Culture

Comment Jean-Philippe Smet est devenu Johnny Hallyday

AFP

AFP

C'est l'histoire d'un enfant de la balle appelé à devenir une star qui un jour trouva un sens à sa vie devant un film d'Elvis. Il entra alors dans le rock'n'roll comme on entre en religion. Retour sur ses années d'avant la gloire.

Philippe Boggio, mis à jour le 06.12.2017 à 19 h 48

Ça l’énerve, ces trois filles, derrière lui, qui gloussent et sautent de leurs fauteuils, chaque fois que le bellâtre apparaît à l’écran. Déjà qu’il s’est trompé: le film qu’il est entré voir, un peu par hasard, dans ce cinéma de Pigalle, n’est pas un western. Il a regardé trop vite les photos dans l’ombre des vitrines, et il s’en veut. Il n’arrive pas à s’intéresser à l’histoire racontée, celle d’un jeune Américain d’aujourd’hui, employé comme camionneur, qui rêve de devenir chanteur. Très vite, les trois filles et leur héros sur pellicule, ont raison de sa patience, et il préfère quitter la salle de cinéma.

Ce n’est que le soir qu’il se met à y repenser, et du coup, il en est perturbé, une partie de la nuit. Qu’est-ce qu’il a pris à ces filles de s‘agiter comme ça? Qu’est-ce que le jeune type du film a bien pu leur faire? Et lui-même, qu’est-ce qu’il a raté?

Pour en avoir le cœur net, le jeune Jean-Philippe décide de retourner voir le film. «J’avais flairé un truc», dira-t-il plus tard. Le lendemain. Amour frénétique (Loving you), du réalisateur américain Hal Kanter, n’est toujours pas un western. Quant au jeune type du film, Jean-Philippe réalise qu’il a vaguement entendu parler de lui, simplement, il ne connaissait pas son visage.

Elvis Presley. La lumière se fait définitivement en lui quand  le camionneur entonne une première chanson –«Loving you», justement. Aussitôt deux filles, à l’autre bout de la salle, se mettent à trépigner sur place comme celles de la veille. Lui aussi, s’il osait, se lèverait bien. Le rock and roll! Ce que chante Elvis le camionneur en s’accompagnant à la guitare électrique, le corps mu par d’incroyables mouvements du bassin et des jambes, ça ne peut être que du rock!

Un enfant de la balle

 

Cet après-midi-là de 1957, alors qu’il vole, plus qu’il ne court, à travers les rues de Pigalle et de Belleville, à la recherche de partitions musicales introuvables, ne s’arrêtant que pour vérifier son reflet dans les vitrines des magasins, Jean-Philippe Smet, pas même 15 ans, pour déjà 1,80 m, devient Johnny Hallyday. Il n’adoptera ce nom de «scène» qu’un an plus tard, mais tout son être est maintenant secoué d’une conviction: il sera chanteur de rock and roll. «Le flash», confiera-t-il. D’accord, il a dû s’y reprendre à deux fois, mais il doit en être ainsi de certaines rencontres déterminantes.

À la vérité, celle-ci n’est pas tout à fait due au hasard. Jean-Philippe Smet est un enfant de la balle. Il a grandi dans les coulisses des cabarets et des music-halls, emporté, dès ses premières semaines de vie, dans les bagages de la famille de sa tante, Hélène Mar. Ses deux cousines, Desta et Menen, sont danseuses professionnelles, et avec Lee, le mari de Desta, elles ont longtemps présenté dans les villes européennes un numéro de danse acrobatique. Hélène leur servait d’habilleuse, et veillait sur Jean-Philippe, puis les Mar regagnaient un hôtel ou un meublé, dans une ville à peine entrevue.

Jean-Philippe a toujours été à peu près déscolarisé. Sa tante lui a bien fait prendre des cours par correspondance, mais le voyage permanent n’est pas propice à l’étude. Il a pris des cours de violon, puis de guitare. Des cours de chant, discipline à laquelle il s’astreint toujours, depuis que la famille est de retour à Paris. Deux fois par semaine, il se rend chez son professeur, madame Fourcade. Il connaît un peu le métier de chanteur. Dès l’âge de 10 ans, habillé en cow-boy, il s’est mis à présenter aux clients des cabarets où passaient ses cousines, un court répertoire français, une ou deux chansons, «Le Petit cheval» de Brassens, ou des morceaux d’Aznavour; l’air de David Crockett aussi. Il meublait les entractes ou les changements de décor. Un gosse qui joue de la guitare, même avec une voix maladroite et un trac perceptible, ça ne peut qu’attendrir la clientèle. Il a eu de la chance, il n’a pas mué, et a pu continuer à se produire jusqu’à l’adolescence.

