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Trump vit peut-être son Watergate, mais l'Amérique ne vit plus à l'époque du Watergate

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.12.2017 à 14 h 06

Une partie des États-Unis s'imagine revivre la chute d'un président, mais le paysage institutionnel et médiatique était très différent à l'époque.

Donald Trump à Washington D.C., le 4 décembre 2017. JIM WATSON / AFP.

Donald Trump à Washington D.C., le 4 décembre 2017. JIM WATSON / AFP.

Cet automne est sorti au cinéma The Secret Man, dans lequel Liam Neeson campe Mark W. Felt, ce numéro deux du FBI qui, déçu de ne pas être promu à la mort de J. Edgar Hoover, devint le lanceur d'alerte du Watergate sous le surnom de «Gorge Profonde». Le réalisateur Charles Ferguson prépare une série documentaire sur le scandale. L'éditeur Simon & Schuster a ordonné récemment une réimpression du livre All The President's Men de Carl Bernstein et Bob Woodward. Quant à nos confrères de Slate.com, ils viennent de lancer un podcast baptisé «Slow Burn», qui chronique les épisodes méconnus du Watergate. Nous sommes en 2017, mais l'Amérique semble revivre l'année 1973 tant le scandale qui fit chuter Richard Nixon s'insinue dans les esprits à mesure que l'enquête progresse sur la possible ingérence russe dans la campagne présidentielle de Donald Trump.

Le 9 mai dernier, quand le président des États-Unis vire avec fracas le patron du FBI James Comey, sa décision est immédiatement comparée au «Saturday Night Massacre», cette journée de folie d'octobre 1973 où Richard Nixon avait obtenu la tête du procureur spécial chargé de l'affaire du Watergate, provoquant au passage la démission du ministre de la Justice et de son numéro deux. Quand il évoque l'hypothèse de «cassettes» de ses discussions surgit le souvenir de celles des réunions de Nixon dans le Bureau ovale, preuve décisive de son intervention pour couvrir la tentative d'espionnage du parti démocrate.

Quand son ancien conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn accepte de coopérer avec la justice, sa décision est commentée dans les médias par John Dean, l'ancien avocat de Nixon, dont le témoignage fut décisif dans le déroulement du Watergate. Le procureur chargé de l'enquête sur le «Russiagate», Robert Mueller, a lui notamment embauché pour l'assister James Quarles, un des juristes qui participa aux poursuites contre Nixon.

«Une catastrophe peut se transformer en un combat politique auquel on peut survivre»

Ces comparaisons en disent sans doute autant sur l'importance du Watergate dans l'imaginaire politique américain que sur le fond de l'affaire russe, que plusieurs observateurs jugent potentiellement bien plus grave que ce que le responsable de la communication de Nixon qualifia, dans une formule restée célèbre, de «tentative de cambriolage de troisième ordre». Bien plus grave, mais encore à démêler: plusieurs observateurs ont souligné que l'implication directe de Trump pourrait être difficile à prouver. L'Amérique attend encore le smoking gun, la preuve accablante que fut en son temps l'enregistrement où on entendait Nixon suggérer de demander à la CIA de faire pression sur le FBI, au nom de la sécurité nationale, pour arrêter son enquête sur le cambriolage.

Le Russiagate pourrait être le Watergate de Trump, mais il pourrait aussi être son affaire Lewinsky. En 1998, les Républicains, majoritaires dans les deux chambres, tentèrent de destituer Bill Clinton, accusé de parjure et d'obstruction de la justice pour avoir menti sous serment sur ses relations avec Monica Lewinsky, une jeune stagiaire de la Maison-Blanche. Une affaire dans laquelle la gauche américaine fait aujourd'hui son examen de conscience à la lumière du scandale Harvey Weinstein, mais qui coûta en tout cas cher à la droite à l'époque: non seulement les Républicains échouèrent largement à obtenir la destitution de Clinton, mais ils perdirent des sièges aux élections de mi-mandat organisées cette année-là, tandis que la popularité de Clinton grimpait de quinze points en un an...

«Si la leçon de Nixon est que s'ingérer dans une enquête des autorités conduit au final un président à la ruine, l'expérience Clinton nous montre plutôt que ce qui paraît au début être une catastrophe politique peut se transformer en un combat politique auquel on peut survivre, et qu'on peut même gagner», écrivait il y a quelques mois le chercheur en sciences politiques David A. Hopkins. Les derniers développements du scandale ne l'ont pas fait changer d'avis: «Les Républicains au Congrès sont même devenus plus accommodants envers Trump depuis le printemps, nous précise-t-il, et il est encore plus dur de les imaginer aujourd'hui se joindre aux Démocrates pour mettre en accusation Trump ou le destituer, quels que soient les résultats de l'enquête de Mueller.»

Un pays plus clivé, un président plus clivant

Et si Trump vit peut-être son Watergate, cela ne signifie pas que celui-ci se déroule dans l'Amérique du Watergate. En 1973, les États-Unis étaient un pays moins clivé et leur président un dirigeant moins clivant. Nixon était moins impopulaire que son successeur chez les Démocrates, mais aussi moins populaire chez les Républicains, dont la fraction la plus conservatrice lui reprochait sa diplomatie d'apaisement avec la Chine et ses initiatives «progressistes», comme la création de l'agence de protection de l'environnement.

