FranceCulture

Pour les fans de Johnny, le deuil commence. Et il sera douloureux.

Clément Guillet, mis à jour le 07.12.2017 à 16 h 08

Le désarroi causé par la mort du chanteur chez ses fans risque-t-il de devenir un problème de santé publique?

Des fans de Johnny Hallyday rendent hommage au chanteur sur la Grand Place de Bruxelles, le 6 décembre 2017. | Emmanuel Dunand / AFP.

Des fans de Johnny Hallyday rendent hommage au chanteur sur la Grand Place de Bruxelles, le 6 décembre 2017. | Emmanuel Dunand / AFP.

«Fan depuis ma plus tendre enfance, c'est comme si je perdais un membre de ma famille... Je suis inconsolable.» Ce post d'une fan sur une page Facebook dédiée au chanteur témoigne bien du désarroi des fans de Johnny ce matin. Le réveil a été amer pour des milliers d'entre eux, qui vivaient dans l'angoisse depuis plusieurs jours déjà.

Des affiches collées aux murs d'une chambre d'adolescent jusqu'aux derniers concerts des Vieilles Canailles, en passant par les disques et photos collectionnées au fil des années: pour certains, la passion durait depuis plus d'un demi-siècle. Comment vit-on le deuil de la star lorsqu'on est fan?

Liens d'amitié ou d'amour avec la célébrité

«Tellement triste... C'est mon enfance qui fout le camp», témoigne une autre fan. Johnny, c'était «l'idole des jeunes» qui eux aussi ont aussi vieilli.

Mais s’il est un repère temporel, ce n’est pas seulement pour les fans. Sa longévité et son succès ont fait que beaucoup –jeunes et moins jeunes– lui associaient une partie de leur propre histoire.

Les hommages suite à sa mort tiennent en partie de la nostalgie: c'est un peu de la jeunesse de millions de Français qui part avec lui. «On a tous en nous quelque chose de Johnny», tweetait ainsi Emmanuel Macron.

Pour certains fans, Johnny était parfois considéré comme un proche. Son décès revêt alors l'aspect de véritable deuil. «Nous nouons avec la célébrité médiatique des relations socio-affectives parfois très intenses», expliquent Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet-Courbet.

Ces professeurs en sciences de la communication se sont intéressés aux réactions des fans à la mort de Michael Jackson. «De nombreux individus établissent avec les célébrités des relations identiques à celles qu'ils établissent dans leur vie “réelle”: la célébrité peut être un simple copain, un véritable ami, ou quelqu'un que l'on déteste.»

Les interactions répétées –via les médias, puis aujourd’hui les réseaux sociaux– entraînent une proximité du fan avec la star et suscitent parfois les sentiments les plus forts. Des liens d'amitié voire d'amour peuvent se mêler à la passion du fan.

«La vedette est en fait plus présente dans leur vie que certains amis, rapportait Gabriel Segré, sociologue, qui a étudié les fans d'Elvis Presley. J’en ai rencontrés qui me disaient: “Qui est-ce que je connais depuis plus de vingt ans dans ma vie? Qui a été aussi présent que Presley? Peu de gens.”» Comment alors ne pas souffrir comme s'il s'agissait d'un proche?  

Phénomène d'identification

«Il suffit de peu de chose et tout votre destin peut basculer. Mais comment j’aurais fait, moi, si Johnny n’avait pas été là…». Le président d'un fan club m'évoquait sa «rencontre» avec le chanteur il y a 50 ans et comment il avait contribué à structurer sa vie, à se construire d'abord en tant que jeune au sein d'une communauté de fans, puis au sein de sa famille, avec ses enfants à qui il avait transmis le goût pour le «Elvis Français». La passion pour la star constitue une grande partie de l'identité personnelle et sociale des fans. 

L'identification peut même être quasi-totale: «Son bonheur, c’est mon bonheurtémoignait ce fan. Parfois, je regrette d’être né si longtemps après lui. La vie sans Johnny, je n’imagine même pas.»

Tout comme le deuil d'un proche peut entraîner des syndromes dépressifs, la mort de Johnny entraînera-t-elle des tels symptômes chez les fans? «Ce matin, j’ai failli m’ouvrir les veines. Là, je veux rentrer dans la maison et mourir près de luise lamente un fan qui a vu Johnny 700 fois. Ça va être très compliqué de vivre sans lui.»

Des cas de suicide de fans avaient été rapportés suite au décès brutal de Michael Jackson, sans qu'il soit vraiment possible d'en vérifier l'authenticité ni d'en tirer un lien de cause à effet. On sait qu'il existe une augmentation des suicides dans la population lors du suicide d'une célébrité, un phénomène appelé l’effet Werther.

Pas de vague de suicides à prévoir

Une étude publiée en 2000 s'était penchée sur le taux de suicide en Angleterre et au Pays de Galles après la mort de Diana, à l'âge de 37 ans. Ce décès, brutal, aurait entraîné une augmentation de 17% (soit 40 suicides supplémentaires) du taux de suicide le mois suivant, l'augmentation étant plus forte chez les femmes (+35%), surtout celles de l’âge de la princesse (+45%), ce qui suggère un effet d’identification possible.

Pourtant, deux autres études menées par le sociologue américain David Phillips démontrent que les morts brutales –hors suicides– de célébrités médiatisées ne provoquent pas d’augmentation du taux de suicide.

Ce que confirme une étude française menée par Raphaëlle Queinec, qui n'a constaté aucune augmentation du taux de suicide après la mort de Coluche ou de John Lennon, par exemple.

La mort de Johnny, était attendue –on savait la star malade–; le deuil a ainsi pu être préparé en amont. Qu'on se rassure donc: on ne devrait pas assister à des suicides de fans. En revanche, le deuil sera sincère pour des milliers d’entre eux qui auront perdu un repère, une référence dans leur vie.  

Communion des fans sur internet 

Comment alors faire le deuil d’une idole? Comme l'expliquent Marie-Pierre Fourquet-Courbet et Didier Courbet, «dans les premières phases de deuil, les personnes surinvestissent l'objet perdu, s'identifient à lui et ont des comportements d'imitation». À l'image de ces fans qui se sont réunis spontanément pour chanter devant la maison du chanteur. Ce deuil donnera aussi peut-être lieu à un culte, comme les pèlerinages de la Elvis Week, qui rendent hommage chaque année au King.

Attention néanmoins à ce que le travail de deuil se fasse convenablement. Lors du décès d'une célébrité, les réseaux sociaux, qui sont d'abord un refuge pour les fans, peuvent ensuite entretenir le deuil: «Les fans utilisant le plus fréquemment et le plus longuement les médias sociaux sont ceux qui ont le processus de deuil le plus complexe et le plus long», remarquent les sociologues.

Mais en ces premiers jours de deuil, les fans ont besoin de communiquer, pour ancrer l'événement dans le réel et pour se soutenir. «Heureusement, il y a un monde virtuel qui permet de se serrer les coudes, de rester soudés. C'est important de sentir qu'il y a du monde autour de nous», témoignait l’un d’entre eux

Il semblerait qu'un hommage national sera offert à la star. Une reconnaissance de leur passion attendue par beaucoup de ses fans, car «Johnny, c'est la France!», comme s'exclamait hier un de ses admirateurs sur France Inter.

Cet hommage serait la légitimation d'une passion qui a pu être moquée –voire caricaturée–, le public de Johnny étant plus souvent d'origine populaire et plus rural qu'urbain, comme le soulignait Yves Santamaria dans son livre Johnny, Sociologie d'un rocker.

Clément Guillet
Clément Guillet (19 articles)
Médecin psychiatre et journaliste
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