Délaissé par son père comme sa mère

 

Longtemps, Hélène Mar a insisté pour qu’il pense à envoyer à sa mère des cartes postales de leurs étapes. Huguette Clerc était restée à Paris. Et c’était comme si Jean-Philippe tournait autour d’elle sans jamais vraiment se rapprocher de sa mère. Quand cette jeune femme de 23 ans, employée d’une crémerie de la rue Lepic, sur la butte Montmartre, s’était retrouvée seule, sans conjoint, «fille mère», selon l’état civil, à la naissance de l’enfant, elle avait pris la décision de l’abandonner. Son histoire d’amour, son mariage, sa grossesse tournaient à la catastrophe. Elle rêvait de devenir mannequin, et ne pouvait envisager de savoir son avenir obscurci par cette erreur. Elle-même avait déjà été une enfant élevée par une femme seule. Huguette Clerc se devait d’arrêter là la malédiction. Quant à Jean-Philippe, il serait mieux avec d’autres.

Joli garçon, beau parleur, Léon Smet, un acteur et metteur en scène belge qui avait fréquenté la scène surréaliste bruxelloise, n’avait eu aucun mal à séduire la jeune vendeuse, mais à la naissance de l’enfant, ce noceur impénitent avait déjà disparu avec une autre femme, après avoir volé, pour les revendre, le berceau et le linge du bébé. L’acteur avait ensuite basculé dans l’alcoolisme et la clochardisation active, et on avait cessé d’évoquer jusqu’à son nom.

Hélène Mar, sa sœur, avait cependant refusé que Jean-Philippe soit placé, en vue d’une adoption. Elle allait l’élever elle-même. Femme de principes, elle avait à cœur de prendre sa part de la faute. Elle avait déjà 55 ans. Ses filles étaient venues tard, à la quarantaine. Léon Smet n’était pas le seul artiste de la famille Mar. Le père d’Hélène avait été danseur-étoile au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Ses frères étaient musiciens. Elle-même avait été actrice, sous le nom d’Eleen Dosset, à la fin du cinéma muet, et, attitude rare pour l’époque, depuis, elle poussait les siens à épouser à leur tour des carrières artistiques.

Errance européenne

 

Après qu’Huguette ait donné son accord, le bébé avait rejoint l’appartement des Mar, au 13 de la rue de la-Tour-des-Dames (IXe arrondissement), contre l’église et le square de la Trinité. À la fin de la guerre, Jacob Mar, le mari d’Hélène, un ancien diplomate éthiopien passé aux affaires, qui avait travaillé à Radio-Paris sous l’Occupation, avait été condamné à cinq années d’emprisonnement pour faits de collaboration. Dès l’énoncé du verdict, Hélène avait choisi d’emmener sa famille à Londres, à charge pour Huguette de s’occuper de son mari, incarcéré à la prison de Fresnes.

Leon Smet, le père de Johnny en 1984 I  AFP

Dans la capitale anglaise, Desta et Menen réussissent à se faire engager par l’International Ballet. Femme élégante, la tête surmontée d’étonnants couvre-chefs, la main d’un bambin dans la sienne, Hélène détonne, dans les coulisses des théâtres. Elles vivent à l’hôtel, mais l’argent venant souvent à manquer, elles fréquentent aussi les guest-houses. Hélène parvient à unir officiellement ses filles à deux danseurs homosexuels du ballet, qui acceptent le principe de mariages blancs afin d’éviter aux Mar une expulsion, à l’épuisement de leurs titres de séjour. Au terme de leur contrat avec le ballet, les deux filles montent des numéros, qu’elles présentent avec plus ou moins de bonheur dans les cabarets.

Jusqu’au jour où elles rencontrent un jeune Américain de 22 ans, Lee Lemoine Ketcham, danseur et acrobate, membre de la troupe londonienne qui a repris Oklahoma, célèbre opérette qui n’a pas quitté l’affiche, à Broadway, de toute la guerre. Il s’ennuie dans la troupe, à jouer les cow-boys, il a envie de voyager. Le trio convient alors de s’associer dans la mise au point d’un numéro de danse acrobatique. Début de l’errance européenne des Mar. Lee sortira avec Desta, l’épousant même, mais cela aurait pu être Menen. Il deviendra l’homme d’une famille de femmes, en charge d’un petit garçon, puis d’un adolescent.

