petit lieu de pèlerinage pour les musulmans qui ne peuvent aller à La Mecque, Jérusalem devient la troisième cité sainte de l’islam. Ville croupissante et moribonde jusqu’aux derniers feux de l’empire ottoman, elle ne retrouve qu’au XIXe siècle sa ferveur religieuse et son intérêt politique. Son histoire reste gravée dans ces Lieux saints situés autour des quelques arpents de l‘esplanade et de la partie encore debout du mur du Temple. C’est le «Mur occidental» ou le «Mur des lamentations», mais les Israéliens l’appellent le «kotel», le coeur qui aspire et refoule toute la ville juive de Mea Sharim aux quartiers les plus chics de la Jérusalem occidentale.

Mur des lamentations | Xavier Gillet / Wikimedia

L’esplanade, unique sanctaire du judaïsme, devenue lieu saint musulman  

L’esplanade du Temple est vénérée par tous les juifs de la terre. Elle est située sur le Mont-du-Temple, cet ancien Mont-Moriah où la Bible et la tradition juive situent le «sacrifice» d’Isaac par son père Abraham. C’est le seul lieu saint du judaïsme, son unique sanctuaire, devenu le lieu le plus symbolique de la résurrection du peuple juif à l’époque moderne, de la résurrection de sa langue, de sa culture, de ce qu’il prétend être son pays. C’est après la Guerre des Six jours (1967) que les Israéliens ont occupé la Vieille ville de Jérusalem et récupéré leurs lieux saints. Quand je visitais à Jérusalem André Chouraqui, grand traducteur de la Bible disparu, il me disait: «Les chrétiens ont Jérusalem, mais aussi Rome ou Genève. Les musulmans ont La Mecque. Nous, les juifs, nous n’avons que Jérusalem. Et à ceux qui s’étonnent de l‘intransigeance israélienne sur son statut de "capitale éternelle", il répondait qu’un juif est capable de tout donner, mais pas sa ville.» Ou «il faudra tuer jusqu’au dernier d’entre nous pour accepter que notre souveraineté y soit partagée».

L’esplanade du Temple fut le coeur de la vie religieuse juive pendant un millénaire. Elle a gardé les dimensions extraordinaires —500 mètres sur 300— du Temple reconstruit par Hérode un siècle avant J.C. On y retrouve aussi le souvenir du juif Jésus qui conversait avec les docteurs de la Loi, enseignait sous les portiques et chassait les marchands de ce Temple. Mais aujourd’hui il ne reste plus en ce lieu de signe de vie juive ou chrétienne. Le lieu saint unique des juifs est devenu le «haram el-sherif», joyau pour les musulmans de la sainte Al-Qods (Jérusalem). On ne peut y ouvrir une Bible sans susciter un rappel à l’ordre. La visite d’Ariel Sharon et de quelques militants juifs sur l’esplanade, en 2000, avait été à l’origine de la deuxième Intifada

C’est sur cette esplanade que la mosquée Al-Aqsa ( «la lointaine», par rapport à La Mecque) et le Dôme du Rocher —où on retrouve l’empreinte supposée du pied de Mahomet après son voyage à Jérusalem— ont été édifiés et embellis par les occupations musulmanes successives, omeyyade, fatimide, mamelouk, ottomane. L’art islamique brille de tous ses éclats dans la rigueur de cette mosquée octogonale construite par le calife Omar, dans l’harmonie qui relie la coupole dorée et la mosaïque bleue des façades, dans la lumière tamisée par les trente-six vitraux qui remontent à Soliman le Magnifique. Les musulmans du monde entier y vénèrent un «banc de rocher» qui, dans l’ordre de la sainteté islamique, arrive juste après la pierre de la Kaaba à La Mecque, qui symbolise le Jugement dernier et qui a donc une grande valeur eschatologique.

Mosquée Al-Aqsa | PikiWiki / Wikimedia

Mais, pour la tradition juive, c’est précisément à cet emplacement, à l’entrée du Temple, que le roi des juifs Hérode avait dressé l’autel des sacrifices. Et c’est aussi au même endroit exactement qu’il y a deux mille ans, à la veille de la fête de la Pâque juive, un condamné à mort, portant sur ses épaules deux poutrelles croisées, traversait les ruelles bruyantes et puantes, jusqu’à une ancienne carrière de pierre hors des limites de la ville, percée par des grottes tombales. Ce condamné à mort, c’était Jésus-Christ. C’est en ce lieu appelé Golgotha que, selon les Evangiles, Jésus a souffert le supplice de la croix. 