En août 1973, à un an de sa démission, il était soutenu par 20% des Démocrates et 63% des Républicains. Aujourd'hui, Trump, qui bénéficie d'un soutien global comparable à Nixon (37%), voit son action approuvée par 81% des Républicains et seulement... 7% des Démocrates.

Richard Nixon et son successeur Gerald Ford le jour de la passation des pouvoirs entre les deux hommes, le 9 août 1974. AFP

Le Congrès aussi était moins clivé: les tripatouillages de la carte électorale et la tendance des électeurs à s'agglomérer par communautés de pensée y ont envoyé des élus plus marqués idéologiquement, ce qui a accru les clivages partisans et grippé la machine législative. Or, c'est à ce Congrès qu'il appartient de juger le président et cela nécessite un consensus bipartisan: la destitution est d'abord votée à la majorité simple à la Chambre des représentants puis à la majorité des deux tiers, soit au moins 67 sièges sur 100, au Sénat (une première tentative d'impeachment vient d'ailleurs d'échouer largement à la Chambre).

En août 1974, le signal de la chute de Nixon fut donné par une visite de parlementaires à la Maison-Blanche, emmenée par le sénateur républicain de l'Arizona Barry Goldwater, venus lui faire comprendre que la fête était finie.

«À l'époque, les divisions idéologiques entre les partis étaient beaucoup moins importantes que maintenant et Nixon, à la différence de Trump, ne disposait pas d'une base qui lui était davantage loyale qu'au parti républicain, pointe Robert Y. Shapiro, professeur de sciences politiques à l'université de Columbia. Aujourd'hui, les Républicains ont peur de perdre les électeurs qui ont soutenu Trump avec enthousiasme et qui rejetaient les dirigeants du parti. Tant que Trump soutient leur programme législatif, les dirigeants du parti républicain et les élus du Congrès ne vont pas le lâcher.»

Quant à ceux qui critiquent Trump, certains sont provisoirement rentrés dans le rang en votant sa réforme fiscale, tandis que d'autres, comme les sénateurs de l'Arizona et du Tennessee Jeff Flake et Rob Corker, ont déjà annoncé qu'ils ne seraient pas candidats à leur réélection l'an prochain.

«Chaos informationnel»

Le Watergate a aussi contribué à l'image d'un «quatrième pouvoir» exerçant sa fonction de garde-fou, mais celui-ci s'exerce aujourd'hui dans un contexte totalement différent. Au moment du scandale, près de 70% des Américains faisaient confiance aux médias de masse pour les informer honnêtement. Ils ne sont plus que 40% aujourd'hui. Surtout, les attitudes des électeurs des deux grands partis ont complètement divergé en quelques décennies sur cette question: aujourd'hui, 62% des Démocrates pensent que les médias rapportent l'actualité plutôt fidèlement, contre seulement 14% des Républicains.

«Le scandale russe émerge à une époque de chaos informationnel, où des versions rivales de la réalité se battent pour la suprématie sur le récit», écrivait en juin le médiateur du New York Times, Jim Rutenberg. Mi-novembre, lors d'une projection-débat des Hommes du président à l'université du Cornell, les intervenants pointaient eux aussi cette différence essentielle entre le Watergate et le Russiagate: lors du premier, le défi de la presse consistait à déterrer des faits; lors du second, il consistera à les faire reconnaître comme tels. Les puissances médiatiques qui contribuèrent à faire tomber Nixon en 1973, comme le New York Times et le Washington Post, sont toujours là, et actives. Mais dans un univers médiatique où ont entretemps prospéré la chaîne conservatrice Fox News, le site conspirationniste Infowars ou le Reddit trumpien The_Donald.

Ce cynisme qui ronge les institutions américaines

Nixon était connu pour ses injures innombrables envers la presse, sa paranoïa, son goût des sales coups. Cela n'empêche pourtant pas Philip B. Heymann, un juriste démocrate qui participa aux premiers temps de l'enquête sur le Watergate, d'estimer dans une récente étude que le 37e président des États-Unis «manifestait un niveau surprenant de confiance et de respect pour des institutions que Trump a attaquées en permanence». Des institutions qui, de la Cour suprême au Congrès en passant par les médias, ont fini par avoir sa peau. Et en lesquelles les Américains manifestaient à l'époque globalement une confiance plus grande qu'aujourd'hui.

En mai dernier, l'historien Geoffrey Kabaservice pointait que les conséquences du Watergate avaient été mal appréhendées. «Il a été à la mode, après que Nixon a été chassé du pouvoir, de dire que le système avait fonctionné, écrivait-il. Mais la crise causée par sa mise en accusation et ses suites a produit un cynisme affiché et corrosif envers la politique et le gouvernement, dont on trouve le reflet dans une participation électorale en déclin et une confiance en baisse des citoyens dans les institutions américaines. Donald Trump est le produit ultime de notre cynisme persistant de l'après-Watergate.» Paradoxe ultime de toute cette affaire: c'est peut-être parce qu'il y a eu le Watergate que le 45e président des États-Unis ne subira pas toutes les conséquences du sien.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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