Au tour de Johnny

 

Rentrés à Paris, les voyageurs ré-emménagent définitivement dans l’immeuble de la rue de La Tour-des-Dames, toutefois dans un appartement plus modeste. Malade, Jacob Mar est mort assez vite après sa sortie de prison. Ils se serrent dans 50 m2, et Lee va occuper une chambre, un peu plus loin dans le quartier. Dans la capitale, les spectacles de cabaret se sont renouvelés. Leur trio acrobatique est passé de mode. Lee leur déniche encore des contrats dans les salles attenantes aux bases américaines, installées dans la région parisienne, ou dans les PX, ces grands magasins réservés aux GI’s, qui s’animent, en soirée, mais la danse ne nourrit plus vraiment les Mar. Lee tente de vendre des assurances aux familles américaines. Desta présente des numéros de strip-tease, sur les hauteurs de Pigalle, pour boucler les fins de mois. Menen s’est mariée. Ils ont vieilli. Les filles voudraient des enfants. Hélène doit remiser ses rêves de gloire pour ses enfants.

En 1957, c’est donc un peu naturellement qu’arrive le tour de Jean-Philippe, chanteur de rock and roll en devenir. Même si le mode d’expression qu’il a choisi les effraie un peu, même s’ils lui font baisser le son de son électrophone, pendant ses séances d’entraînement devant la glace de l’armoire, ils font bloc derrière le jeune homme. Premier public, fervent, amusé, aussi, d’une musique pour eux encore assez incompréhensible. Dans l’appartement, ses spasmes de bassin déclenchent les rires des femmes.

La moue boudeuse

 

Lee se fait expédier des États-Unis toute la documentation possible sur Elvis Presley. Des disques aussi. Un autodidacte à l’étude: tout apprendre de son modèle, et des autres rockers qui se présentent, Gene Vincent, Jerry Lee Lewis, Vince Taylor, Eddy Cochran… Ils se sont cotisés pour lui offrir une guitare électrique, et il arbore un costume de scène de Lee, pendant ses répétitions. Jean-Philippe ne manque pas de profs. Pour la danse, ou la gesticulation, là dessus, les points de vue divergent, pas de problème. Il est plus souple que ce qu’ils ont pu voir du jeu d’Elvis, surtout quand il se roule par terre.

Il a parfaitement «chopé» le coup de la moue. Une façon d’aller, les lèvres pincées, un «truc» qu’Elvis a pris à James Dean, qui lui-même l’avait piqué à Marlon Brando. En un mouvement de bouche, le poids du malheur du monde, ou plus prosaïquement, celui de sa propre jeunesse, que l’enseignement de l’Actor’s Studio a popularisé.

Comme les héros de cinéma, les rockers sont des types renfrognés. Aussi Jean-Philippe apprend-il à bouder avec conviction. L’œil de cocker, regard sombre, mais de velours, qui vous est adressé par en dessous, lui vient aussi naturellement. Les rockers sont de bons gars, au fond, désemparés, mais une fois leur colère apaisée, c’est leur façon, aussi muette que brûlante, de faire savoir qu’eux aussi  voudraient se faire aimer.

Révolte et libido

 

Il n’est pas illogique que Jean-Philippe croise ainsi, entre 14 et 16 ans, la destinée remuante du rock and roll, cette fusion en accéléré du blues et du swing, synthèse américaine de deux plaintes sociales, noire et blanche. Prise d’assaut par des jeunes gens, cette musique malmène, expulse, les démons intérieurs. Révolte et libido. C’est ce qu’inexplicablement, le débutant solitaire de la Trinité commence à éprouver, un mélange d’autant plus prégnant, chez lui, que sa timidité contraint sa capacité d’expression, quand il n’est pas armé d’une guitare électrique.

Jean-Philippe Smet traverse une adolescence embarrassée, de son corps qui file déjà vers les âges adultes et leurs impatiences, de son visage, toujours rivé, lui, à l’enfance, derrière deux yeux très bleus en amande, qui ressemblent à ceux d’un loup. De nouvelles questions l’assaillent désormais. Son père, sa mère, sa drôle d’histoire, si compliquée à raconter aux autres, le gamin qui, en lui, cède peu à peu la place à un inconnu inconfortable. «Gosse sans problèmes», entendait-il dire de lui. Maintenant, il ne sait plus. Il a revu sa mère, à son retour de l’étranger, et le regrette, évidemment; Huguette engagée vers une autre existence, après quelques années de mannequinat, remariée, mère, déjà, d’un premier enfant. Il a un demi-frère, et ne sait pas trop ce qu’il peut faire d’une telle idée.