Ce lieu d’exécution et de sépulture, réputé comme le plus authentique du nouveau Testament, est l’un des lieux saints les plus visités et vénérés au monde. Depuis l’empereur Constantin converti au christianisme (IVe siècle), il est le «Saint-Sépulcre», que pénètrent chaque jour des dizaines de milliers de touristes et de pèlerins chrétiens. Leur premier geste consiste à s’agenouiller devant cette pierre où aurait reposé le corps mort du Christ et à l’embrasser longuement, puis à la caresser d’un mouchoir humecté, y déposer médailles, reliques, chapelets et tous objets de piété.

Un «statu-quo» menacé par la décision américaine

A Jérusalem, toutes les religions défilent, s’y rencontrent ou… s’y défient. Les bruits de la ville sainte, les couleurs, les accoutrements, les rites y sont aussi enchevêtrés que les passions et les imaginations. Chaque soir, du minaret d’al-Aqsa, on entend par exemple le chant du muezzin retentir dans toute la vallée du Cedron et les mosquées de Jérusalem-Est (palestinienne) cracher leurs décibels. Au même moment, dans la Vieille ville, les étudiants juifs orthodoxes descendent de bus bondés, aussi sévères dans leurs manteaux noirs que les séminaristes chrétiens arméniens et, sur la route de leur yeshiva, ils marmonnent à voix haute leurs prières. Dans le souk, des chants arabes s’échappent des arrière-boutiques décorées avec des photos jaunies de la Mecque, alors que, sur la fameuse via dolorosa, des pèlerins chrétiens entament un chemin de croix.  

Mais ces quelques kilomètres carrés d’une terre réputée trois fois sainte sont aussi le périmètre le plus célèbre du conflit, mythique et théologique, qui met aux prises les fondamentalismes juif et musulman. Les «messianistes» les plus fous d’Israël rêvent de détruire les mosquées et de reconstruire sur l’esplanade le «Troisième Temple» (après ceux de Salomon et d’Hérode). Mais contre ces extrémistes juifs, le «haram el-sherif» ne souffre aucune idée de récupération ou de partage. La tension est palpable surtout au mois de septembre, celui des grandes fêtes juives de Roch Hachana, Yom Kippour et Soucoth, quand des juifs radicaux tentent de pénétrer de force dans l’esplanade des Mosquées.

La liberté religieuse est une chose trop précieuse pour être divisée et soumise à de tels aléas.

Lorsque Israël a conquis la Vieille Ville de Jérusalem, à l’issue de la guerre des Six Jours en 1967, l’administration de l’esplanade est restée aux mains du Waqf, une fondation islamique chargée de la gestion des lieux saints sous responsabilité jordanienne. Un «statu quo» a alors été mis en place: seuls les musulmans ont le droit d’y prier, les juifs n’étant autorisés qu’à visiter les lieux, à des heures précises. Ce «statu quo» qui permettait une relative cohabitation se trouve menacé au fil des années de l’interminable conflit entre Israéliens et Palestiniens. Invoquant des raisons de sécurité, l’armée israélienne filtre de plus en plus sévèrement les entrées dans les lieux saints musulmans, voire bouclent carrément l’accès à l’esplanade. Des incidents font chaque année des morts et des blessés. Je me souviens d’un fidèle musulman qui, lors de ma dernière visite à Jérusalem en septembre 2015, me disait: «Al-Aqsa est notre premier lieu de prières. Nous avons le droit d’y venir pour prier, méditer, nous reposer. La sainteté de Jérusalem pour les musulmans ne fait aucun doute. C’est bien ici que Mahomet a créé la maison des prophètes. Aucun historien ne peut dire le contraire.» 

Ce «statu quo» se trouve encore plus menacé au lendemain de la décision américaine de reconnaître le statut de Jérusalem comme capitale d’Israël. Le sort de cette ville unique et de ses Lieux saints ne pourrait pas rester, au risque de nouvelles explosions, à la merci d’une seule autorité gouvernementale et des aléas de la vie politique ou militaire. On ne peut laisser la liberté d’accès à des lieux saints, à la liberté de culte et de prière de toutes les religions à la seule fantaisie d’une autorité unique sur Jérusalem. La liberté religieuse est une chose trop précieuse pour être divisée et soumise à de tels aléas. Un religieux chrétien installé depuis trente ans à Jérusalem me disait, en 2015, avec le plus grand sérieux: «La situation ne fait que s’aggraver d’année en année et, un jour ou l‘autre, commencera ici la troisième guerre mondiale.»

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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