Science & santé

La politique des drogues du Portugal marche: il est temps de repenser la nôtre

Repéré par Léa Polverini, mis à jour le 06.12.2017 à 15 h 28

Repéré sur The Guardian

Depuis 2001, le Portugal a dépénalisé la possession de drogues: la nette amélioration sanitaire que connaît le pays depuis n'est pas qu'une affaire de loi.

Mélange de cocaïne et d'héroïne, le 31 juin 2017, à Philadelphie | Spencer Platt / Getty Images North America / AFP

Mélange de cocaïne et d'héroïne, le 31 juin 2017, à Philadelphie | Spencer Platt / Getty Images North America / AFP

La côte de l'Algarve, au sud du Portugal, était dans les années 1980 l'une des capitales européennes de la drogue. Près d'un Portugais sur dix consommait alors de l'héroïne, et les morts d'overdose, tout comme la hausse des crimes, envahissaient les colonnes des journaux. Une petite moitié des personnes emprisonnées l'étaient pour des causes ayant trait à la drogue, mais surtout, aucune classe sociale ne se distinguait par sa sobriété.

L'épidémie du sida, amorcée dès la fin des années 1970, est venue surenchérir à cet état critique, et en a reconfiguré les enjeux aussi bien que les réponses. Alors que le Portugal présentait le plus fort taux de personnes atteintes par le VIH de toute l'Union européenne, il devenait essentiel de lutter davantage contre les risques associés à l'usage des drogues, que contre les drogues mêmes.

Le système prohibitionniste en échec

Deux décennies plus tard, le Portugal devenait le premier pays européen à dépénaliser la possession et la consommation de substances illicites: «Plutôt que d'être arrêtés, ceux qui étaient surpris avec leurs réserves personnelles avaient droit à un avertissement, une petite amende, ou on leur demandait de passer devant une commission locale composée d'un docteur, d'un avocat et d'un assistant social, pour leur présenter les traitements, la réduction des dangers et les services d'aides qui leur étaient accessibles.»

João Castel-Branco Goulão était l'architecte de cette réforme: après dix années passées à diriger le Centros de Atendimento a Toxicodependentes (CAT) de la ville de Faro, il se retrouvait en 1997 à la tête d'un programme d'envergure nationale sur la stratégie du pays. Deux ans plus tard, des recommandations portant la décriminalisation totale de l'usage des drogues étaient présentées au conseil des ministres, qui l'approuvaient en 2000, avant de lancer un plan d'action effectif en 2001.

En l'espace d'une quinzaine d'années, le pays est passé d'un extrême à un autre: des 104,2 cas de personnes affectées par le VIH pour un million en 2000, il n'y avait plus que 4,2 cas pour un million en 2015. De même, les affections hépatiques, les morts d'overdoses, les crimes liés à la drogue et les taux d'incarcération ont largement chuté. Pour autant, il serait erroné de mettre ces améliorations sur le seul compte d'un changement de loi.

Un tournant avant tout culturel

«Le coup de force symbolique de la réduction des risques, c’est d’avoir suspendu le jugement moral et médical sur la consommation de drogues et d’avoir considéré que l’usager était en capacité de faire des choix rationnels face à certaines dimensions de son usage», écrivaient Marie Jauffret-Roustide et Jean-Maxence Granier dans la revue Esprit de février 2017, dédiée à la politique des drogues.

L'évolution de la situation du Portugal vis-à-vis des drogues est avant tout «un énorme tournant culturel, et un changement de la représentation que se faisait le pays des drogues, de l'addiction –et de lui-même», rappelle Susana Ferreira dans The Guardian. Le fait que toutes les classes sociales étaient atteintes par ce qui a été considéré comme une «épidémie d'héroïne» n'y est pas pour rien non plus, dans une société alors fortement conservatrice. Ce tournant s'est également joué sur le plan de la langue: la diabolisation des drogues a quitté les discours officiels, et les «drogados» (junkies) sont devenus les «gens qui utilisent des drogues», ou «qui ont des problèmes d'addiction». «L’idée qui sous-tend cette loi est que l’addiction est un problème sanitaire, social, plutôt que criminel», dira Goulão.

À ces égards, la loi a ratifié des changements qui étaient déjà à l'œuvre dans la société (cliniques et pharmacies comprises), et attendaient de recevoir un cadre juridique pour que les conditions d'accès aux soins et au soutien soient facilitées. Cela ne signifie pas pour autant pour que l'usage des drogues ni ses effets ont disparu. La crise a été endiguée, la situation s'est stabilisée, mais les services médicaux font toujours face aux conséquences sanitaires à long terme. Bien que conscients du fait que l'éradication totale des drogues est un but absurde car impossible, certains militants pour la réduction des dangers liés aux drogues estiment que le pays s'est mis à stagner depuis la loi de 2001, le gouvernement ne poussant pas suffisamment pour le développement de nouveaux programmes d'aide.

Un consensus qui n'arrive pas au niveau international

Ce modèle peine pourtant à s'imposer dans le reste du monde. En 1997 est fondé l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, qui tient depuis des sessions extraordinaires rassemblant tous les pays membres afin de poser les grandes lignes d'une politique des drogues. Le slogan de la première session était «A drug-free world: we can dot it», mais tous les modèles alternatifs proposés tels que la décriminalisation restèrent sans suite. L'an dernier, le rapport de l'assemblée ne mentionnait pas une fois les termes de «réduction des préjudices».

Constatant l'échec du modèle prohibitionniste, certains États ont amorcé des stratégies de décriminalisation des drogues (Allemagne, Espagne, Pays-Bas), de légalisation (Uruguay, et aux États-Unis, le Colorado, l'Alaska ou Washington) ou, plus localement, ont ouvert des centres pour encadrer les consommateurs (France, Danemark). A contrario, d'autres, comme la Chine, la Russie, la Thaïlande ou les Philippines mènent des politiques de lourde répression contre les consommateurs et les trafiquants. Le président Duterte avait ainsi appelé à abattre les usagers de son pays, affirmant qu'il irait jusqu'à tuer son propre fils s'il se retrouvait mêlé à des affaires de drogue. Le chemin est encore long.

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