Le rock, un piège à filles. Jean-Philippe a tout de suite adhéré à cette évidence. Il lui a suffi pour s’en convaincre de tomber sur les premières images d’actualité d’Elvis Presley parvenues en France,  montrant le King en concert ou dans des émissions de télévision. On n’y repérait que les spectatrices, extatiques, qui se pressaient aux pieds du chanteur, et cherchaient à toucher une partie de son corps. Curieusement, malgré leur nombre, elles se détachaient les unes des autres, alors que derrière elles, les garçons composaient une masse indistincte.

Le temps des déconvenues

 

Les garçons donnaient le change, s’appliquaient à «balancer» en rythme, ils avaient cependant compris qu’Elvis leur avait déjà symboliquement piqué toutes les filles de la salle, et qu’une impudique complicité, les saccades du bas du corps du rocker et l’accueil que les spectatrices leurs réservaient par leurs cris, les excluaient, eux tous.

Les filles, la grande affaire de ces années-là, pour ces âges-là. Jean-Philippe est très tôt travaillé par l’existence de l’autre sexe, mais il multiplie les maladresses d’approche, son corps athlétique, qu’il muscle dans une salle de gym, en compagnie de Lee, peinant à calmer des gestes désordonnés d’adolescent. Quand il va pour aborder une fille, dans la rue, celle-ci pense d’abord qu’il va la bousculer. Longtemps, rengaine des déconvenues.

Plus tard, Johnny Hallyday dira à quel point il s’est fait éconduire, à l’époque. Les souvenirs les plus cuisants auront pour cadre le Snack Spot Saint-Lazare, un grand café attenant à la gare. Les jeunes des beaux quartiers et des banlieues chics de l’ouest parisien s’y donnent rendez-vous avant de se disperser dans la capitale. Depuis les années d’Occupation, le café semble s’être spécialisé dans le «dispatching» des surboums et des soirées dansantes, dans les clubs. Dans son premier roman, Vercoquin et le plancton, Boris Vian a raconté les divertissements souvent audacieux de ces jeunes gens, pendant les années de guerre, qui se concentraient sur la résolution des deux problèmes de l’heure, le flirt et le be-bop.

La blessure originelle

 

Au Snack Spot, l’avant-garde d’une gentry juvénile, qu’on appellera bientôt «les blousons dorés», par opposition aux «blousons noirs», enfants de prolos, qui migre en bandes, l’hiver, aux sports d’hiver, l’été, sur la Côte d’azur. Avant de se résoudre à des études sérieuses, ou à des mariages de raison, ils cherchent assez éperdument une forme de modernité, dansante et décoiffante, capables de secouer ces années 1950 si grises. Leurs aînés ont été «les rats de cave» de Saint-Germain des Prés, à la Libération. Leurs exhibitions de jitterbug ont fait scandale dans la presse, tout en ravissant les philosophes existentialistes, spectateurs friands des perversités de l’innocence. Les cadets ont pris la suite, leur tour de garde, presque, au Snack Spot, scrutant l’horizon de la musique, des mœurs et d’une certaine futilité de loisirs, avec toujours dans leur sillage, quelques adultes, écrivains, journalistes, heureux de régler les consommations.

Jean-Philippe a entendu parler d’eux. Il les croit, comme lui, fans de rock and roll, d’Elvis et des autres. Il n’a qu’à filer le trottoir de la rue Saint-Lazare depuis la Trinité, et il est au Snack Spot. Sans prévenir ses copains de quartier, ni ses cousines, il a, un jour, enfilé une veste, serré une cravate, et s’est présenté. Il est entré pour se faire toiser. C’est comme ça, en tout cas, qu’il a pris les regards amusés, parfois moqueurs, des premières filles qu’il a tenté d’intéresser. Elles affichaient une arrogance insouciante; de naissance ou par éducation, il ne savait pas trop, une assurance qui lui était inconnue. Elles étaient plus belles, à ses yeux, que les filles qu’il suivait du regard, sur les boulevards, du côté de l’Opéra, belles et libres, de propos et de manières. Allumeuses et rétives à la fois, et évidemment, un garçon simple ne pouvait rien comprendre à de tels alliages.

Une blessure, reçue là, le brûlera toujours, qui conditionnera la relation aux femmes de Johnny Hallyday. Toute une vie, ou presque, à tenter de plaire à des filles mieux nées que lui, sans se résigner à admettre que de telles faveurs de départ ne se rattrapent ni par la gloire ni par l’argent.

