France

Les partis sont morts… et après?

Francis Brochet et Telos, mis à jour le 07.12.2017 à 17 h 36

Exit les partis politiques: la République en marche, la France insoumise et le Front national, avec le Rassemblement bleu Marine, préfèrent se définir comme «mouvements».

Jean-Luc Mélenchon lors de la Convention nationale des Insoumis, à Cournon d’Auvergne (Puy-de-Dôme), le 25 novembre 2017 | Thierry Zoccolan / AFP.

Jean-Luc Mélenchon lors de la Convention nationale des Insoumis, à Cournon d’Auvergne (Puy-de-Dôme), le 25 novembre 2017 | Thierry Zoccolan / AFP.

«Les partis vont mourir», avait prédit l’ancien dirigeant communiste Robert Hue. Ils sont en effet morts ou moribonds.

Le Parti socialiste et les Républicains, qui dominaient la vie politique française depuis les années 1970, ont disparu du paysage. À leur place s’affichent la République en marche, la France insoumise et le Front national, autrement dit les formations des trois vainqueurs de l’élection présidentielle.

Des partis? Non, des mouvements, des organisations d’un nouveau genre qui s’essaient à réinventer la politique par-delà les vieux clivages, dans une société bouleversée par la révolution numérique.

Des convictions composites 

«Nous sommes un mouvement, pas un parti», a affirmé Jean-Luc Mélenchon à la veille de la convention de La France insoumise. Le premier, il a anticipé l’agonie des partis traditionnels, sabordant délibérément le Front de Gauche qui l’avait porté pour créer LFI, après son bon résultat à la présidentielle en 2012. Dans ce mouvement, dit-il, «il n’y a pas de doctrine commune. Il y a des façons différentes de penser. Ça ne me gêne pas.»

Jean-Luc Mélenchon a donc pris acte du «fractionnement des croyances et des idéologies» tel que l'a analysé Anne Muxel.

Notre postmodernité a eu raison des «grands récits», des idéologies qui expliquaient l’histoire du monde et dessinaient son avenir. Désormais, chaque citoyen se bricole une identité politique personnelle à partir de convictions composites, sans souci de cohérence a priori. Cela interdit, poursuit Anne Muxel, «l’adhésion inconditionnelle à une ligne politique imposée, à un programme partisan dans son entièreté».

Lors de cette élection présidentielle, seuls 29% des électeurs savaient dès le début pour qui ils voteraient –ils étaient encore 42% en 2012, explique Pascal Perrineau dans Le vote disruptif.

Le tout nouveau délégué LREM, Christophe Castaner, définit d'ailleurs ainsi «l’identité politique» de son mouvement: «Nous sommes européens, nous sommes progressistes». Certes, mais encore? Cela suffit.

À un électorat composite doit correspondre un mouvement plastique, dans lequel chacun peut se mouler. Cela peut aussi s’énoncer «et de droite, et de gauche», formule dont Emmanuel Macron n’a pas l’exclusivité: Marine Le Pen en a depuis 2012 fait l’ADN du Front National, avant que Jean-Luc Mélenchon ne jette «la gauche» par-dessus bord au profit du «peuple».

Une société d’internautes

Les partis meurent du fractionnement des idéologies et de l’éboulement des institutions et des structures anciennes sous les coups de la révolution numérique. Le monde économique l’a expérimenté de longue date, avec l’irruption de Facebook et de Google face au déclin de General Motors ou de Time Warner.

Le monde politique découvre avec retard que les vieux partis nés de la révolution industrielle sont absolument inadaptés à notre société d’internautes. Car c’est bien toute la société qui a basculé dans ce nouveau monde: si nous ne sommes pas tous des «geeks», nous sommes tous des internautes, embarqués bon gré mal gré dans cette révolution. Les trois quarts des Français ont un smartphone, dix ans à peine après sa naissance.

La surprise est venue de la manière dont les différents courants politiques sont parvenus ou non à se fondre dans le courant numérique. C’est la leçon de Donald Trump: stigmatisé pour ses propos réactionnaires et son électorat supposé arriéré, il a cependant bâti sa victoire sur les réseaux sociaux, tandis qu’Hillary Clinton perdait en dépit de l’appui de tous les médias traditionnels. Les patrons de la Silicon Valley ont certes voté Clinton, mais la masse des internautes a élu Trump –l’archaïsme n’était pas là où on l’avait assigné.

Le même phénomène s’est reproduit aux législatives de septembre dernier en Allemagne. Les libéraux du FDP, qui faisaient campagne sur leur modernité numérique, ont été les moins présents sur les réseaux. Les plus actifs, mobilisant près de cinq fois plus d’électeurs sur Facebook, ont été les nationalistes de l’AfD.