«Rock around the Clock»

 

Au lieu de fuir, pourtant, Jean-Philippe s’accroche, un temps, au Snack Spot. Son argent de poche y fond. Il a à cœur de plaider pour le rock. Plus exactement, pour la religion du rock, et les désespoirs que la musique charrie. Mais ses interlocuteurs sont des enfants de la bourgeoisie. Du melting-pot d’accords américains qui ont mené au rock and roll, blues, boogie, rythm’n’-blues, swing, country,  bluegrass, hillybilly…, ils sont partants pour tout, sans le savoir, à condition que la musique se danse. Ils minimisent le rock, qui pour eux, est encore du bop, à quelques figures près. Loi des surboums: le consensus y est une obligation, sinon pour faire cesser les désaccords,  les organisateurs de la soirée sont bons pour devoir repasser en boucles «When» de Kalin Twins ou le néo-gospel éternel des Platters, «Only You», le slow qui se danse collé-serré, et fait l’unanimité.

Le Snack-Spot ne cherche au mieux qu’une prochaine danse à imposer dans la capitale. Pour Jean-Philippe, retour au Square de la Trinité. Désenchanté, il n’a pas réussi à se donner, gare Saint-Lazare, un premier public. Au bout de la rue, personne n’a vraiment cru qu’il allait devenir chanteur de rock. Son fan-club se réduit toujours à quelques copains du quartier, avec lesquels il tient un banc. Toujours le même. «Leur» banc. Mais au moins avec eux, il n’a pas besoin de tous les mots qui lui ont manqué, en face des filles du Snack-Spot. Son front ne s’empourpre plus. Ces familiers sont plutôt flattés qu’il interprète pour eux seuls, à la guitare sèche, «Rock around the Clock», de Bill Haley, le classique des classiques, par lequel le rock est sorti d’Amérique, trois ans plus tôt, après y avoir tenu, des mois durant, la première place des hit-parades.

«Pas de ça ici!»

 

Au fil des mois, son répertoire s’est enrichi. «Be-bop-a-Lula» de Gene Vincent. «Whole Lotta Shakin Going on» de Jerry Lee Lewis, même l’impossible «Tutti Frutti», de Little Richard, réputé inchantable pour qui manque de souffle. Bien sûr, les morceaux d’Elvis Presley, dont «Blue Suede Shoes», et «Heartbreak Hotel», cette balade-rock déchirante que Jean-Philippe a même traduit en français, avec l’aide de Lee.

À vrai dire, il se produit déjà ailleurs, mais à chaque fois, il ne lui serait pas pire de monter à l’échafaud. Desta l’accompagne dans les cafés qui, certains jours de la semaine, supportent d’avoir un chanteur ou un orchestre, dans un coin de la salle, et elle parvient parfois à lui obtenir un court passage, deux ou trois morceaux, qu’il attaque d’abord dans l’indifférence générale des consommateurs, après avoir cherché une prise de courant pour sa guitare électrique. Cela se complique après. Il achève rarement son tour. Les clients protestent. Ils n’en savaient rien, l’instant précédent, mais ils n’aiment pas le rock, à écouter le jeune homme chanter, le corps en mouvement. «Pas de ça ici!», protestent souvent les patrons. Comme s’il s’était mis à crier, ou à se déshabiller, au milieu des tables. Piteux, il remballe sa guitare.

Le trac

 

Les GI’s des salles de l’armée américaine lui font un meilleur accueil, au moins se forcent-ils à la courtoisie en l’écoutant jusqu’au bout. Mais il sent, autour de lui, un peu de pitié dans leur embarras. C’est vrai qu’il est paralysé par le trac, et il va en être ainsi tout au long de la carrière de Johnny Hallyday, les deux premiers morceaux sur-joués, ou servis trop bas, avant que le cœur et les poumons ne se calment. Comme les Américains l’accueillent pour deux ou trois chansons, cela laisse peu de chances à Jean-Philippe Smet. Toutefois, comme après son tour, il a l’air d’un naufragé, comme il est déjà en nage, l’œil navré, on lui tape tout de même dans le dos. Qu’il continue! Cela viendra! Derrière sa panique de gosse, ils sentent son insistance, et en sont impressionnés.

Mais le résultat immédiat est le même que dans les cafés franchouillards. Le rock est inconnu, et ne suscite aucune curiosité. Mieux informés, les GI’s, hors territoire américain, en sont eux-mêmes souvent restés aux dérivés du swing, par héritage des soldats de la Libération, familiers du «Jazz in Paris». Début 1958, le rock est à peu près partout en retard dans le pays. Résistance? Négligence? Peut-être paie-t-il pour le flot de modes et de produits de consommation américains qui inonde le marché national depuis dix ans, et qui trouve peut-être maintenant sa limite. Plan Marshall,  bouclier militaire US, bases de l’Otan… Il y a, en cette fin de décennie, un peu d’hostilité dans l’air, des velléités d’indépendance vis à vis du grand cousin libérateur.

Doux exotisme

 

Partout, l’adolescence pousse, pourtant. En 1958, un essai du sociologue Alfred Sauvy va faire quelque bruit: La Montée des jeunes. Les pré-vagues du «baby-boom» commencent à bousculer les âges adultes, et le succès d’Elvis Presley, derrière lui, celui des rockers, ne doit pas y être le moindre signe avant-coureur. Aux États-Unis, la presse et la télévision viennent de faire grand cas de l’installation du King, et de ses parents, dans sa nouvelle résidence de Graceland, à côté de Memphis.

L’ancien chauffeur de la compagnie Crown Electric est maintenant passé du stade de vedette à celui de dieu vivant, et chacun de ses concerts tourne à l’hystérie. En Grande-Bretagne, le rock a pénétré la société juvénile d’un seul coup, trois ans plus tôt, le plus naturellement du monde. Quand Bill Haley et ses Comets ont traversé l’Atlantique à bord du paquebot Queen Mary, des milliers de fans les attendaient à la gare de Waterloo. Des rockers typiquement anglais se sont lancés, comme Tommy Steele et Cliff Richard. Des films sont déjà en préparation, sur la légende british de cette musique, annonciatrice de temps nouveaux.

La France, elle, mégotte. Elle s’ouvre du bout des lèvres. Les professionnels de retour des USA, pourtant prompts à commercialiser les adaptations musicales d’outre-Atlantique, ont bien rapporté, dans leurs bagages, les airs d’Elvis, et le fameux «Rock around the Clock», de Bill Haley. Mais les maisons de disques n’y ont pas vu l’amorce d’un phénomène. Alors que la technologie précipite l’avènement de la radio et de la télévision, les répertoires musicaux demeurent d’un classicisme absolu. 

Les années 1950 ont adopté les airs sud-américains, rumba, mambo et cha-cha-cha, pour ceux qui veulent, en soirée dansante, montrer leur originalité en s’éloignant de la valse ou de la java, et c’est comme s’il devait en être ainsi jusqu’au bout de la décennie. À mesure que s’approche l’heure des décolonisations, la France se voue, les jours de fête, aux airs «orientalistes», et fait le succès d’étrangers nés plus au sud, la chanteuse espagnole, Gloria Lasso, l’égypto-italienne Dalida ou le turc Dario Moreno («Si tu vas à Rio»).

La secte rock'n'roll

 

Même Boris Vian, l’écrivain si novateur, l’auteur de L’Écume des jours, ce roman des adolescences, a une réaction de parfait réactionnaire à l’égard du rock. «Musique pour illettrés», tranche-t-il, lorsque le musicien Michel Legrand lui fait écouter, en 1956, les disques qu’il a dénichés aux Etats-Unis. Les deux plaisantins décident de produire des parodies de rock, avec l’aide du chanteur Henri Salvador.

Boris Vian est alors directeur musical ou conseiller de maisons de disques, comme Philips ou Barclay, et un premier 45 tours est rapidement pressé: Rock and roll mops. Puis les compères, sous des pseudonymes américains, distribuent leurs pastiches à des interprètes comme Moustache ou Georges Ulmer, (Georges, viens danser le rock!). Le rock and roll, pour Boris Vian? «Une industrie musicale qui s’abaisse jusqu’à satisfaire la demande d’un groupe juvénile dément, au détriment de la masse de ceux qui veulent encore écouter des chansons chantées sans fausse note et proprement.»

Dans ce «groupe juvénile dément», la fraction du banc, dans le square de la Trinité, s’emploie à réconforter Jean-Philippe. En 1958, son ambition se heurte à tant de signes contraires! À 15 ans, un jour sur deux, il se dit persuadé de devoir arrêter là sa carrière d’interprète, tant est active l’adversité environnante. Durant ces mois de découragement, un soutien lui vient pourtant. À la patinoire Saint-Didier, à Molitor, il a rencontré Christian Blondieau, alias Long Chris, parce qu’au même âge, il est déjà plus grand que lui encore, mais qu’on appelle aussi Elvis, rapport au prénom cousu dans le dos de son blouson.

A la patinoire, Long Chris venait de persuader le préposé à l’animation musicale de passer «All Shook up», quand il avait eu la surprise d’entendre Jean-Philippe, à côté de lui, chanter le morceau à tue-tête. Deux disciples d’une même secte, qui se reconnaissaient dans la foule.

Duo de choc

 

Sur la glace, Jean-Philippe avait ensuite fait quelques tours de piste en compagnie d’une jeune fille quand il s’était retrouvé cerné par plusieurs jeunes mâles désireux d’en découdre. Une bande, dont le chef devait avoir des visées sur la fille, laquelle s’était éclipsée avant le déclenchement de la bagarre. Long Chris avait surgi pour prêter main forte à Jean-Philippe.