Et la présidentielle française est venu confirmer la leçon de Trump: à la veille du premier tour, Marine Le Pen l’emportait sur Facebook avec 2,65 millions d’amis, devant Jean-Luc Mélenchon (1,9 million), et surtout loin devant Emmanuel Macron (0,9 million), François Fillon (0,82) et Benoît Hamon (0,53).

Spontanément populiste

C’est dire que la politique au temps du numérique est spontanément populiste, si l’on entend ce mot-valise dans la définition de l’historien Pascal Ory: «La critique des corps intermédiaires (partis, parlements, élites…) au nom d’un lien direct du peuple à un type de dirigeants charismatiques, le tout porté par un discours de rupture».

Populistes, bien sûr, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Mais populiste aussi, Emmanuel Macron, qui a gagné sur sa promesse de «nouveau monde» adressée directement aux électeurs français, balayant les partis existants. «Le macronisme électoral est une version polie et républicaine du dégagisme ambiant», a joliment résumé le politologue Damon Mayaffre.

Autre leçon, de Trump et de Sebastian Kurz, est qu’il n’est pas toujours nécessaire de créer un nouveau mouvement, quand s’offre un vieux parti à rénover.

Jean-Luc Mélenchon a d’abord construit le Front de Gauche, avec le Parti communiste, avant de le dépasser dans la France insoumise. Marine Le Pen a pris la tête de l’entreprise familiale, le Front national, pour aller à la présidentielle sous la nouvelle bannière du Rassemblement bleu Marine.

En Autriche, le très jeune (31 ans) Sebastian Kurz vient d’accéder à la chancellerie après avoir investi et transformé structures et doctrine du vénérable parti conservateur, l’ÖVP. Et l’on peut tout à fait imaginer un scénario où Laurent Wauquiez, sur les traces de Donald Trump et de Sebastian Kurz, parviendrait au pouvoir en s’appuyant sur une version complètement renouvelée des Républicains.…

Tous ces exemples le montrent, ces mouvements sont étroitement liés à une personnalité. Jusqu’à reprendre les initiales du leader dans leur nom, comme En Marche avec Emmanuel Macron.

Mais l’un premier défi de ces nouveaux mouvements et/ou partis est de concilier une autorité très verticale, conforme aux structures de l’ancien monde, avec la logique horizontale de l’univers numérique, qui vit de la participation et l’engagement de tous. Les premiers pas post-présidentiels de ces mouvements tendent à montrer que le vertical l’emporte nettement sur l’horizontal.

Christophe Castaner a beau affirmer que LREM a «inversé la pyramide» pour mettre l’organisation au service de ses adhérents, c’est le soutien au président jupitérien qui fixe la ligne.

Jean-Luc Mélenchon choisit quant à lui d’ouvrir plutôt que de conclure la convention de LFI, afin d’affirmer la prééminence du «collectif»; il n’en livre pas moins la feuille de route pour les années à venir. En rhéteur roué, Jean-Luc Mélenchon prétend contourner la contradiction par la voie numérique, et la structure en plateforme de son mouvement: selon lui, il n’est «ni vertical ni horizontal, il est gazeux, c'est-à-dire que les points se connectent de façon transversale: on peut avoir un bout de sommet, un bout de base... un bout de base qui devient un sommet.» On préférera, à cette description gazeuse, la très efficace définition de ces nouveaux mouvements par Michel Offerlé: «Un chef plus Internet».

Le défi de durer

Leur extrême personnalisation et la logique de destruction créatrice propre à internet débouchent sur le second grand défi qui se pose à ces mouvements: durer.

Le Rassemblement bleu Marine en fait aujourd’hui l’expérience, confronté à l’accès de faiblesse de sa présidente. Podemos, qui paraissait proche de renverser la démocratie espagnole, pâtit de l’hésitation de son leader Pablo Iglesias face à l’exercice du pouvoir. La chute peut être aussi rapide que l’ascension: c’est l’effet Yahoo –en 2004 le site web le plus visité au monde, aujourd’hui éjecté des GAFA. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon sont parfaitement conscients de ce danger.

Et comme des entreprises numériques, qui se réinventent sans cesse pour coller à un marché en perpétuelle transformation, ils ont entrepris de projeter leur mouvement dans un nouveau défi –le même pour les deux, l’Europe.

Emmanuel Macron a plaidé pour que des listes transnationales puissent concourir aux élections européennes de mai 2019, avec l’ambition non dissimulée de provoquer au niveau du continent le chamboule-tout politique réussi en France. Jean-Luc Mélenchon a aussitôt répliqué par l’annonce de la création d’une «Europe insoumise».

La course est lancée et elle est sans fin car les mouvements peuvent mourir de l’immobilisme, comme les partis.

Francis Brochet
Francis Brochet (1 article)
Journaliste
Telos
Telos (82 articles)
Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels
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