Hélène Mar avait réparé plaies et bosses, rue de la Tour-des-Dames, puis Jean-Philippe avait pris sa guitare, et montré ses disques. Long Chris est de ceux pour qui le rock réclame un engagement sérieux. Il est entré en religion encore plus tôt que son camarade. Il sait tout d’Elvis, au point de paraître revenir tout droit de Nashville ou de Memphis.

Depuis, c’est lui qui accompagne Jean-Philippe dans ses improbables tournées de concerts, dans la capitale. Place de la République, lui qui reçoit à la tête une part des soucoupes des verres lancées par des consommateurs sur le jeune rocker. Lui encore qui arrache les auditions à l’Astor, un club du boulevard Montmartre, où se réunit un fan-club de Paul Anka. Quand il lui reste du temps, Long Chris consent à retourner à son travail d’étalagiste. Il a des dons de décorateur, cultive déjà un intérêt pour les antiquités, mais pour l’heure, tout ça peut attendre.

Les «blousons noirs»

 

Leur attelage de prédicateurs dans le désert s’augmente bientôt de l’amitié de «Schmoll». Un drôle de gosse, «Schmoll», longiligne, un jeu de jambes de damné, la «banane» coiffée sur une chevelure jaune paille, et un humour décapant. Claude Moine, qu’on n’appellera bientôt plus qu’Eddy Mitchell, perd sa jeunesse à servir de coursier à une agence bancaire de l’Opéra. Il est surtout, à 16 ans, le premier expert, l’historien français du rock and roll. En fait, Jean-Philippe l’a déjà rencontré, et cela avait tourné à l’aigre entre eux deux, «Schmoll» accusant le protégé si bien élevé d’Hélène Mar d’avoir tenté de dérober des disques de Bill Haley, dans une surboum. Est-ce qu’on vole des œuvres de Bill Haley?

La paix est cependant signée, sur l’autel du rock, et désormais, ils vont par trois, dans le quartier de l’Opéra, et quand Jean-Philippe est regagné par ses doutes d’artiste en herbe, ils peuvent toujours reprendre leurs querelles d’amateurs éclairés. D’eux trois, «Schmoll» est le plus snob. Il laisse volontiers Elvis Presley à ses compagnons. Pour lui, le rock s’est à peu près arrêté à Bill Haley. Après lui, ce n’est que batardisation, bonne pour les péquenots. 

UPI / AFP

Il pourrait ajouter: une musique de «blousons noirs». C’est le principal reproche fait au rock and roll par la société adulte, en particulier par la presse, qui flatte ses tirages par «le phénomène de bandes», et dénonce ces jeunes gens, toujours près à faire le coup de poing, qui électrisent les bars, ou plutôt faute d’argent, la porte des bars, et fondent parfois, le week-end, sur les fêtes foraines. «Les blousons noirs», guerriers irascibles du rock. Issus d’une génération «perdue», démographiquement minoritaire, car née pendant la guerre, qui a connu souvent des enfances de privations, à la fin des années 1940. Ils sont déscolarisés, chômeurs, et le font payer aux passants par des allures inquiétantes. Du rock, ils ont pris spontanément la légende noire des Hell’s Angels.

Au Golf Druot

 

Jean-Philippe et ses copains de la Trinité leur ont simplement emprunté leur allure, jeans 501 à taille haute, «banane» et blouson d’aviateur. Mais comme ils vont à plusieurs, c’est déjà trop pour le voisinage. Beaucoup de ceux que croise Jean-Philippe, ces années-là, pensent être en présence d’un voyou, malgré son visage de gosse et son sourire enjôleur. D’ailleurs, le rock tout entier rate la marche de la respectabilité. Le 14 octobre 1958, le premier concert de Bill Haley à l’Olympia voit se déclencher des bagarres dans la salle, et désormais la présence d’un concert de rock, dans une salle de music hall, sera d’abord signalée par les cars de gendarmes mobiles, rangés le long du trottoir. En guise d’entraînement au maintien de l’ordre, en Algérie, la préfecture jugera même à propos de verser ces unités à la surveillance rapprochée du rock.

Heureusement, un havre de paix s’est ouvert dans le quartier, ce haut du IIe arrondissement, ce bas du IVe, où décidément le rock a élu domicile dans Paris. Un club pour teenagers bien élevés, interdit aux plus de 20 ans. Le Golf Drouot. Au premier étage du numéro 2 de la rue Drouot, au-dessus du grand Café d’Angleterre, qui fait le coin avec le boulevard Montmartre, un ancien golf miniature à deux pistes a été transformé en bar musical d’après-midi, autour de l’un des premiers juxe-box d’appartement de la capitale. «Love Me Tender» d’Elvis, «Maybellene» de Chuck Berry, et un Coca, pour le prix modique d’1 nouveau franc. Tenue correcte exigée. Les garçons cravatés. «Les filles super-sapées, façon Chanel», dira plus tard Long Chris. Ceux du Snack Spot ont convergé, comme les jeunes employés de l’Opéra, qui viennent porter là la preuve des avancées de la classe moyenne. Le «Golf», provisoire melting-pot adolescent, par la vertu du rock and roll.

Une foulée d'avance

 

Premier public favorable aussi pour Jean-Philippe, adopté d’emblée comme la tête de proue du lieu; enfin, à la chanson suivante, toujours pour cause de trac. Un déclic, sûrement, pour lui, que cette salle enfumée, où les pieds montrent des signes d’impatience, aux moindres accords de guitare électrique. Jean-Philippe s’est lancé le premier, le plus jeune, et son avance sur eux les impressionne.

On a dressé une scène, sur l’une des pistes du golf, et à force de s’y produire, de s’y rouler par terre, même, il s’apprivoise. Même s’il prend d’abord tout mal, perdu d’avance, croit-il, comme les mois précédents, même s’il est à convaincre sans cesse de la clémence du ciel à son sujet, les choses avancent plutôt. Il est chanteur de rock, chanteur professionnel, bientôt, puisqu’ils sont autour de lui, une bonne centaine de fans, maintenant, quelques centaines d’autres qui ont entendu parler de sa façon d’interpréter «Heartbreak Hotel».

1959 est même plutôt une bonne année, sur le fil, il est vrai: le 30 décembre, il est invité à chanter en public dans l’émission radiophonique «Paris-Cocktail», au Marcadet Palace. Colette Renard en est l’invitée-vedette pour avoir triomphé, il y a peu, dans Irma la Douce, et il est prévu que des «premières parties» donnent leurs chances à de jeunes interprètes. Jean-Philippe l’ignorait, mais Pierre Mendelsohn, le producteur de «Paris-Cocktail», est le parolier de l’adaptation française de Party, et c’est justement l’air d’Elvis qu’il a prévu de chanter.

Ceux du Golf assurent la claque, au balcon. Jean-Philippe s’en sort bien, même du difficile «Tutti Frutti», si bien, apparemment, que Jil et Jan, les compositeurs de Colette Renard, viennent ensuite le voir, en coulisses, pour lui proposer de lui écrire ou de lui adapter des chansons. Ils connaissent les directeurs de Vogue, la maison de disques. Si ça l’intéresse… De la tête, parce qu’il est incapable de prononcer une parole, le garçon acquiesce.

Une étoile est née

 

Jil et Jan tiennent parole. Quelques jours plus tard, il lui font répéter quatre chansons, et, à la mi-janvier 1960, Jean-Philippe Smet enregistre un 45 tours dans les studios de Vogue. Quatre chansons qui ne sont pas vraiment du rock and roll, surtout «T’aimer follement», sucrerie bien dans l’époque, que chante déjà Dalida. Par chance, les trois autres s’apparentent un peu plus au genre, surtout «Laisse les filles», qu’il interprète devant le directeur artistique de la maison. «(…) Crois-moi, tu as bien le temps d’avoir des embêtements, laisse les filles…» Le directeur ne dit rien, ni ne condamne ni n’applaudit, mails, après réflexion, il finit par proposer un contrat. Un accord de galérien, sans avance financière, juste une garantie de 4% sur les ventes.

Le 16 janvier, quand Jean-Philippe revient en famille signer le document, Lee veut d’abord refuser un tel accord. Pourtant, Hélène Mar signe le contrat. Maintenant, il fait des bonds sur le trottoir. Un 45 tours! Un nom de scène aussi: pour la suite, il sera Johnny Hallyday. Il a failli prendre le nom d’Halliday, avec un «i», patronyme emprunté à un médecin de Tulsa (Oklahoma), quand Lee était enfant, mais l’imprimeur de la pochette n’a pas vu la coquille.

La photo du 45 tours le montre à genoux, cuisses écartées, le haut du corps renversé en arrière, sa guitare sur le ventre. Un peu provocateur, encore assez de bonne éducation dans l’image, cependant, pour permettre à une mère de famille d’inviter un tel garçon à la maison. «16 ans à lui tout seul, indique le texte de présentation, un tempérament d’enfer, un rythme fou, possédé par le démon du rock, tel est Johnny Hallyday.»

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte